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Lecture : On aurait pu se rencontrer, de François Cheng

Dans cette nouvelle lecture, Francis Richard s’arrête sur On aurait pu se rencontrer, le dernier livre de François Cheng. À travers le souvenir de son épouse disparue, l’académicien y poursuit une méditation très personnelle sur l’amour, la mort, l’âme et la permanence des liens entre les vivants et les morts. Un texte intime et spirituel, où se rejoignent l’itinéraire singulier de François Cheng, sa culture chinoise, sa foi et sa fréquentation de Victor Hugo.

Francis Richard
20 septembre 2026
5 min de lecture

Ce livre de François Cheng, né le 30 août 1929 à Nanchang, comprend trois parties.

Dans la première, Victor Hugo, entre mort et résurrection, il raconte une histoire peu banale :

Il y a plus de vingt ans, en 2004, invité par le lycée Marguerite-Yourcenar d’Erstein, non loin de Strasbourg, j’eus un échange plein d’une chaleureuse sympathie avec les enseignants et un certain nombre d’élèves.

Jusque-là, rien que de banal. Ce qui l’est moins, c’est qu’à l’issue de la rencontre, une jeune femme lui a remis un petit tableau, peint par elle,

en signe de remerciement.

Et ce petit tableau, qui illustre la couverture du livre, était signé : Léopoldine Hugo…

Léopoldine Hugo était la fille de Victor Hugo, morte noyée dans la Seine, le 4 septembre 1843, à l’âge de dix-neuf ans. En l’occurrence, la jeune femme est

une arrière-arrière-petite-fille de Hugo.

C’est l’occasion pour lui de relire le poète et de le citer.

Après l’avoir cité, François Cheng souligne :

Dans le gigantesque processus par lequel l’être humain assume son destin, des trois éléments qui le composent – le corps, l’âme, l’esprit -, l’élément central et fondamental, aux yeux de Hugo, est bien l’âme.

À partir de là, François Cheng considère, avec Hugo, que la mort est

un dépassement du niveau individuel, un dépassement qui engage toutes les âmes ; c’est le rétablissement de la grande lignée humaine, grâce à laquelle l’humanité triomphe de la mort :

N’étant plus un agent destructeur, [la mort] se révèle un chaînon vital qui entraîne les générations dans l’immense processus du devenir. Il dépend des vivants que les morts ne soient point morts. Du coup, chaque vivant, au moment de sa propre mort, n’est pas hanté par la peur de l’anéantissement. Il se sait pris en charge pleinement.

Dans Ma voie tendue vers l’Ouvert, François Cheng dit tout le sens que le

généreux geste

de Léopoldine Hugo lui a apporté :

Dans le tableau qu’elle [lui] a offert, l’espace animé s’étend jusqu’au ciel

et l’emmène loin, en réponse à l’appel de son aïeul.

Il se livre :

Je viens du Tao, « la Voie ». Homme de voie, je devins homme de foi, en rejoignant celui qui a dit : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. »

et rappelle la succession d’expériences et de rencontres qui, dans les années 1960, lui ont permis de subsister et d’écrire :

Mais la rencontre majeure, cruciale, a été celle de ma future épouse.

En 1961, il fait la connaissance de Micheline Benoit, qu’il épouse en 1963 :

Avec elle, j’entre dans la vraie vie française.

Après avoir vécu à Chatou, ils s’installent à Paris 14e, pour que sa fille Anne, fruit de sa

tentative d’union avec une artiste chinoise,

entre au lycée.

Dans les années 1990, sa santé se dégrade. Pourtant, il commence à écrire un premier roman1 tout en assurant un enseignement à l’Institut national des langues orientales :

deux cours sur la littérature classique et un séminaire sur la pensée esthétique chinoise.

En 1998, leurs deux petites-filles étant admises au collège Henri IV, ils trouvent un appartement dans le 5e arrondissement de Paris, rue du Cardinal-Lemoine. De là il peut se rendre au Collège des Bernardins où, ayant besoin de la présence des autres, il écrit2.

Fin 2012, Micheline commence à être malade, d’être atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il décide de

prendre en charge seul

son avenir. Aussi la laisse-t-il seule le moins longtemps possible. Mais sa santé s’aggrave et, en 2020, ils intègrent un établissement spécialisé.

Mais ils se retrouvent séparés :

tout le deuxième étage est réservé aux personnes atteintes d’Alzheimer. Là est la place de Micheline, tandis que moi, je suis logé à un autre étage. Il s’agit vraiment d’un grand bâtiment, dont la dimension dépasse celle d’un Ehpad ordinaire.

Après un incident grave, il décide de le quitter :

À être continuellement et intimement auprès d’elle, le mystère de l’Être ne cesse de se révéler à moi. Je vois bien que si son esprit dont le siège est le cerveau se montre défectueux, son âme, qui réside en son cœur, demeure intacte.

Lors d’un échange surréaliste, au cours duquel François est devenu un étranger pour Micheline, celle-ci, parlant avec lui de la ville de Tours, dont elle est originaire, et qu’il a arpenté avec elle, a cette réplique qui donne son titre au livre : On aurait pu se rencontrer

Après la mort de Micheline, le 30 juin 2024, en larmes, François s’entend dire, à l’instar de Hugo :

Pas d’adieux, chérie, nous nous retrouvons.

Il ajoute :

Cette phrase définitive ne me quitte plus. Ma fidèle compagne vient m’habiter jour et nuit, plus vivante que jamais.

Dans Vita nuova, François Cheng exprime en vers la pensée qu’effectivement il dépend des êtres vivants que les morts ne le soient pas :

En nous ils poursuivent leur vie,
Nous formant et nous transformant.

Et s’adresse au Créateur :

Toi seul, puissance créatrice, étais à même de créer les êtres.
De l’Être aux êtres, Ton geste relève de l’amour.
Nous ne pouvons te rejoindre que délivrés du terrible mal.
La donation vient de Toi ; le don total, lui, de nous.

Notes

1 – Le Dit de Tian-yi, 1998.
2 – Il est membre de l’Académie française depuis 2002.

On aurait pu se rencontrer, François Cheng, 208 pages, Albin Michel

Publication commune LesObservateurs.ch et Le blog de Francis Richard

Francis Richard
Francis Richard

De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), Francis Richard a travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et s'intéresse aux arts et lettres. Il anime le blogue "Semper longius in officium et ardorem".

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