À Washington, Zelensky pleure Graham et compte ses appuis
Le président ukrainien assistait hier aux obsèques de Lindsey Graham, dernier grand néoconservateur du Sénat et son plus fidèle relais auprès de Donald Trump. Sous l'hommage, un déplacement de nécessité : sans le sénateur, Kiev n'a presque plus personne pour plaider sa cause – ni pour arracher les Patriot dont ses villes ont un besoin urgent.
Volodymyr Zelensky n’avait guère le choix. La mort de Lindsey Graham, il y a deux semaines, l’oblige à ce voyage : le sénateur de Caroline du Sud aura été, jusqu’au bout, son homme à Washington. Derrière le cercueil, le président ukrainien vient donc saluer une mémoire. Il vient aussi, et peut-être d’abord, prendre la mesure de ce qui lui reste d’influence dans la capitale américaine. La réponse risque de ne pas lui plaire.
Les néoconservateurs, une espèce en voie de disparition
Graham appartenait à une famille politique que l’Amérique de 2026 ne produit plus : les néoconservateurs. Des républicains d’étiquette, mais dont le cœur battait ailleurs que dans les débats sur la fiscalité ou l’immigration. Leur affaire, c’était le monde : l’Irak, l’Afghanistan, l’Iran, la Russie. Sans oublier Israël, chevillé au cœur. Une doctrine simple au fond : l’armée américaine existe pour servir, et l’histoire donne toujours raison à celui qui frappe.
Les années Bush furent leur âge d’or, avant que l’opinion ne leur tourne le dos. Électoralement, ils ne pèsent plus rien. Mais qui a arpenté les couloirs du Capitole, les think tanks ou les grandes rédactions de la côte Est sait qu’ils y sont restés chez eux. Graham incarnait cette survivance mieux que personne, avec un jusqu’au-boutisme qui laissait parfois ses propres collègues perplexes. Envoyer des GI en Iran ? Il signait. Raser Gaza ? Il l’avait suggéré publiquement. Éliminer Poutine ? Il l’avait réclamé au micro. Sa biographie n’explique pas vraiment d’où lui venait cette fièvre. Elle constate.
Kiev, en tout cas, savait s’en servir. Étiqueté républicain, Graham avait travaillé main dans la main avec l’administration Biden sur le dossier ukrainien, quitte à s’accrocher violemment avec Trump quand la ligne présidentielle déviait. Dans un parti désormais tenu par une base MAGA qui vomit les héritiers de Bush, ce grand écart faisait de lui un canal irremplaçable entre Zelensky et la Maison-Blanche. Un canal aux résultats modestes, il faut l’admettre : Graham n’a pas empêché Trump de rouvrir le dialogue avec Moscou, ni de fermer le robinet des dons militaires. Mais une voix qui porte vaut mieux que le silence. Ce silence commence aujourd’hui.
Le vrai dossier s’appelle Patriot
L’hommage rendu, Zelensky passera aux choses sérieuses, et les choses sérieuses tiennent en un acronyme de batterie antiaérienne.
L’Ukraine communique abondamment sur ses drones qui vont chercher des cibles au fin fond du territoire russe. Elle se montre nettement plus discrète sur ce que les missiles balistiques russes infligent, nuit après nuit, à ses dépôts de munitions, à ses centrales, à ses axes logistiques, à ces bâtiments civils où l’on a entreposé du matériel militaire. Les réseaux sociaux laissent filtrer ce que la communication officielle retient et le tableau n’est pas flatteur.
Contre ces frappes, Kiev n’a que deux recours, et les deux passent par le bureau ovale : recevoir davantage de systèmes Patriot, ou décrocher une licence pour en fabriquer sur son sol. On parle de matériel hors de prix – des dizaines de millions de dollars la batterie, deux à trois millions le missile. Si l’argent des Européens finance déjà beaucoup, il n’ouvre pas les portes de l’industrie de défense américaine. Trump, lui, le peut. Encore faut-il qu’il le veuille.
Trump-Zelensky, sept ans de rancune
Rien n’est moins acquis, parce que les deux hommes traînent un passif qui précède largement l’invasion de 2022. En 2019 déjà, Trump réclamait à Kiev des pièces sur les affaires d’Hunter Biden en Ukraine, ses liens avec des oligarques locaux à la réputation sulfureuse. Zelensky n’a rien transmis. Trump en a conclu que l’Ukrainien roulait pour le camp d’en face, et il n’est pas homme à réviser ce genre de verdict.
La suite n’a rien arrangé. La scène de la Maison-Blanche, où Zelensky a tenu tête devant les caméras au président et à son vice-président. Puis l’affaire d’Alaska : de son tête-à-tête avec Poutine à Anchorage, Trump était revenu avec un embryon d’accord, incluant l’abandon des territoires déjà passés sous contrôle russe. Moscou avait dit oui. Zelensky, adossé aux Européens, a dit non. Pour un président qui avait promis la paix en quelques semaines, l’affront reste en travers de la gorge.
Alors l’Ukrainien manœuvre. Cette frappe récente contre un navire reliant la Russie à l’Iran par la mer Caspienne n’avait pas qu’une portée militaire : c’était un cadeau, calibré pour plaire. Se rendre utile sur le front iranien, là où Trump prête l’oreille aux faucons, dans l’espoir d’un geste en retour sur le front russe. Le calcul se voit comme le nez au milieu de la figure.
Il se heurte à un obstacle : sur la Russie, précisément, Trump n’écoute pas les faucons. Il écoute sa base, qui ne veut ni escalade ni chèque en blanc, et il s’y tient. Le président américain distribue désormais les bonnes et les mauvaises notes, à Kiev comme à Moscou, au gré de ses intérêts. Zelensky excelle à saisir les occasions, personne ne le conteste. Son problème est plus simple : avec Graham disparaît l’une des dernières.