Espagne : « Schengen est la raison pour laquelle nos frontières sont des passoires ». Entretien avec Laura Canton (La Phalange)
Pendant quarante-huit heures, l’Espagne a vécu ce que peu de nations européennes ont connu en temps de paix : l’entrée illégale, en une seule journée, de quelque 49 000 personnes − des Marocains dans leur immense majorité – dans l’enclave de Ceuta, une ville de 83 600 habitants. Depuis, selon les informations disponibles, la majeure partie d’entre eux a repassé la frontière en sens inverse, vers le Maroc. Un reflux aussi soudain que l’afflux, qui en dit long : on ne « fuit » pas un pays pour y retourner deux jours plus tard. De nombreux observateurs y voient la signature d’une opération de pression téléguidée depuis Rabat − une hypothèse que le précédent de mai 2021, où le Maroc avait délibérément ouvert ses frontières en pleine brouille diplomatique avec Madrid, rend difficile à écarter.
L’enjeu dépasse de très loin les 18,5 km² de l’enclave. Ceuta commande, avec Gibraltar en face, le détroit par où transite une part considérable du commerce mondial et par où se joue le contrôle de l’accès à la Méditerranée. Qui tient Ceuta tient un verrou stratégique de l’Europe.
Et Ceuta est espagnole. Il faut le rappeler avec force, tant la propagande chérifienne s’emploie à brouiller les faits : Melilla est espagnole sans interruption depuis 1497, Ceuta depuis 1580 – souveraineté définitivement confirmée par le traité de Lisbonne de 1668. Ces deux villes ne sont pas des « colonies » arrachées hier à un Maroc qui n’existait pas sous sa forme actuelle : elles sont peuplées, administrées, défendues et bâties par des générations d’Espagnols depuis bien avant l’indépendance du royaume chérifien, en 1956. Leur légitimité repose sur la présence continue, le droit historique, le droit international et la volonté de leurs habitants. Elle n’est pas négociable. Face à cela, Rabat pratique depuis des années un chantage migratoire assumé : quand le royaume veut obtenir des concessions politiques, commerciales ou diplomatiques, il ouvre les vannes. Ce n’est pas une crise humanitaire spontanée ; c’est un levier de pression. Et parce que Ceuta et Melilla sont des portes de l’espace Schengen, ce chantage frappe l’Europe entière.
«C'est un conflit territorial entre le Maroc et l'Espagne. Le Maroc veut s'approprier Ceuta comme un territoire marocain», explique Alexandre Del Valle, géopolitologue, dans #MidiNews
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— CNEWS (@CNEWS) July 31, 2026
Le tout survient dans une Espagne où le gouvernement Sánchez achève, à contre-courant de tout le continent, une régularisation extraordinaire de plus d’un demi-million de clandestins – davantage que la population d’une ville comme Zurich –, avec 900 000 dossiers déposés à la mi-juin selon la RTS. Dans ce paysage, la droite parlementaire paraît tétanisée, et ce sont les mouvements patriotes qui occupent le terrain. Parmi eux, La Phalange, formation nationaliste, dont l’histoire est longue et les positions tranchées – on peut ne pas les partager, et une partie de nos lecteurs ne s’y reconnaîtra pas. Si nous lui donnons la parole, c’est parce qu’elle était hier en première ligne, devant l’ambassade du Maroc à Madrid, pour porter une voix de résistance face au chaos que les partis installés peinent à seulement nommer ; et parce que cette voix dit quelque chose de l’exaspération d’une partie des Espagnols. L’une de ses responsables, Laura Canton, a répondu à nos questions.
Entretien
Vous avez vu les images de Ceuta. Que vous disent vos contacts sur le terrain – responsables locaux, syndicats de police – que l’on ne voit pas dans les déclarations officielles ?
Nous avons des contacts avec des militaires et des policiers qui ont reçu l’ordre de ne pas agir et se sentent impuissants.
Le ministère de l’Intérieur indique qu’environ 49 000 personnes ont traversé en 24 heures, dans une ville de 83 600 habitants. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les résidents de Ceuta en ce moment – sécurité, services, vie quotidienne ?
Concrètement, il s’agit d’une invasion et d’un état de siège. Pillages, vols, effractions pour entrer dans les maisons.
Les politiques vendus parlent d’urgence sanitaire pour les migrants, mais la vraie urgence est pour les résidents espagnols de Ceuta.
Selon les syndicats de police, seules quelques dizaines d’agents de la Garde civile et de la Police nationale ont été déployés au début de la crise. Qui porte la responsabilité d’avoir laissé la frontière si exposée ?
Concernant la police et la Garde civile, la responsabilité va bien entendu à Pedro Sánchez et à ce gouvernement corrompu. Entre les milliers de régularisations et la loi favorisant les migrants, nous comprenons bien que les intérêts défendus ne sont pas ceux de l’Espagne, et ce depuis longtemps.
Concernant la situation en général, la responsabilité va également à l’Union européenne, qui affaiblit les nations, et aux États-Unis et à Israël, qui soutiennent le Maroc de manière indécente.
Pedro Sánchez était en visite à Ceuta hier. Qu’attendez-vous de lui – et que feriez-vous différemment à sa place, à partir de ce soir ?
