« Si c’est ça l’ingérence russe, moi je suis danseuse étoile » : grand entretien avec Basile de Koch
Après les incendies de l'été, voici les ingérences russes : depuis quinze jours, les opérations d'influence attribuées à Moscou occupent les unes et nourrissent les éditions spéciales. Restait à recueillir l'avis d'un professionnel. Nous avons donc soumis le dossier à Basile de Koch, président du Groupe Jalons, canulariste d'élite depuis quarante ans. Son verdict d'expert est sans appel : c'est mal fait, c'est mal joué, et c'est scandaleusement surmédiatisé.
« C’est la première fois de l’histoire qu’un canular raté est sauvé par ses victimes. »
Pour le lecteur romand, une présentation s’impose. Basile de Koch, de son état civil Bruno Tellenne, est un essayiste, chroniqueur et humoriste français. Il préside à vie le Groupe d’intervention culturelle Jalons, connu pour ses happenings mais aussi ses parodies hilarantes : treize pastiches de presse écoulés à 75 000 exemplaires et plus : Le Monstre dès 1985, puis L’Aberration, Le Figagaro, Le Cafard acharné, Pourri-Moche, Franche Démence, Voiri, L’Épique, Qui Choisir, Fientrevue… Trente ans durant, Jalons a désinformé (et fait rire) la France dans les règles de l’art : signé, relu, vendu en kiosque. Autant dire que sur le dossier qui nous occupe, l’homme parle en orfèvre.
Entretien
Basile de Koch, en tant que spécialiste reconnu de la supercherie, quel regard portez-vous sur les opérations d’influence russes ?
Un regard accablé. J’ai examiné le dossier : des sites qui imitent la presse française avec des fautes d’orthographe dès le titre, des slogans pochoirisés à la va-vite, des comptes qui publient en français de traducteur automatique. C’est du travail de gougnafier. Chez Jalons, avec trois photocopieuses et un budget de 200 francs, on faisait mieux en 1985. Je le dis avec l’autorité de quarante ans de métier : j’ai fabriqué du pastiche toute ma vie, je reconnais le vrai-faux au premier coup d’œil, et là, mon nez me dit que quelque chose cloche. Quand un canular est authentique, ça se sent. Celui-ci sent le sorti du carton, c’est du scandale livré avec sa notice. C’est se moquer du monde. Moi je parlerais plus simplement de foutage de gueule.
Pourtant, les faux existent bel et bien ? Les fausses unes, les faux sites, tout le monde a pu les voir…
Justement, personne ne les a vus ! C’est ça qui est prodigieux. Quinze jours de unes, d’éditions spéciales, de cellules de crise – pour des contenus que les autorités elles-mêmes décrivent comme invraisemblables, à très faible retentissement, avec des vues en grande partie artificielles. On nous vend un incendie dont personne n’a senti la fumée. Un vrai canular, Monsieur, ça se constate. Celui-là, il faut nous le raconter.
Vous êtes tout de même sévère !
Parlons-en, de la facture. « Gabriel Attal a déclaré la guerre aux femmes » – qui écrit ça ? Un stagiaire puni ? Une IA de chez Temu ? Et cette fausse voix de Plenel avec l’accent russe… Je viens d’un métier où l’on sait que les États sont les premiers producteurs de faux. Alors oui, quand un ministère me montre un scandale clé en main, je vérifie la couture. Et là, la couture, elle est cousue de fil blanc.
Il y a quand même des serveurs, des registres de domaines, des attributions par plusieurs services…
On avait aussi une fiole à l’ONU. Elle était très bien, la fiole : officielle, brandie devant les caméras, avec du vrai pipi de Powell, certifiée par les meilleurs services du monde. On connaît la suite… Je ne dis pas que c’est pareil, je dis que depuis, je demande à voir. « Confiance élevée », disent-ils. Moi, tant qu’on ne m’a pas montré le bon de commande signé de Poutine avec la TVA, je réserve mon jugement d’expert.
Le détail le plus étrange de l’affaire, c’est que les autorités avaient recommandé de ne pas en parler…
Et voilà le cœur du dossier ! On recommande le silence aux victimes, et les victimes foncent sur les plateaux. On recommande la discrétion aux médias, et les médias font des éditions spéciales. Résultat : la seule audience de ces opérations, c’est celle que leur ont offerte leurs cibles. C’est la première fois de l’histoire qu’un canular raté est sauvé par ses victimes.
Les documents fuités des officines russes montrent pourtant qu’elles comptent les articles de dénonciation comme des succès. N’êtes-vous pas en train de leur faire de la publicité ?
Ah, c’est magnifique ! On a donc trouvé des faussaires qui comptabilisent leurs échecs en victoires. Je connais le procédé, c’est notre bilan comptable depuis 1984. Mais suivez le raisonnement jusqu’au bout : si le succès de l’opération, c’est le scandale, alors les auteurs du succès, ce sont ceux qui ont fait le scandale. Et le scandale, qui l’a fait ? Pas quatre comptes anonymes ; les états-majors de campagne et les rédactions parisiennes. Cherchez à qui profite le crime : à des candidats qui plafonnent dans les sondages au creux du mois d’août se rêvent soudain assez dangereux pour inquiéter le Kremlin. Être attaqué par Poutine, aujourd’hui, c’est le seul sondage flatteur disponible sur le marché.
Et vous aurez remarqué que le scandale est infiniment mieux produit que l’opération. L’opération, c’est trois pauvres clics tristes et un pochoir baveux ; le scandale, c’est des unes, des éditions spéciales, des cellules de crise, des rapports de 80 pages. Le rapport officiel qui décrit l’opération est plus lu que l’opération elle-même. À ce niveau-là, ce n’est plus de la lutte contre la désinformation, c’est du service après-vente. Si j’étais l’auteur de ces campagnes, j’enverrais des fleurs aux rédactions : jamais un si petit travail n’a eu une si grande presse. C’est toute la tragédie de notre époque : la quantité a vaincu la qualité, même dans le mensonge. En tant que contribuable de l’angoisse, je demande le remboursement.
Que conseilleriez-vous aux auteurs de la farce, en confrère ?
D’abord, un stage chez Jalons – tarif de groupe, on n’est pas des bêtes. Ensuite, trois règles de base : on relit, on signe pas, on soigne la chute. Enfin, un peu d’ambition artistique. Le faux est un art majeur, il a ses maîtres, ses chefs-d’œuvre, son éthique. Eux en ont fait du prêt-à-jeter. Qu’ils se retirent quelques années, qu’ils lisent les classiques, qu’ils reviennent avec quelque chose de propre. La France mérite d’être désinformée « dans la dignité », comme on dit maintenant.
Un dernier mot ?
Oui : que personne ne s’avise de me citer sans mon accord. Dans ce pays, on ne sait plus qui écrit quoi.
Propos recueillis par Dimitri Fontana