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« Face à la gravité de la situation française, ce combat de coqs est indigne » : entretien avec Uli Windisch

À l'approche de la présidentielle de 2027, le sociologue Uli Windisch, professeur honoraire de l'Université de Genève, porte un regard extérieur – et sans complaisance – sur la vie politique française. Plutôt que le spectacle d'une année de campagne où chacun promet monts et merveilles, il plaide pour des solutions concrètes, des référendums aux questions précises et une culture politique fondée sur la confiance dans le peuple, à l'image du modèle suisse.

Dimitri Fontana
18 juillet 2026
11 min de lecture

Spé­cia­liste de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique et fin connais­seur du sys­tème suisse, auquel il a consa­cré une large part de ses tra­vaux, Uli Win­disch avait été sol­li­ci­té en son temps par le pré­sident Jacques Chi­rac pour expli­quer le fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien de la démo­cra­tie directe. Alors que la France entre dans une longue séquence élec­to­rale, il confronte deux cultures poli­tiques : d’un côté le faste, les pro­messes et l’af­fron­te­ment idéo­lo­gique ; de l’autre le prag­ma­tisme, la modes­tie du pou­voir et la par­ti­ci­pa­tion constante des citoyens. Sans prô­ner l’i­mi­ta­tion, il sug­gère que l’un des deux modèles pour­rait uti­le­ment s’ins­pi­rer de l’autre.

Entretien

Pro­fes­seur Win­disch, la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2027 se des­sine déjà en France. Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ce qui s’an­nonce ?

Une pre­mière chose me paraît pro­pre­ment sur­réa­liste : à droite et au centre, une série de can­di­dats veulent tous être pré­si­dents. Nous allons donc assis­ter, pen­dant une année entière, à un com­bat de coqs – pas­sez-moi l’ex­pres­sion – où cha­cun s’emploiera à démon­trer qu’il est le meilleur et à cri­ti­quer les autres. Et cela alors que la France affronte des pro­blèmes très graves, héri­tés des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents. Pen­dant ce temps, les élec­teurs fran­çais ne seront guère sol­li­ci­tés, sinon comme spec­ta­teurs de cette empoi­gnade.

Autre phé­no­mène frap­pant : le cas du Ras­sem­ble­ment natio­nal, l’an­cien Front natio­nal. Tous les par­tis et tous les médias vont s’en prendre à ce mou­ve­ment, à Marine Le Pen et à Jor­dan Bar­del­la. Ses scores éle­vés dans les son­dages sont insup­por­tables aux autres can­di­dats – alors que c’est bien l’é­lec­to­rat fran­çais qui le place en tête. Vous pou­vez être cer­tain que tout sera mis en œuvre, notam­ment dans les médias de centre-gauche, bien-pen­sants et poli­ti­que­ment cor­rects, pour le faire tré­bu­cher ; je suis per­sua­dé que des médias comme Media­part pré­parent déjà des pièges de toutes sortes pour l’empêcher de rem­por­ter cette élec­tion. Face à la gra­vi­té de la situa­tion du pays, ce spec­tacle est à mon avis indigne.

Vous obser­vez tout cela depuis la Suisse. À quel titre vous per­met­tez-vous ce regard exté­rieur ?

On peut tou­jours s’in­té­res­ser à la vie poli­tique d’un autre pays ! Mais je me le per­mets d’au­tant plus que le pré­sident Chi­rac m’a­vait deman­dé, à la suite d’un article publié dans Le Figa­ro, de rédi­ger un dos­sier expli­quant com­ment fonc­tionne au quo­ti­dien la démo­cra­tie directe. J’y sou­te­nais que davan­tage de consul­ta­tions popu­laires ferait cer­tai­ne­ment recu­ler les extré­mismes de toutes sortes. Une ren­contre avec le pré­sident était même pré­vue pour rendre compte de mes tra­vaux ; elle n’a fina­le­ment pas eu lieu. Mais j’ai quand envoyé mon rap­port par écrit et reçu de vives féli­ci­ta­tions. J’ai appris deux ans plus tard pour­quoi : l’am­bas­sade de Suisse à Paris était vexée que le pré­sident Chi­rac veuille rece­voir un pro­fes­seur de l’U­ni­ver­si­té de Genève alors qu’elle-même n’a­vait pas été reçue. Voi­là pour la petite his­toire.

Concrè­te­ment, que devraient faire les can­di­dats – et notam­ment le Ras­sem­ble­ment natio­nal ?

