« Face à la gravité de la situation française, ce combat de coqs est indigne » : entretien avec Uli Windisch
À l'approche de la présidentielle de 2027, le sociologue Uli Windisch, professeur honoraire de l'Université de Genève, porte un regard extérieur – et sans complaisance – sur la vie politique française. Plutôt que le spectacle d'une année de campagne où chacun promet monts et merveilles, il plaide pour des solutions concrètes, des référendums aux questions précises et une culture politique fondée sur la confiance dans le peuple, à l'image du modèle suisse.
Spécialiste de la communication politique et fin connaisseur du système suisse, auquel il a consacré une large part de ses travaux, Uli Windisch avait été sollicité en son temps par le président Jacques Chirac pour expliquer le fonctionnement quotidien de la démocratie directe. Alors que la France entre dans une longue séquence électorale, il confronte deux cultures politiques : d’un côté le faste, les promesses et l’affrontement idéologique ; de l’autre le pragmatisme, la modestie du pouvoir et la participation constante des citoyens. Sans prôner l’imitation, il suggère que l’un des deux modèles pourrait utilement s’inspirer de l’autre.
Entretien
Professeur Windisch, la campagne présidentielle de 2027 se dessine déjà en France. Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ce qui s’annonce ?
Une première chose me paraît proprement surréaliste : à droite et au centre, une série de candidats veulent tous être présidents. Nous allons donc assister, pendant une année entière, à un combat de coqs – passez-moi l’expression – où chacun s’emploiera à démontrer qu’il est le meilleur et à critiquer les autres. Et cela alors que la France affronte des problèmes très graves, hérités des gouvernements précédents. Pendant ce temps, les électeurs français ne seront guère sollicités, sinon comme spectateurs de cette empoignade.
Autre phénomène frappant : le cas du Rassemblement national, l’ancien Front national. Tous les partis et tous les médias vont s’en prendre à ce mouvement, à Marine Le Pen et à Jordan Bardella. Ses scores élevés dans les sondages sont insupportables aux autres candidats – alors que c’est bien l’électorat français qui le place en tête. Vous pouvez être certain que tout sera mis en œuvre, notamment dans les médias de centre-gauche, bien-pensants et politiquement corrects, pour le faire trébucher ; je suis persuadé que des médias comme Mediapart préparent déjà des pièges de toutes sortes pour l’empêcher de remporter cette élection. Face à la gravité de la situation du pays, ce spectacle est à mon avis indigne.
Vous observez tout cela depuis la Suisse. À quel titre vous permettez-vous ce regard extérieur ?
On peut toujours s’intéresser à la vie politique d’un autre pays ! Mais je me le permets d’autant plus que le président Chirac m’avait demandé, à la suite d’un article publié dans Le Figaro, de rédiger un dossier expliquant comment fonctionne au quotidien la démocratie directe. J’y soutenais que davantage de consultations populaires ferait certainement reculer les extrémismes de toutes sortes. Une rencontre avec le président était même prévue pour rendre compte de mes travaux ; elle n’a finalement pas eu lieu. Mais j’ai quand envoyé mon rapport par écrit et reçu de vives félicitations. J’ai appris deux ans plus tard pourquoi : l’ambassade de Suisse à Paris était vexée que le président Chirac veuille recevoir un professeur de l’Université de Genève alors qu’elle-même n’avait pas été reçue. Voilà pour la petite histoire.
Concrètement, que devraient faire les candidats – et notamment le Rassemblement national ?
En Suisse, la politique est participative et les gouvernants sont relativisés : les sept conseillers fédéraux ne passent pas leur temps à se critiquer publiquement ; ils ont même l’obligation d’être les porte-parole de l’ensemble du gouvernement, y compris lorsqu’ils sont en désaccord.
Plutôt que de subir pendant un an les tentatives de discrédit, le Rassemblement national devrait à mon sens se présenter d’emblée en formation de gouvernement – non pas un cabinet fantôme, mais un gouvernement collectif et ouvert, avec toute une série de ministres potentiels réellement compétents dans chaque domaine important. Car un candidat à la présidence ne peut pas être compétent en tout : voilà encore une chose surréaliste. On le harcèlera en lui répétant qu’il n’y connaît rien en économie ou ailleurs ; qu’il réponde en présentant une équipe déjà prête, en disant aux Français : voilà ce que nous vous offrons, au-delà d’un président ou d’une présidente.
Presque tous les candidats promettent par ailleurs de recourir au référendum. Qu’en pensez-vous ?