Nous n’attendons rien de lui à ce jour, nous savons parfaitement qu’il ne sert que ses propres intérêts.
Le jour où nous serons au pouvoir, nous affirmerons la souveraineté de Ceuta et Melilla, nous exigerons du Maroc qu’il respecte notre territoire, nous rétablirons et protégerons nos frontières. Très simplement, le jour où nous serons au pouvoir, nous défendrons les intérêts de l’Espagne et des Espagnols.
Hier, vendredi 31 juillet, nous étions devant l’ambassade du Maroc afin de dénoncer l’invasion et de défendre nos droits.
🔴Somos miles los españoles que estamos dispuestos a dar la vida en defensa de nuestra Patria. pic.twitter.com/wR1LMW5YW2
— Falange Española de las JONS (@fedelasjons) July 31, 2026
Certaines voix appellent au déploiement de l’armée. Est-ce votre position ? Et est-ce juridiquement et pratiquement faisable en vertu du droit espagnol ?
Bien entendu : face à l’invasion de notre territoire, l’armée aurait toute sa place, et de plein droit. Une armée qui défendrait enfin les intérêts de l’Espagne et non les intérêts étrangers.
En 2021, Rabat a délibérément ouvert la frontière pour faire pression sur Madrid. Pensez-vous que le Maroc a orchestré ou toléré cet afflux – et si oui, pour obtenir quoi ?
Effectivement, vous avez sûrement vu les vidéos des camions accompagnant les centaines et centaines de jeunes à la frontière.
Les forces de l’ordre marocaines ont organisé la vague d’arrivées de marocains à Ceuta.
La déstabilisation aux frontières de l’Europe visait Pedro Sanchez et a été décidée par le roi du Maroc, avec ses alliés Netanyahou et Trump.
pic.twitter.com/V2fZmxXVoQ— Juan Branco ✊ (@anatolium) July 31, 2026
Il est probable que les derniers contrats de gaz négociés par Pedro Sánchez avec l’Algérie et la situation de Gibraltar sont à l’origine de cette invasion du Maroc.
S’il est prouvé que Rabat a laissé faire cela, quelles devraient être les conséquences ?
Les conséquences devraient être celles qu’un pays envahi et attaqué est en droit de mettre en place, que ce soit militairement ou économiquement.
L’Italie exige la suspension de l’Espagne de Schengen. Votre gouvernement a qualifié cela de « démagogie partisane » – mais les Italiens ont-ils raison lorsqu’ils associent cette crise à la régularisation de plus de 500 000 immigrants illégaux ?
Le gouvernement italien a raison de dénoncer la situation, bien évidemment. Cela étant, suspendre l’Espagne ne solutionnera pas le problème migratoire en Europe. Les populistes d’Europe montrent du doigt l’Espagne, mais nous avons tous un problème d’immigration, et un grave problème. La gestion de l’immigration et la défense de nos peuples n’ont qu’une seule solution : que chaque pays retrouve sa souveraineté et son droit le plus légitime de défendre ses propres intérêts. L’espace Schengen et l’Union européenne sont la raison pour laquelle nos frontières sont des passoires et nos pays des dépotoirs.
Que répondez-vous à ceux qui soulignent que la plupart des personnes qui ont traversé sont de jeunes Marocains fuyant la pauvreté, pas des criminels – et que 18 d’entre eux sont morts en essayant ?
Que c’est une bonne blague !
Les Marocains qui ont traversé, comme nous le voyons sur les vidéos, sont des jeunes hommes en parfait état de travailler ou d’être dans une armée. Ils ont tous des téléphones portables, et la première chose qu’ils ont faite, c’est piller des boutiques, se battre avec des Espagnols dans la rue, forcer les fenêtres et les portes des maisons pour entrer. Le Maroc n’est pas en guerre ou en état d’urgence. Ces arrivées massives de jeunes ont été orchestrées.
🚨#BREAKING: The Moroccan Muslims who have invaded the small Spanish city of Ceuta are now BREAKING INTO STORES by the HUNDREDS.
Police are completely overwhelmed.
Migrants can be seen running from one store to the next, grabbing items and running.
WHERE IS THE MILITARY?!!!!! pic.twitter.com/NjqQAI4zgD
— Matt Van Swol (@mattvanswol) July 31, 2026
Je vais même vous dire que les jeunes Espagnols n’ont pas une meilleure situation : entre le manque de travail et l’impossibilité d’avoir un logement décent vu les prix pratiqués aujourd’hui, nous devrions plutôt prendre soin des nôtres.
Au-delà de cette crise : Ceuta et Melilla sont les seules frontières terrestres de l’Europe en Afrique, et le Maroc revendique officiellement les deux. La souveraineté espagnole sur ces villes est-elle négociable dans quelque cas de figure que ce soit – et comment l’Europe doit-elle les défendre ?
La souveraineté espagnole n’est en rien négociable ! Ceuta et Melilla sont et resteront espagnoles ! L’Europe doit soutenir l’Espagne, dans son propre intérêt. Mais la meilleure manière, pour elle, de défendre notre souveraineté serait d’abord de cesser de se placer au-dessus des nations.
Propos recueillis par Dimitri Fontana