En Suisse, la poli­tique est par­ti­ci­pa­tive et les gou­ver­nants sont rela­ti­vi­sés : les sept conseillers fédé­raux ne passent pas leur temps à se cri­ti­quer publi­que­ment ; ils ont même l’o­bli­ga­tion d’être les porte-parole de l’en­semble du gou­ver­ne­ment, y com­pris lors­qu’ils sont en désac­cord.

Plu­tôt que de subir pen­dant un an les ten­ta­tives de dis­cré­dit, le Ras­sem­ble­ment natio­nal devrait à mon sens se pré­sen­ter d’emblée en for­ma­tion de gou­ver­ne­ment – non pas un cabi­net fan­tôme, mais un gou­ver­ne­ment col­lec­tif et ouvert, avec toute une série de ministres poten­tiels réel­le­ment com­pé­tents dans chaque domaine impor­tant. Car un can­di­dat à la pré­si­dence ne peut pas être com­pé­tent en tout : voi­là encore une chose sur­réa­liste. On le har­cè­le­ra en lui répé­tant qu’il n’y connaît rien en éco­no­mie ou ailleurs ; qu’il réponde en pré­sen­tant une équipe déjà prête, en disant aux Fran­çais : voi­là ce que nous vous offrons, au-delà d’un pré­sident ou d’une pré­si­dente.

Presque tous les can­di­dats pro­mettent par ailleurs de recou­rir au réfé­ren­dum. Qu’en pen­sez-vous ?

C’est une pro­messe lan­cée en l’air, parce qu’on sait que les élec­teurs fran­çais veulent par­ti­ci­per davan­tage. Mais cha­cun se sou­vient du réfé­ren­dum de 2005 sur la Consti­tu­tion euro­péenne : le ver­dict des urnes n’a pas été res­pec­té. Le réfé­ren­dum laisse donc un très mau­vais sou­ve­nir en France.

Ensuite, si l’on pro­pose des réfé­ren­dums, il faut des ques­tions très pré­cises. On ne peut pas faire voter sur « l’im­mi­gra­tion » ou sur « la sécu­ri­té » en géné­ral. Voyez com­ment cela fonc­tionne en Suisse : inter­dic­tion de la bur­qa, inter­dic­tion des mina­rets – on pour­rait ima­gi­ner la fer­me­ture des mos­quées extré­mistes. Il faut des ques­tions concrètes, qui touchent les gens là où ils veulent se pro­non­cer, sou­vent là où ils sont révul­sés. Voi­là ce que serait une véri­table inno­va­tion : que les citoyens sentent qu’ils pour­ront s’ex­pri­mer sur les pro­blèmes qui les pré­oc­cupent réel­le­ment.

Vous avez beau­coup tra­vaillé sur ce que vous appe­lez le modèle suisse. Est-il trans­po­sable, par exemple en matière d’au­to­no­mie régio­nale ?

Pre­nez la ques­tion de l’au­to­no­mie des régions, avec le cas de la Corse. Cela va dans le sens de ce que pra­tique la Suisse, ce phé­no­mène que j’ap­pelle l’u­ni­té dans la diver­si­té : lorsque la diver­si­té régio­nale et cultu­relle peut s’ex­pri­mer lar­ge­ment, le centre en sort ren­for­cé. C’est une idée révo­lu­tion­naire, car tout État cen­tral a peur de l’é­cla­te­ment.

Mais ce genre de poli­tique ne s’ins­talle pas du jour au len­de­main. Admet­tons que cer­taines régions fran­çaises obtiennent davan­tage d’au­to­no­mie : encore fau­drait-il que des grou­pe­ments éco­no­miques, voire mafieux, ne s’emparent pas du pou­voir local – auquel cas rien ne chan­ge­rait pour la par­ti­ci­pa­tion de la popu­la­tion. Tout est lié, tout fait sys­tème dans un régime aus­si par­ti­ci­pa­tif que la Suisse ; y intro­duire brus­que­ment une nou­veau­té sans tra­di­tion his­to­rique, cultu­relle et poli­tique, sans pra­tique quo­ti­dienne peut poser de gros pro­blèmes.

Vous insis­tez d’ailleurs sou­vent sur le fait que la démo­cra­tie directe ne se réduit pas à des tech­niques juri­diques. Qu’est-ce qui la fonde réel­le­ment ?

