Zurich, Thoune : ce que Thierry Bouclier écrivait déjà sur la violence de gauche
Paru en 2022 à La Nouvelle Librairie, La Gauche ou le monopole de la violence, l’essai de l’avocat Thierry Bouclier, instruit le dossier de deux siècles de violences de gauche excusées et de violences de droite punies, de la Terreur aux black blocs. Après l’incendie revendiqué de Thoune et les nuits d’émeute de Zurich et de Bâle, il mérite d’être ressorti de la pile, d’autant qu’il fait un bon pendant au livre de Xavier Moreau.
Il y a d’abord eu, dans la nuit du 28 au 29 octobre, un fabricant d’armes de Thoune incendié, puis une vidéo de revendication diffusée dans l’ultragauche, et ensuite, le soir d’Halloween, plusieurs centaines d’émeutiers et leurs barricades en flammes dans le 4ᵉ arrondissement de Zurich, pendant qu’un autre cortège mettait le feu aux siennes à Bâle. Ceux qui avaient lu Thierry Bouclier n’ont pas été très surpris, puisqu’il notait dès 2022, à propos des casseurs qui s’invitaient dans les cortèges français, que « bien qu’étant naturellement identifiés et fichés, il n’est jamais question de dissolution ou de coups de filets conséquents chez ces black blocs et autres antifas. Leur impunité est presque totale. »
Un clivage né sur un vote
On retient le 14 Juillet et la nuit du 4 Août ; Bouclier, lui, part du 28 août 1789, jour où les députés de la Constituante se divisent sur le droit de veto du roi. Ses partisans vont s’asseoir à droite du président, ses adversaires à gauche, et ce sont ces derniers qui l’emportent, si bien que, note l’auteur, « la gauche a pris naissance sur une victoire, la droite sur un échec ». Les rôles distribués ce jour-là n’ont plus bougé depuis, le bien et le progrès revenant à la gauche, le mal et le passé à la droite, et le livre en suit les conséquences jusqu’à nos jours. Comme la gauche se bat toujours pour le bien, on ne peut lui reprocher ni d’agresser, ni de casser, ni de piller, ni même de tuer, et c’est ainsi qu’« au fil des décennies, la gauche a acquis le monopole d’une violence légitime ».
En conclusion, Bouclier se permet d’ailleurs de corriger Max Weber : l’État moderne ne détient pas seul le monopole de la violence légitime, il « doit partager cette violence avec la gauche ».
Le lecteur de Xavier Moreau, dont nous avons recensé Le Livre noir de la gauche française en mai, se retrouve en terrain connu. Moreau décrivait une gauche qui se vit comme une religion du Bien et s’estime en droit de corriger le peuple quand il vote mal ; Bouclier regarde ce que cette conviction permet en pratique, et il en trouve la formule chez Robespierre, qui présentait en février 1794 la terreur comme « une émanation de la vertu ». Si la gauche est « dépositaire de la vertu », poursuit-il, il est légitime « qu’elle use de la terreur et de sa forme moderne qu’est le terrorisme », tandis que la moindre violence venue d’en face est condamnable par nature. On peut lire les deux livres à la suite : Moreau dit d’où vient cette bonne conscience, Bouclier dresse l’inventaire de ce qu’elle a couvert.
Battisti, Rouillan, Brunerie
Bouclier est avocat, et son livre ressemble à un dossier de plaidoirie, avec cinq chapitres (les intrusions au Parlement, le terrorisme, la rue, la confrontation politique et l’agit-prop) dans lesquels il place des affaires côte à côte pour que le lecteur juge sur pièces.
Prenons Cesare Battisti, condamné en Italie à la perpétuité pour deux meurtres et pour sa complicité dans deux autres, commis pendant les années de plomb : pendant quinze ans, il a eu pour lui les pétitions des artistes et des écrivains, la protection de la Ville de Paris et une visite de François Hollande à la prison de la Santé en 2004, jusqu’au jour de 2019 où il a fini par avouer :
« J’ai commis quatre homicides ».
Jean-Marc Rouillan, condamné à perpétuité pour les assassinats de l’industriel Georges Besse et de l’ingénieur général de l’armement René Audran par Action directe, a été accueilli à bras ouverts au Nouveau Parti anticapitaliste dès sa semi-liberté.
Maxime Brunerie, qui avait tiré sur Jacques Chirac le 14 juillet 2002 sans atteindre personne, a purgé sa peine, puis s’est vu fermer la porte du Modem par François Bayrou, pour qui « les déséquilibrés n’ont pas de place chez nous ».
