Face au djihadisme, le droit suisse est-il adapté ?
L’attentat de Berlin relance le procès d’un droit incapable de neutraliser certains islamistes dangereux. La Suisse ne connaît pas le même régime, mais ses propres dossiers montrent qu’elle partage la même faille.
À Berlin, Abdul B., 21 ans, avait été condamné en mai à un an et dix mois de prison pour préparation d’un acte violent et propagande de l’État islamique. Jugé sous le droit pénal des jeunes adultes, il avait été remis en liberté avant de tuer une femme et de blesser 29 personnes lors de l’attaque du 25 juillet.
La Suisse ne pourrait pas reproduire exactement ce scénario : son droit pénal des mineurs cesse de s’appliquer à 18 ans. Elle peut pourtant aboutir au même résultat. En mars 2026, le Ministère public de la Confédération a mis en accusation un jeune radicalisé de 18 ans, domicilié dans le canton d’Argovie, qui aurait préparé une attaque au couteau au nom de l’État islamique. Arrêté en juin 2025, il avait été libéré six mois plus tard, les motifs de détention n’étant plus réunis.
Le précédent de Morges est plus accablant. Avant de tuer un homme en septembre 2020 dans une attaque djihadiste, le suspect avait été libéré sous mesures de substitution. L’Autorité de surveillance du MPC a jugé cette décision juridiquement soutenable, tout en reprochant au parquet fédéral de ne pas avoir réagi aux violations signalées ni réévalué sa dangerosité.
Depuis 2022, fedpol peut imposer une obligation de se présenter, des interdictions de contact ou de déplacement et, sous conditions strictes, une assignation à résidence. Ces mesures comblent partiellement le vide entre le soupçon et l’infraction. Elles ne permettent ni d’écarter durablement une personne dangereuse ni de surveiller en permanence tous les profils signalés.
La Confédération reste préservée des tueries de masse, pas du djihadisme. Morges et Lugano en 2020, Winterthour en mai 2026 : les passages à l’acte existent déjà. Le SRC maintient la menace terroriste à un niveau élevé, recense 44 personnes à risques et désigne la radicalisation numérique des jeunes musulmans comme son principal moteur. C’est le terreau du « djihadisme d’atmosphère » décrit par Gilles Kepel : une propagande diffuse, relayée en ligne, installe une culture de rupture, désigne des ennemis et rend possible l’attaque sans ordre direct d’une organisation.
Face à cette menace diffuse, le droit pénal intervient trop tard et le droit préventif trop faiblement. L’Allemagne vient d’en payer le prix. La Suisse possède d’autres règles, pas une meilleure protection. Tant qu’un individu identifié comme dangereux pourra être libéré faute d’un cadre capable de traiter durablement sa menace, l’État protégera d’abord ses procédures – et les suspects – et trop peu ceux qu’il a mission de défendre.