À l’é­tran­ger, le réfé­ren­dum et l’i­ni­tia­tive popu­laire sont pré­sen­tés comme des tech­niques qu’on pour­rait appli­quer de temps en temps pour satis­faire la popu­la­tion. Or il existe en Suisse toute une tra­di­tion his­to­rique de par­ti­ci­pa­tion géné­ra­li­sée : réfé­ren­dum et ini­tia­tive s’ins­crivent dans une pra­tique cultu­relle et poli­tique de consul­ta­tion constante, quo­ti­dienne, de tout le monde, bien avant qu’un objet n’ar­rive en vota­tion. C’est une atmo­sphère géné­rale, un style de vie, un état d’es­prit – ce que les anthro­po­logues appel­le­raient un phé­no­mène social total.

Cela sup­pose une grande confiance dans le peuple, ce qui n’est pas tou­jours le cas en France, où l’on observe même, au som­met de l’É­tat, une atti­tude de mépris envers le citoyen ordi­naire. Cette confiance se construit pro­gres­si­ve­ment, en don­nant tou­jours plus d’oc­ca­sions à la popu­la­tion de s’ex­pri­mer réel­le­ment. En Suisse, si le gou­ver­ne­ment est désa­voué par une vota­tion, ce n’est pas une catas­trophe : on recom­mence, on adapte la pro­po­si­tion du peuple en atté­nuant les aspects qui pour­raient paraître exces­sifs. Il existe une dia­lec­tique constante entre la volon­té popu­laire et des auto­ri­tés qui doivent s’y adap­ter – et non des auto­ri­tés qui font voter les gens pour refu­ser ensuite le résul­tat. Encore que la Suisse elle-même com­mence, et c’est nou­veau, grave et inquié­tant, à ne pas appli­quer des ini­tia­tives popu­laires accep­tées – pré­ci­sé­ment dans le domaine de l’im­mi­gra­tion.

Vous rele­vez aus­si une dif­fé­rence dans le rap­port au pou­voir lui-même.

Oui, c’est l’im­men­si­té du faste du pou­voir fran­çais, qui coûte extrê­me­ment cher : des dépla­ce­ments en grand appa­reil pour chaque évé­ne­ment. En Suisse, un conseiller fédé­ral se déplace en cas de catas­trophe, et la dis­cus­sion avec la popu­la­tion s’en­gage aus­si­tôt pour cher­cher des solu­tions ensemble. La confiance du peuple se gagne aus­si en mon­trant un pou­voir modeste, éco­nome, humble, qui s’at­telle à résoudre les pro­blèmes plu­tôt qu’à mul­ti­plier les pro­messes.

Voyez tous ces can­di­dats à la pré­si­dence et le nombre de pro­messes qu’ils accu­mulent. On pour­rait leur objec­ter sim­ple­ment : vous avez été au pou­voir – pour­quoi n’a­vez-vous pas appli­qué ce que vous pro­po­sez tout à coup aujourd’­hui ? Et pour­quoi vous croi­rait-on désor­mais ? Rien de tout cela n’est sti­mu­lant pour une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, active, enthou­siaste, où l’é­lec­to­rat s’i­den­ti­fie à une poli­tique. Le risque, c’est au contraire une image tou­jours plus néga­tive d’au­to­ri­tés qui ne résolvent pas les pro­blèmes et prennent par­fois des déci­sions incroyables – comme la fer­me­ture de la cen­trale nucléaire de Fes­sen­heim sous la pres­sion des éco­lo­gistes, parce que les socia­listes vou­laient conser­ver ou conqué­rir le pou­voir. Ces com­bi­nai­sons ne créent pas la confiance.

La cam­pagne qui s’an­nonce vous semble-t-elle pro­pice au débat de fond ?

Ce qui frappe, c’est une forme d’in­tran­si­geance, chez cer­tains presque de fana­tisme idéo­lo­gique : cha­cun veut croire à tout prix que son pro­gramme est le meilleur, qu’il faut l’im­po­ser, qu’il sau­ve­ra la France – une France nou­velle, com­plè­te­ment diver­si­taire et mul­ti­cul­tu­ra­liste pour les uns, autre chose pour les autres. Ce fana­tisme est omni­pré­sent, et je ne pense pas que ce soit la meilleure voie.