Bouclier en conclut que, « dans son inconscient, un assassin de gauche, même coupable, est toujours quelque part innocent. Il a mal agi, mais son idéal reste pur. »
Des banlieues aux Gilets jaunes
C’est le chapitre sur la rue qui parle le plus au lecteur suisse ces jours-ci. Bouclier y compare deux crises françaises : en 2005, après trois semaines d’émeutes dans les banlieues, on ne comptait selon lui pas un seul blessé parmi les émeutiers, les forces de l’ordre ayant pour consigne d’éviter à tout prix un drame, alors qu’avec les Gilets jaunes cette retenue a disparu. Des black blocs s’étaient glissés dans les cortèges pour les faire dégénérer, et leur présence a permis au gouvernement, écrit-il, de réprimer le mouvement « avec une brutalité jamais égalée » : 13 900 tirs de lanceurs de balles de défense, plus de 4 400 blessés et 30 éborgnés.
On mesure l’ironie, que l’auteur ne pouvait pas prévoir, lorsque la vidéo qui revendique l’incendie de Thoune dit s’en prendre au LBD 40 au nom de ses victimes, alors que ce sont les black blocs, d’après Bouclier, qui avaient donné au pouvoir l’occasion de s’en servir contre une France des ronds-points que Jean-Luc Mélenchon traitait d’abord de « fachos fâchés ».
Génération identitaire n’a pas bénéficié de la même indulgence : le mouvement a été dissous en mars 2021, notamment pour l’occupation du toit d’une mosquée en chantier à Poitiers et pour une banderole déployée au col de l’Échelle, deux « happenings pacifiques », rappelle Bouclier, pour lesquels les participants avaient été relaxés. La gauche réclamait cette dissolution à chaque coup d’éclat du mouvement, et le gouvernement a fini par la lui accorder, alors même que les tribunaux n’avaient rien trouvé à punir dans ces deux affaires.
Et en Suisse ?
Le livre ne parle que de la France, mais il n’est pas besoin de forcer beaucoup pour l’appliquer à la Confédération. Bouclier consacre un chapitre aux cinq étudiants de l’Institut catholique de Vendée condamnés en 2019 à deux mois de prison avec sursis pour avoir chahuté un stand de la journée contre l’homophobie à La Roche-sur-Yon, des « peines de prison pour des ballons crevés et quelques cris » que la cour d’appel de Poitiers a d’ailleurs annulées l’année suivante. Le Tribunal de district de Zurich vient de rendre un jugement de la même veine, puisqu’il a condamné le 30 octobre les deux dirigeants du groupe identitaire Junge Tat à douze mois de prison avec sursis pour discrimination, contrainte et atteinte à la paix publique, assortis d’un délai d’épreuve de quatre ans, dans un jugement qui n’est pas encore définitif. On leur reprochait d’avoir dressé une croix « No Pride Month » face à un culte organisé pour la Pride, puis interrompu une lecture de drag queens pour enfants au Tanzhaus, avec des fumigènes allumés devant le bâtiment, sans que les comptes rendus du procès fassent état du moindre coup ni du moindre blessé.
Le même mois, après la nuit d’émeute de la Hardplatz, où des policiers avaient essuyé pierres, bouteilles et fusées, la police zurichoise n’avait procédé à aucune interpellation sur le moment ; quant au Conseil fédéral, il proposait encore en mars de rejeter une motion visant à interdire l’antifa, en faisant valoir l’absence de structure organisationnelle de la mouvance. Des militants identitaires qui n’ont frappé personne se retrouvent devant un tribunal, alors qu’une mouvance capable de lancer ses appels des jours à l’avance et de dire à ses troupes comment s’habiller passe pour trop insaisissable pour être interdite : c’est très exactement le deux poids, deux mesures que Bouclier décrit chez nos voisins.
Un livre d’avocat
Bouclier écrit comme on plaide, avec des énumérations, des points d’exclamation et une ironie qui ne ménage pas l’adversaire, et il ne se cache pas de défendre une seule cause, en puisant autant dans la presse que chez les historiens. Il ne soutient pas pour autant que la droite n’a jamais frappé, puisqu’il oppose une violence de droite « parfois manifeste, souvent fantasmée et toujours condamnée » à une violence de gauche « toujours réelle, constamment ignorée et très rarement sanctionnée ».
Son enquête s’arrête à la fin de 2021 ; s’il devait l’augmenter, Zurich, Bâle et Thoune lui fourniraient de quoi écrire un chapitre de plus. Sa conclusion, enfin, s’adresse moins à la gauche qu’à une droite qui a accepté ses règles du jeu et qui « triomphera au moment où elle assumera d’être la droite », ce jour-là, écrit l’auteur, où « une longue parenthèse, ouverte le 28 août 1789, se refermera enfin ».
Pour aller plus loin
- Thierry Bouclier, La Gauche ou le monopole de la violence. De 1789 à nos jours, La Nouvelle Librairie, 2022. Acheter en ligne sur payot.ch, 22,60 CHF
- Des citations tirées du livre sont à retrouver sur CITATIO
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