C’est une promesse lancée en l’air, parce qu’on sait que les électeurs français veulent participer davantage. Mais chacun se souvient du référendum de 2005 sur la Constitution européenne : le verdict des urnes n’a pas été respecté. Le référendum laisse donc un très mauvais souvenir en France.
Ensuite, si l’on propose des référendums, il faut des questions très précises. On ne peut pas faire voter sur « l’immigration » ou sur « la sécurité » en général. Voyez comment cela fonctionne en Suisse : interdiction de la burqa, interdiction des minarets – on pourrait imaginer la fermeture des mosquées extrémistes. Il faut des questions concrètes, qui touchent les gens là où ils veulent se prononcer, souvent là où ils sont révulsés. Voilà ce que serait une véritable innovation : que les citoyens sentent qu’ils pourront s’exprimer sur les problèmes qui les préoccupent réellement.
Vous avez beaucoup travaillé sur ce que vous appelez le modèle suisse. Est-il transposable, par exemple en matière d’autonomie régionale ?
Prenez la question de l’autonomie des régions, avec le cas de la Corse. Cela va dans le sens de ce que pratique la Suisse, ce phénomène que j’appelle l’unité dans la diversité : lorsque la diversité régionale et culturelle peut s’exprimer largement, le centre en sort renforcé. C’est une idée révolutionnaire, car tout État central a peur de l’éclatement.
Mais ce genre de politique ne s’installe pas du jour au lendemain. Admettons que certaines régions françaises obtiennent davantage d’autonomie : encore faudrait-il que des groupements économiques, voire mafieux, ne s’emparent pas du pouvoir local – auquel cas rien ne changerait pour la participation de la population. Tout est lié, tout fait système dans un régime aussi participatif que la Suisse ; y introduire brusquement une nouveauté sans tradition historique, culturelle et politique, sans pratique quotidienne peut poser de gros problèmes.
Vous insistez d’ailleurs souvent sur le fait que la démocratie directe ne se réduit pas à des techniques juridiques. Qu’est-ce qui la fonde réellement ?
À l’étranger, le référendum et l’initiative populaire sont présentés comme des techniques qu’on pourrait appliquer de temps en temps pour satisfaire la population. Or il existe en Suisse toute une tradition historique de participation généralisée : référendum et initiative s’inscrivent dans une pratique culturelle et politique de consultation constante, quotidienne, de tout le monde, bien avant qu’un objet n’arrive en votation. C’est une atmosphère générale, un style de vie, un état d’esprit – ce que les anthropologues appelleraient un phénomène social total.
Cela suppose une grande confiance dans le peuple, ce qui n’est pas toujours le cas en France, où l’on observe même, au sommet de l’État, une attitude de mépris envers le citoyen ordinaire. Cette confiance se construit progressivement, en donnant toujours plus d’occasions à la population de s’exprimer réellement. En Suisse, si le gouvernement est désavoué par une votation, ce n’est pas une catastrophe : on recommence, on adapte la proposition du peuple en atténuant les aspects qui pourraient paraître excessifs. Il existe une dialectique constante entre la volonté populaire et des autorités qui doivent s’y adapter – et non des autorités qui font voter les gens pour refuser ensuite le résultat. Encore que la Suisse elle-même commence, et c’est nouveau, grave et inquiétant, à ne pas appliquer des initiatives populaires acceptées – précisément dans le domaine de l’immigration.
Vous relevez aussi une différence dans le rapport au pouvoir lui-même.
Oui, c’est l’immensité du faste du pouvoir français, qui coûte extrêmement cher : des déplacements en grand appareil pour chaque événement. En Suisse, un conseiller fédéral se déplace en cas de catastrophe, et la discussion avec la population s’engage aussitôt pour chercher des solutions ensemble. La confiance du peuple se gagne aussi en montrant un pouvoir modeste, économe, humble, qui s’attelle à résoudre les problèmes plutôt qu’à multiplier les promesses.
Voyez tous ces candidats à la présidence et le nombre de promesses qu’ils accumulent. On pourrait leur objecter simplement : vous avez été au pouvoir – pourquoi n’avez-vous pas appliqué ce que vous proposez tout à coup aujourd’hui ? Et pourquoi vous croirait-on désormais ? Rien de tout cela n’est stimulant pour une démocratie participative, active, enthousiaste, où l’électorat s’identifie à une politique. Le risque, c’est au contraire une image toujours plus négative d’autorités qui ne résolvent pas les problèmes et prennent parfois des décisions incroyables – comme la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim sous la pression des écologistes, parce que les socialistes voulaient conserver ou conquérir le pouvoir. Ces combinaisons ne créent pas la confiance.
