À propos de la venue de Rima Hassan à l’Université de Genève
L’eurodéputée LFI, qui comparaîtra en octobre à Paris pour « apologie du terrorisme », participe ce 23 septembre à une table ronde de l’Université de Genève, sans contradicteur et avec l’aval du rectorat. Nous ne réclamons ni interdiction ni annulation, qui sont les méthodes de la gauche et non les nôtres ; nous demandons en revanche des comptes à une institution publique qui a choisi d’offrir cette tribune et qui appelle cela de la « pluralité ».
Il aurait été facile de réclamer l’annulation, comme le fait la gauche chaque fois qu’un orateur lui déplaît, et l’on verra plus bas qu’à Genève comme à Lausanne elle ne s’en tient pas toujours à la réclamer. Ce n’est pas notre manière de faire, et Rima Hassan, rappelons-le, n’a pour le moment été condamnée nulle part. Il reste que la liberté d’expression, qui garantit à chacun le droit de parler, ne garantit à personne l’auditoire d’une université publique, et que nul n’a contraint l’Université de Genève à accueillir cette soirée : le rectorat en a été informé, l’a autorisée et en a défendu le principe dans la presse. C’est donc de ce choix qu’il lui revient de répondre, et c’est ce choix que nous examinons ici, pour ce qu’il révèle de l’usage qu’une université romande consent à faire de ses murs, de son nom et de sa propre conception du pluralisme.
Trois invitées du même bord et pas un seul professeur de l’Unige
Les faits ont été établis par Watson le 16 septembre. La table ronde, intitulée « Médias et Palestine : la bataille des récits », est organisée par une doctorante en droit, en collaboration avec l’Association des étudiants en science politique et relations internationales (AESPRI) et avec une assistante-doctorante du Global Studies Institute, qui en assure la modération. Elle réunit trois invitées : Rima Hassan, la journaliste indépendante Khadija Toufik, présentée comme reporter de guerre, et Manal Totry-Jubran, professeure de droit à l’Université Bar-Ilan, issue de la minorité arabe d’Israël, dont les travaux récents portent sur la situation des citoyens palestiniens d’Israël depuis le 7 octobre.
On n’y trouve aucun professeur de l’Unige, alors que la maison ne manque pas de spécialistes du Proche-Orient, et aucune voix chargée de porter l’autre récit, celui-là même que l’intitulé annonce vouloir combattre. Un membre du corps enseignant, qui s’exprime sous couvert d’anonymat, résume le malaise de ses collègues en relevant que la rencontre « ne respecte pas la pluralité des approches », et plusieurs d’entre eux redoutent qu’elle serve, sous couvert de critique des médias, à banaliser l’accusation de génocide portée contre Israël.
Le rectorat, interrogé, a confirmé son autorisation et s’est défendu en deux phrases qui méritent d’être lues avec attention : la première renvoie les accusations à la justice et à la présomption d’innocence, ce à quoi il n’y a rien à redire ; la seconde explique que la pluralité se déploie à travers l’ensemble des manifestations organisées et « n’impose pas que chaque rencontre prenne la forme d’un débat contradictoire », ce qui revient à reconnaître, en toutes lettres, que la soirée de ce 23 septembre n’est pas un débat, et à l’assumer. C’est précisément sur ce point que nous cessons de suivre l’Université.
Rima Hassan sera jugée en octobre pour apologie du terrorisme
Dans quelques semaines, Rima Hassan comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Paris pour apologie du terrorisme. Le 26 mars dernier, elle a publié un message citant Kōzō Okamoto, membre de l’Armée rouge japonaise impliqué dans l’attentat de l’aéroport de Lod, le 30 mai 1972, qui fit vingt-six morts, et reprenant sans la moindre distance une phrase du terroriste, mort en juillet dernier, faisant de la résistance un « devoir ». Le Monde, que l’on ne soupçonnera pas d’hostilité à la cause palestinienne, a jugé ce message « si indéfendable, tant moralement que juridiquement » qu’il s’est demandé ce qui avait bien pu lui passer par la tête.