En Suisse, nous sommes réel­le­ment prag­ma­tiques : on consulte, on dis­cute, on négo­cie, on cherche le consen­sus entre les forces même les plus oppo­sées – qui, du reste, siègent toutes au gou­ver­ne­ment. Ima­gi­nez cela en France : impos­sible ! Un gou­ver­ne­ment de salut public serait peut-être un remède, mais c’est sans doute un rêve éloi­gné de la réa­li­té. Ce que je veux dire, c’est qu’il existe un prag­ma­tisme qui empoigne les pro­blèmes en tenant compte de la façon dont la popu­la­tion veut les voir réso­lus, plu­tôt que de pro­mettre monts et mer­veilles à des élec­teurs qui savent per­ti­nem­ment que rien ne sera réa­li­sé. D’où une méfiance crois­sante : « ce ne sont que des paroles ». Il ne s’a­git pas d’i­mi­ter la Suisse, mais de mon­trer com­ment deux modèles dif­fé­rents pour­raient par­fois pro­fi­ter l’un de l’autre – même si le sys­tème poli­tique fran­çais reste très orgueilleux mal­gré ses échecs, et empreint, je le crois, de ce mépris envers le peuple dont le pré­sident a don­né des exemples pro­pre­ment incroyables dans des cas pré­cis.

La décen­tra­li­sa­tion suf­fi­rait-elle ?

À condi­tion, encore une fois, que des grou­pe­ments éco­no­miques ou autres ne réclament pas la décen­tra­li­sa­tion pour acca­pa­rer le pou­voir local. En Suisse, la sou­ve­rai­ne­té natio­nale va de pair avec une décen­tra­li­sa­tion réelle : les com­munes ont un pou­voir effec­tif, les can­tons aus­si, et la Confé­dé­ra­tion vient ensuite. La logique est connue : ce que la com­mune peut faire, le can­ton ne doit pas le faire ; ce que le can­ton peut faire, la Confé­dé­ra­tion ne doit pas le faire. On pour­rait pro­lon­ger jus­qu’à l’U­nion euro­péenne !

Or la Suisse est pré­ci­sé­ment confron­tée au pro­blème de la sou­ve­rai­ne­té : son modèle gêne l’U­nion euro­péenne – il faut le dire et le rap­pe­ler sans cesse. Il est insup­por­table pour Bruxelles qu’un pays se gou­verne lui-même, et pas trop mal jus­qu’i­ci. Ce modèle émi­nem­ment par­ti­ci­pa­tif est à l’op­po­sé total des oukases de la Com­mis­sion et de sa pré­si­dente, qui n’a même pas été élue et prend des déci­sions par­fois lourdes de mil­liards. Il est d’au­tant plus dom­mage, quand on a espé­ré une Europe des nations, de voir cer­taines auto­ri­tés suisses prêtes à renier tou­jours davan­tage la sou­ve­rai­ne­té natio­nale pour se sou­mettre à l’U­nion euro­péenne.

Un der­nier mot, pro­fes­seur Win­disch ?

Vu de l’ex­té­rieur, la cam­pagne oppose pour l’ins­tant des for­mules géné­rales et creuses – d’un côté une France mul­ti­cul­tu­relle pré­sen­tée comme l’a­ve­nir idéal, où l’on dénigre les citoyens fran­çais d’o­ri­gine, ce qui est incroyable dans une cam­pagne pré­si­den­tielle. Je pense que l’emporteront ceux qui pro­po­se­ront des solu­tions très concrètes, répon­dant aux besoins immé­diats et quo­ti­diens des mil­lions de Fran­çais en dif­fi­cul­té.

Une fois ces pro­blèmes lis­tés, oui, pro­po­sons des réfé­ren­dums – mais des réfé­ren­dums bien conçus. Le par­ti qui aura l’in­tel­li­gence de le faire pour­ra poser, dans une même consul­ta­tion, trois, quatre ou cinq ques­tions sur un même thème jugé capi­tal : je pense évi­dem­ment aux vio­lences et à l’in­sé­cu­ri­té, ou encore à l’im­mi­gra­tion, à l’a­sile et aux clan­des­tins. Là, la popu­la­tion constate que les pro­messes d’ex­pul­sion rapide ne sont pas tenues, alors qu’on n’ose pas prendre les mesures de rétor­sion qui chan­ge­raient immé­dia­te­ment la donne : si un pays refuse de reprendre ses clan­des­tins et ses cri­mi­nels, on coupe les sou­tiens éco­no­miques et l’aide au déve­lop­pe­ment. For­mu­lées ain­si, je vous assure que de telles ques­tions feraient par­ti­ci­per la popu­la­tion – et qu’elle les approu­ve­rait.

Il faut pro­po­ser des solu­tions concrètes et s’y tenir, au lieu de consta­ter après cinq ans que rien n’a chan­gé et que les pro­messes sont res­tées des pro­messes. C’est cela qui ne convient plus aux Fran­çais – j’en parle avec beau­coup d’entre eux. Un réfé­ren­dum sur un pro­blème pré­cis, avec un lis­tage des ques­tions, un oui ou un non à telle ou telle mesure – et sur­tout, ensuite, une appli­ca­tion effec­tive.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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