Ceuta : quand Le Camp des Saints cesse d’être un roman
Invasion migratoire aussi brutale que soudaine, population qui se révolte, État qui la réprime et ONG qui arment les migrants : impossible de ne pas établir de parallèle entre la situation à Ceuta et Le Camp des Saints, le roman prophétique de Jean Rapsail.
À Ceuta, Jean Raspail n’est plus très loin. L’actualité a remplacé million de miséreux venus du delta du Gange débarquant sur la Côte d’Azur par 72 000 à 80 000 clandestins prenant pied les 30 et 31 juillet sur l’enclave espagnole, presque autant que les quelque 83 000 habitants de Ceuta. Dans le Camp des Saints (Éd. Robert Laffont), l’Occident paralysé par la bien-pensance et la fatigue de lui-même, hésite à repousser la vague de ce que l’on n’appelait pas encore des migrants, avant d’y renoncer et de s’en prendre même à ceux de ses citoyens qui entendaient résister. Dans l’enclave, l’État espagnol s’est montré impuissant face aux dizaines de milliers de migrants franchissant de force sa frontière, puis beaucoup plus ferme lorsque ses propres citoyens ont prétendu régler eux-mêmes le problème.
Au moment où nous écrivons ces lignes, le 31 août, plusieurs milliers de migrants sont encore présents dans l’enclave. La pression se déplace partiellement des plages vers Loma Colmenar, où les autorités augmentent les capacités d’hébergement. Des centaines de migrants ont tenté d’accéder aux nouvelles places, la police a employé des moyens de dispersion et l’accès à l’hôpital voisin a dû être momentanément contrôlé.
En même temps, une partie des Ceutis, exaspérée, a fini par descendre dans la rue aux cris de « Invasores, expulsión » (« envahisseurs, expulsion ») et « Ceuta no se vende, Ceuta se defiende » (« Ceuta n’est pas à vendre, Ceuta se défend »). Certains ne se sont d’ailleurs pas contentés de slogans.
« La Croix-Rouge est une mafia »
Des habitants ont bloqué pendant plus de deux heures un camion de la Croix-Rouge venu ravitailler les migrants, scandant « La Cruz Roja es una mafia » (« La Croix-Rouge est une mafia »), pénétré dans leurs campements, détruit des installations et provoqué des incendies. La Police nationale a alors chargé les manifestants. Lors d’une autre nuit de troubles, les forces de sécurité ont même tiré des salves en l’air pour contenir des Ceutis qui voulaient s’en prendre aux migrants des plages du Trampolín et de Benítez.
La scène reste infiniment moins tragique que le dénouement imaginé par Raspail, lorsque le pouvoir envoie ses avions bombarder le dernier réduit de résistants français à l’invasion migratoire : « “Les avions de Fosse”, constate alors le colonel avant cette phrase sèche : “Dix-huit. On a trouvé dix-huit pilotes pour accomplir ce travail !” », écrit Raspail. Ceuta n’en est pas là, seulement, l’image politique est redoutable. Des habitants constatent que Madrid n’a pas su tenir sa frontière, voient leurs plages occupées, leurs services publics soumis à une pression considérable, l’insécurité monter en flèche. Ils réclament expulsions et retour à la normale, puis découvrent face à eux policiers et militaires lorsqu’en désespoir de cause, ils passent à l’action. L’État impuissant devant le franchissement de sa frontière, retrouve soudain ses muscles lorsqu’il s’agit de leur barrer la route.
Viols et agressions, le quotidien tragique des Ceutis
Du point de vue de Madrid, en droit, incendier des campements, pourchasser des étrangers ou empêcher leur ravitaillement n’est pas de la légitime défense et la police était fondée à empêcher les affrontements. C’est justement ce qui rend la situation politiquement aussi corrosive : le monopole de la violence légitime est accepté lorsque l’État l’exerce pour assurer la sécurité de sa population et contrôler son territoire. Lorsque le pouvoir faillit à sa mission et rompt le contrat social, il devient intenable pour lui de se prévaloir du droit face à ses citoyens qui sont contraints de prendre en main leur propre sécurité.
De fait, la colère des Ceutis ne se nourrit pas de rumeurs. Douze migrants marocains ont été arrêtés après qu’un groupe de trente à quarante personnes eut encerclé et lapidé un véhicule militaire, blessant les quatre soldats qui l’occupaient. Onze ont ensuite reconnu leur participation, été condamnés à deux ans de prison et expulsés. Quatre autres Marocains ont été expulsés après avoir reconnu une agression contre trois gardes civils ; ils étaient initialement recherchés après que des habitants eussent signalé des hommes les menaçant avec des armes blanches. Et ce ne sont là que quelques-unes des affaires qui émaillent tragiquement le quotidien des Ceutis.
Des migrantes figurent elles-mêmes parmi les victimes de ce chaos. Reuters rapportait dès le 18 août des plaintes pour harcèlement sexuel et plusieurs affaires judiciaires impliquant des migrants marocains. Et pour certains d’entre eux, il est normal que des jeunes filles se fassent violer dès lors qu’elles sont laissées hors de la surveillance de leurs parents…
Les ONG arment les migrants ?
Tout comme dans le roman de Jean Raspail, les ONG sont en première ligne pour porter secours et assistance aux migrants, non à la population débordée. Si dans Le Camp des Saints, elles participent au désarmement moral de l’Occident, à Ceuta, elles iraient jusqu’à armer les clandestins. Selon plusieurs témoignages concordants, mais non confirmés, certaines d’entre elles seraient même allées jusqu’à distribuer des sprays au poivre, ainsi que de l’eau-forte et de l’aluminium, produits pouvant être utilisés pour confectionner des engins incendiaires. No Name Kitchen, l’ONG visée par ces affirmations, dément toute implication. Deux de ses militants ont toutefois été arrêtés pour incitation à la violence contre la police.
La réalité, une fois de plus, rattrape la fiction et la scène centrale du roman – le débarquement des miséreux du Gange sur les côtes de Provence – n’a rien à envier en termes de puissance symbolique à celle qui a frappé les esprits fin juillet à Ceuta : une frontière franchie en deux jours par une masse presque équivalente à la population locale, des habitants criant à l’invasion, certains qui brûlent les campements et les forces de l’ordre qui chargent les seconds après n’avoir pu (ou voulu) arrêter les premiers. Et, du délitement de l’État à celui de l’instinct de survie collectif, les thèmes abordés par Raspail sont plus que jamais d’actualité. Surtout que, comme il le soulignait lors d’un entretien, « ils sont là. Ils sont de plus en plus nombreux. Nous le sommes de moins en moins. » Saurons-nous en tirer les conséquences ?