Ce procès n’est pas un accident de parcours, mais le point où une régularité devient visible, car il se trouve que le terrorisme réapparaît à chaque étape de son itinéraire, avec une constance que ses défenseurs mettent sur le compte de la malchance ou de l’acharnement. En 2024, dans une interview accordée au Crayon, elle répondait « vrai » à l’affirmation « le Hamas mène une action légitime », avant de dénoncer un montage trompeur. En août de la même année, quelques semaines après son élection, elle prenait part à Amman à un rassemblement en hommage à Ismaïl Haniyeh, chef politique du Hamas tué à Téhéran, où flottait le drapeau des brigades al-Qassam, sa branche armée, ce que Europe 1 rapportait d’après Le Point ; l’intéressée s’est bornée à faire observer que des manifestations ont lieu chaque vendredi après la prière. En mai dernier, elle a mis à profit le droit de visite parlementaire pour se rendre à la prison d’Osny auprès d’un réfugié palestinien mis en examen pour complicité de tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, association de malfaiteurs terroriste et financement du terrorisme, et elle a publié depuis sa cellule un message présentant ces accusations comme provenant de « l’État colonial israélien », selon Europe 1 encore. Ses compagnons de tribune sont à l’avenant : aux universités d’été de LFI, fin août, elle partageait l’estrade avec Salah Hamouri, membre d’Urgence Palestine expulsé d’Israël en 2022 après des années de détention, dans une conférence que L’insoumission a intitulée « Ils ont peur de nous » ; et c’est le porte-parole de ce même collectif, Omar Alsoumi, lui aussi poursuivi en France pour apologie du terrorisme, que l’Unige avait déjà accueilli en février.
Ces éléments sont connus en France, où l’influenceur pro-israélien Samuel Madar, directeur de l’organisation EU Watch, les rappelait encore hier soir sur le plateau de Face à l’info, sur CNews, pour dénoncer le silence du Parlement européen.
Chacun de ces éléments aurait dû conduire un rectorat un peu regardant à s’interroger sur l’opportunité d’inviter, à quelques semaines de son procès, une personne dont l’entourage et les prises de position ramènent aussi régulièrement au même sujet ou, s’il tenait malgré tout à la recevoir, à exiger au moins qu’une voix contraire soit présente dans la salle. Il n’a jugé utile ni l’une ni l’autre de ces précautions.
Pour Martin Pfister, l’Université de Genève avait prévu quatre contradicteurs
Le 5 novembre 2025, l’Université de Genève invitait elle-même, avec le Comité CH-UE, le conseiller fédéral Martin Pfister à parler des Bilatérales III. Le programme prévoyait, à l’issue de la conférence, une table ronde réunissant la philosophe Katja Gentinetta, l’ambassadeur de l’Union européenne Andreas Künne, le conseiller aux États MCG Mauro Poggia et René Schwok, professeur honoraire de l’Unige, soit un partisan des accords, un adversaire, un universitaire de la maison et une observatrice extérieure. Telle est la forme que prend un débat lorsque l’Université l’organise pour un membre du Conseil fédéral ; lorsqu’une doctorante et une association d’étudiants reçoivent Rima Hassan, le contradicteur disparaît, et le rectorat trouve les mots pour l’expliquer.
On se souvient de la suite de cette soirée de novembre. D’après le récit de 20 Minutes, Martin Pfister, membre du Centre, n’a pu prendre la parole qu’après vingt-cinq minutes de huées, une cinquantaine de militants d’extrême gauche disséminés dans l’auditoire scandant « Dans nos unis, pas de collabos ! ». Il y a fort à parier que personne n’appellera ce soir à « empêcher » la table ronde et que personne n’aura besoin du service de sécurité pour achever sa phrase : le débat libre existe à Genève, mais il ne réclame de protection que dans un sens.
Céline Amaudruz entartée, Caroline Eliacheff empêchée, un cours de l’UNIL qu’on a voulu faire annuler
Le 21 décembre 2022, la conseillère nationale UDC Céline Amaudruz participait à Uni-Mail à une joute oratoire sur la neutralité suisse organisée par deux associations d’étudiants, lorsque neuf militants d’extrême gauche encore une fois, masqués, ont fait irruption dans la salle pour tenter de l’entarter, aspergeant les lieux d’un liquide nauséabond et proférant des menaces, comme l’ont rapporté 20 Minutes et la RTS. Il a fallu trois semaines, et le fait qu’il s’agissait de la troisième interruption d’un événement public en moins d’un an, pour que le rectorat se résolve à déposer plainte, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. La CUAE, syndicat étudiant financé d’office par la taxe semestrielle, a expliqué pour sa part que l’entartage relevait de l’action symbolique et visait seulement à tourner en ridicule certaines idées politiques ; l’un de ses anciens membres a néanmoins été condamné en juin 2025 pour violation de domicile. Tel est, à Genève, le prix d’une joute sur la neutralité lorsque l’une des voix est de droite.
