Purges à Kiev, étau russe dans le Donbass : l’analyse de Régis Le Sommier
Limogeages en cascade autour de Zelensky, front qui craque dans le Donbass, ports paralysés : l'ancien directeur adjoint de Paris Match dresse un tableau que l'on ne lira pas dans la presse française.
Volodymyr Zelensky a révoqué dans la nuit de dimanche à lundi son ambassadrice aux États-Unis, Olga Stefanichyna, sur fond de soupçons de corruption notifiés par les agences anticorruption pilotées par les Américains – celles-là mêmes qui avaient contraint à la démission Andriy Yermak, le tout-puissant directeur de cabinet du président ukrainien.
Dernière pièce, selon Régis Le Sommier, d’un remaniement profond où Zelensky écarte, comme depuis le début de la guerre, « des gens qui potentiellement pouvaient lui faire de l’ombre » : le populaire ministre Mykhaïlo Fedorov, artisan de la guerre des drones, puis le général Syrsky lui-même. Surnommé « le boucher » depuis Debaltseve en 2014 et l’hécatombe de Bakhmout, ce dernier a été sacrifié sous la pression de la rue – les Ukrainiens « ne se laissent absolument pas faire par leur patron » – alors qu’il avait, estime le journaliste, « tenu la baraque » sans réserves ni effectifs. Son remplaçant, le général Drapaty, héros de Marioupol, est un « soldat très valeureux » ; mais « on a beau changer les hommes, on ne changera pas l’équation ».
Car l’équation est simple : l’Ukraine manque d’hommes, et les scènes « absolument atroces » de rafles d’hommes en âge de combattre, « très peu commentées dans la presse française », n’y changeront rien. Après la chute définitive de Tchassov Yar et de Konstantinovka, les Russes sont à moins de cinq kilomètres de Kramatorsk et de Sloviansk, derniers bastions de l’Ukraine forteresse dans le Donbass, et se battent dans le centre de Koupiansk. Plus inquiétant encore selon Le Sommier : entre les fronts de Soumy et de l’oblast de Kharkov, une poche se referme qui pourrait encercler plusieurs milliers de soldats ukrainiens. Les reconquêtes ukrainiennes du printemps – quelque 250 km² du côté de Zaporojié – ne concernent, souligne-t-il, que des villages et des campagnes : aucune ville, quand les Russes font tomber des bastions de 60 000 à 80 000 habitants. S’y ajoutent la destruction de quelque 300 stations-service, un nouveau missile qui fait « des ravages » sur les ports de la mer Noire au point qu’aucun cargo n’accéderait plus à Odessa en plein pic des exportations céréalières, et des défenses antiaériennes lacunaires, Donald Trump ayant renoncé à livrer la technologie des Patriot.
Restent les frappes ukrainiennes dans la profondeur – raffineries, entrepôts, jusqu’à la région de Moscou, où une attaque de drones vient encore de faire cinq morts parmi les civils. Elles ont donné à Kiev « une vitrine », concède Le Sommier, « une efficacité qu’on ne soupçonnait pas » ; mais elles « ne font pas changer la dynamique sur le champ de bataille ». Des opérations sans effet sur le cours de la guerre, qui tuent pourtant des civils – et nourrissent, déplore-t-il, un récit médiatique français où l’Ukraine serait « en train de changer le sort des armes ». Le journaliste assume le contre-pied : cette lecture, « vous ne la lirez pas dans la presse française », mais elle concorde, affirme-t-il, avec les sources pro-russes (Rybar) comme pro-ukrainiennes (Tatarigami, DeepState, lié au ministère ukrainien de la Défense). Et de citer ce drone tombé sur une plage – cinq morts, dont des enfants – que Le Parisien titrait « Moscou accusé » alors qu’il s’agissait d’un appareil ukrainien : « les titres, je sais comment ils sont orientables ». Quand un ministre français des Affaires étrangères proclamait naguère que « Poutine a perdu la guerre », Le Sommier invite à « enlever un peu de passion pour s’en tenir aux faits ». Les faits, tels qu’il les rapporte, sont têtus – et sombres pour Kiev.