La campagne qui s’annonce vous semble-t-elle propice au débat de fond ?
Ce qui frappe, c’est une forme d’intransigeance, chez certains presque de fanatisme idéologique : chacun veut croire à tout prix que son programme est le meilleur, qu’il faut l’imposer, qu’il sauvera la France – une France nouvelle, complètement diversitaire et multiculturaliste pour les uns, autre chose pour les autres. Ce fanatisme est omniprésent, et je ne pense pas que ce soit la meilleure voie.
En Suisse, nous sommes réellement pragmatiques : on consulte, on discute, on négocie, on cherche le consensus entre les forces même les plus opposées – qui, du reste, siègent toutes au gouvernement. Imaginez cela en France : impossible ! Un gouvernement de salut public serait peut-être un remède, mais c’est sans doute un rêve éloigné de la réalité. Ce que je veux dire, c’est qu’il existe un pragmatisme qui empoigne les problèmes en tenant compte de la façon dont la population veut les voir résolus, plutôt que de promettre monts et merveilles à des électeurs qui savent pertinemment que rien ne sera réalisé. D’où une méfiance croissante : « ce ne sont que des paroles ». Il ne s’agit pas d’imiter la Suisse, mais de montrer comment deux modèles différents pourraient parfois profiter l’un de l’autre – même si le système politique français reste très orgueilleux malgré ses échecs, et empreint, je le crois, de ce mépris envers le peuple dont le président a donné des exemples proprement incroyables dans des cas précis.
La décentralisation suffirait-elle ?
À condition, encore une fois, que des groupements économiques ou autres ne réclament pas la décentralisation pour accaparer le pouvoir local. En Suisse, la souveraineté nationale va de pair avec une décentralisation réelle : les communes ont un pouvoir effectif, les cantons aussi, et la Confédération vient ensuite. La logique est connue : ce que la commune peut faire, le canton ne doit pas le faire ; ce que le canton peut faire, la Confédération ne doit pas le faire. On pourrait prolonger jusqu’à l’Union européenne !
Or la Suisse est précisément confrontée au problème de la souveraineté : son modèle gêne l’Union européenne – il faut le dire et le rappeler sans cesse. Il est insupportable pour Bruxelles qu’un pays se gouverne lui-même, et pas trop mal jusqu’ici. Ce modèle éminemment participatif est à l’opposé total des oukases de la Commission et de sa présidente, qui n’a même pas été élue et prend des décisions parfois lourdes de milliards. Il est d’autant plus dommage, quand on a espéré une Europe des nations, de voir certaines autorités suisses prêtes à renier toujours davantage la souveraineté nationale pour se soumettre à l’Union européenne.
Un dernier mot, professeur Windisch ?
Vu de l’extérieur, la campagne oppose pour l’instant des formules générales et creuses – d’un côté une France multiculturelle présentée comme l’avenir idéal, où l’on dénigre les citoyens français d’origine, ce qui est incroyable dans une campagne présidentielle. Je pense que l’emporteront ceux qui proposeront des solutions très concrètes, répondant aux besoins immédiats et quotidiens des millions de Français en difficulté.
Une fois ces problèmes listés, oui, proposons des référendums – mais des référendums bien conçus. Le parti qui aura l’intelligence de le faire pourra poser, dans une même consultation, trois, quatre ou cinq questions sur un même thème jugé capital : je pense évidemment aux violences et à l’insécurité, ou encore à l’immigration, à l’asile et aux clandestins. Là, la population constate que les promesses d’expulsion rapide ne sont pas tenues, alors qu’on n’ose pas prendre les mesures de rétorsion qui changeraient immédiatement la donne : si un pays refuse de reprendre ses clandestins et ses criminels, on coupe les soutiens économiques et l’aide au développement. Formulées ainsi, je vous assure que de telles questions feraient participer la population – et qu’elle les approuverait.
Il faut proposer des solutions concrètes et s’y tenir, au lieu de constater après cinq ans que rien n’a changé et que les promesses sont restées des promesses. C’est cela qui ne convient plus aux Français – j’en parle avec beaucoup d’entre eux. Un référendum sur un problème précis, avec un listage des questions, un oui ou un non à telle ou telle mesure – et surtout, ensuite, une application effective.
Propos recueillis par Dimitri Fontana