L’épisode n’était pas isolé. Au printemps 2022, deux conférences consacrées au livre de Caroline Eliacheff et Céline Masson sur les mineurs transgenres avaient déjà été empêchées dans les murs de l’Unige, la seconde par une trentaine de militants, toujours d’extrême gauche, qui étaient allés jusqu’à déchirer les notes de l’orateur, selon la Tribune de Genève. Le porte-parole de l’Université avait alors observé que « les gens qui ont peur des livres sont rarement du bon côté de l’histoire », une formule que l’on se permet de lui rappeler aujourd’hui.
Lausanne offre un cas plus parlant encore, parce qu’il porte sur le même sujet. Le 2 mai 2024, l’UNIL organisait un cours public sur la genèse du conflit israélo-palestinien, donné par deux professeurs de la maison, Wissam Halawi, titulaire de la chaire d’histoire de l’islam, et Jacques Ehrenfreund, titulaire de la chaire d’histoire des Juifs et du judaïsme, c’est-à-dire deux chaires et deux lectures, soit exactement ce que la table ronde de ce soir ne propose pas. Une association nommée « Palestine » avait pourtant « conseillé » à l’université d’annuler ce cours, qu’elle jugeait incompatible avec l’attente de neutralité, rapporte la RTS ; le cours s’est tenu devant plus de cinq cents personnes, mais le professeur Ehrenfreund a dû dénoncer dans 24 heures les tentatives d’intimidation dont il avait fait l’objet. Deux universitaires qui se contredisent sont donc jugés insuffisamment neutres, tandis que trois invitées du même bord, sans personne pour leur répondre, sont présentées comme l’expression de la pluralité, et l’on cherche encore la règle qui permet de concilier ces deux appréciations.
La Suisse a interdit le Hamas, Genève invite une élue qui a participé à l’hommage à son chef
Cette affaire comporte une dimension proprement suisse, qui dépasse le cadre universitaire. Le Parlement fédéral a interdit le Hamas en décembre 2024, et un seul élu a voté contre au Conseil des États, le socialiste genevois Carlo Sommaruga, président du groupe parlementaire Suisse-Palestine, qui a ensuite invité Rima Hassan à Berne en juin dernier malgré l’opposition de l’UDC. En février déjà, le même syndicat CUAE de l’Unige dont nous avons parlé plus haut avait accueilli Omar Alsoumi, porte-parole d’Urgence Palestine, lui aussi poursuivi en France pour apologie du terrorisme. De Fribourg à Berne et de Berne à Genève, les institutions déroulent le tapis avec une régularité qui ne doit rien au hasard, et à chaque fois sans prévoir de contradicteur.
Les Suisses votent dans quatre jours sur la neutralité, et l’on nous explique que ce scrutin engage la crédibilité du pays et la place de la Genève internationale. Cette crédibilité se joue aussi dans les auditoires : une université publique qui organise la contradiction pour un conseiller fédéral et s’en dispense pour une militante poursuivie pour apologie du terrorisme ne pratique pas la neutralité, elle opère un choix, et notre dossier sur la neutralité montre à quel point ce choix est devenu la norme dans les institutions romandes.
- La France insoumise
- Observatoire des camps de réfugiés
- Amfis de LFI, août 2026
- Rassemblement d’Amman
- Urgence Palestine
- Flottilles pour Gaza
- Prison d’Osny
- Ciné Résistance, Fribourg
- Black Movie, Genève
- Carlo Sommaruga (PS/GE)
- Université de Genève
Le rectorat de l’Unige doit s’expliquer
Nos demandes n’ont rien d’exorbitant. Nous souhaitons que l’Université de Genève cesse d’invoquer la liberté d’expression à propos d’une soirée qu’elle n’était pas tenue d’accueillir et qu’elle a choisi d’accueillir ; que le rectorat précise quelle règle l’autorise à qualifier de « pluralité » une rencontre dont il admet lui-même qu’elle n’est pas un débat ; que la prochaine fois qu’une association d’étudiants invite une militante poursuivie pour apologie du terrorisme, on lui impose ce que l’on impose à un conseiller fédéral, c’est-à-dire un contradicteur à la table ; et que la gauche universitaire, qui empêche physiquement une élue UDC de parler de neutralité et demande la suppression d’un cours donné par deux professeurs, renonce à se réclamer de la liberté académique lorsque vient son tour d’être contredite.
Nous ne comptons pas parmi ceux qui entartent les conférencières, et nous nous contentons de constater ce que l’Université de Genève a fait ce soir en prêtant son auditoire, son nom et l’argent public dont elle vit à une militante qui a rendu hommage à l’auteur d’un attentat et qui sera jugée le mois prochain pour cela, tout en veillant à ce que personne ne lui réponde. Cela ne relève pas de la liberté d’expression mais de la faveur, et il appartiendra au rectorat d’expliquer à qui il la devait.