Entrisme islamiste : Bruxelles ouvre enfin les yeux, Berne regarde ailleurs ?
Le Parlement européen vient d’adopter une résolution contre l’entrisme islamiste. En Allemagne, en France et en Belgique, les services de sécurité documentent l’influence des Frères musulmans. La Suisse, qui a accueilli plusieurs figures historiques de la confrérie, dispose-t-elle d’une connaissance comparable de ses réseaux actuels ?
Le 8 octobre, le Parlement européen a adopté une résolution contre l’entrisme islamiste et l’influence des Frères musulmans : 381 voix pour, 167 contre, 15 abstentions. Une première prise de position de cette ampleur sur un phénomène longtemps réduit, dans le débat public, à la seule question du terrorisme… ou de l’islamophobie, pour ceux qui voulaient jeter le voile sur ce phénomène. Pourtant, l’entrisme islamiste peut emprunter des chemins autrement plus fréquentables : associations, subventions, consultations institutionnelles, formation de relais et relations patiemment entretenues avec les élus.
La résolution européenne réclame davantage de transparence financière, un examen des organisations liées à la confrérie et des restrictions d’accès aux institutions européennes. Elle distingue expressément la pratique de l’islam d’un projet politique cherchant à soumettre le droit commun à des normes religieuses.
Le scrutin traduit un clivage net : droite et centre ont majoritairement soutenu le texte, socialistes, écologistes et gauche radicale s’y sont opposés. Le groupe Renew a fourni 62 voix favorables. Sur le voile intégral, les sensibilités divergent, même si la résolution soutient finalement les interdictions nationales.
L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, présidente du CERIF, salue dans sa tribune du Figaro un début de prise de conscience. Elle pointe aussi une curiosité : le texte réclame une stratégie européenne dans son titre, sans demander formellement à la Commission d’en élaborer une. Beaucoup de bruit pour rien ?
La question est pourtant précise : comment identifier un réseau qui peut poursuivre des objectifs politiques sans recourir à la violence, et dont les activités visibles respectent souvent la loi ?
Pour influencer un gouvernement, pas besoin de poser une bombe
En Allemagne, l’alerte vient du sommet du renseignement intérieur. Selon des informations recueillies par Bild auprès de participants à une réunion à huis clos du Bundestag, Sinan Selen a mis en garde contre les tentatives d’influence des réseaux islamistes, notamment auprès des partis politiques. La mouvance des Frères musulmans regrouperait quelque 1 450 personnes dans le périmètre surveillé par les services allemands. Selon le patron du renseignement allemand, les Frères musulmans sont patients : il s’agit pour eux de multiplier les invitations, d’établir des relations personnelles, de devenir un interlocuteur habituel, puis de peser sur la manière dont les responsables publics abordent l’islam politique.
La France a publié en mai 2025 un rapport officiel sur les Frères musulmans et l’islamisme politique, examinant notamment leurs relais associatifs, religieux et éducatifs. En Belgique, la Sûreté de l’État consacre une partie de son rapport 2025 à la confrérie. Elle décrit des efforts pour influencer la politique publique relative à l’islam et dissimuler certaines affiliations. Le service estime la menace stable, mais considère que cette idéologie peut favoriser ségrégation et polarisation. Molenbeek confirme.
Trois pays, des approches différentes, un constat convergent : la violence n’est pas le seul indicateur pertinent de l’activisme islamiste. Les services s’inquiètent aussi de la capacité d’organisations structurées à acquérir une représentation publique, des financements et une influence institutionnelle.
Genève et Lugano, vieilles adresses d’un réseau islamiste européen
La Suisse n’est pas un spectateur extérieur à cette histoire. Dès 1961, Saïd Ramadan, gendre du fondateur des Frères musulmans, installe le Centre islamique de Genève. Au Tessin, Youssef Nada et Ali Ghaleb Himmat participent au développement de la structure financière Al-Taqwa, devenue Nada Management.
Après le 11– Septembre, cette dernière fait l’objet d’une enquête pour des soupçons de financement du terrorisme. La procédure est abandonnée en 2005, faute de preuves suffisantes. Si cette procédure a échoué à montrer les liens financiers entre la confrérie et certaines organisations terroristes, elle n’efface pas pour autant l’existence de réseaux personnels et financiers transnationaux.
En août, Les Observateurs publiaient une enquête sur l’implantation des Frères musulmans en Suisse, traduction d’un article de Thomas Zweifel dans Schweizer Monat. Elle décrit les relations entre différentes familles, fondations et associations, ainsi que leurs contacts institutionnels. L’accumulation de ces liens illustre la difficulté de cartographier une mouvance dont les structures ne portent pas nécessairement la même étiquette.
D’où l’hypothèse d’une « base arrière ». Notre précédent article sur la ’Ndrangheta en Suisse montrait comment une organisation transnationale peut utiliser le pays pour ses relations, ses finances et sa logistique, loin de ses activités criminelles les plus visibles. Le parallèle éclaire une fonction possible du territoire helvétique par les réseaux fréristes.
Pas de violence, donc pas de problème ? Pas si simple
Le Conseil fédéral a été interrogé sur les risques liés aux Frères musulmans, notamment à la lumière du rapport français. Sa position publique souligne que leurs activités observées en Suisse s’inscrivent principalement dans le cadre démocratique et que les autorités ne disposent pas d’indices justifiant des mesures sécuritaires contre les personnes concernées.
C’est une réponse juridiquement cohérente : le renseignement suisse ne dispose pas d’un mandat général pour enquêter sur toute activité politique ou religieuse légale. Le problème est ailleurs : une absence d’indices justifiant une intervention ne vaut pas démonstration de l’absence de toute influence organisée.
Une demande parlementaire de rapport sur l’islam politique témoigne précisément de cette interrogation. Là où la France cartographie des réseaux et la Belgique suit leurs méthodes d’influence, la Suisse ne dispose pas, publiquement, d’une étude nationale de portée comparable.
Il ne s’agit pas de surveiller indistinctement tous les musulmans, ni de qualifier d’entrisme une association parce qu’elle défend des intérêts religieux, mais simplement de pouvoir documenter des affiliations, des financements et d’éventuelles stratégies coordonnées avant de décider si elles constituent un problème pour les institutions.
Bruxelles vient de reconnaître cette nécessité, sans encore lui donner de traduction opérationnelle. En Suisse, la question se pose avec une acuité particulière : le pays a été aux premières loges d’une partie de l’histoire européenne des Frères musulmans, reste à savoir s’il connaît aussi suffisamment leur organisation et leur influence actuelle au sein de la Confédération.
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