Charlie Kirk ou le débat assassiné : le procès aura bien lieu
Un juge de l’Utah vient d’ordonner le procès de Tyler Robinson, accusé d’avoir tué Charlie Kirk en plein débat universitaire. Au-delà du crime politique, l’affaire éclaire une Amérique où le désaccord se règle de plus en plus par le déplatforming, la sanction ou la censure, jusqu’à l’extrême du « veto de l’assassin » contre la parole.
Le 1er septembre, le juge Tony Graf a estimé les preuves suffisantes pour renvoyer Tyler Robinson en procès. Le jeune homme de 23 ans, qui risque la peine de mort, a plaidé non coupable. Charlie Kirk avait été abattu le 10 septembre 2025 devant plus de 3 000 personnes à l’Utah Valley University. Le fondateur de Turning Point USA (point de bascule USA) n’exerçait aucun mandat : sa puissance politique venait de sa simple parole, toujours courtoise, mais sans concession. Prove me wrong, « démontrez-moi que j’ai tort », était le mot d’ordre des débats qu’il organisait régulièrement sur les campus américains.
Le suspect s’était rendu le lendemain de l’assassinat de Kirk au bureau du shérif local. Mèmes en vogue dans la communauté trans et autres messages « antifa » gravés sur ses balles ne laissent guère de doute sur la motivation politique de son geste. Selon les messages produits par l’accusation, Robinson aurait expliqué à son compagnon qu’il en avait « assez de sa haine » et que « certaines haines ne peuvent se résoudre par la négociation ».
La défense, dans son rôle, conteste que ces mots suffisent à établir un mobile politique, mais leur portée reste dévastatrice : si cette motivation était confirmée au procès, Kirk aura été tué parce qu’un homme estimait que certaines opinions ne relevaient plus du débat contradictoire, mais de la violence physique. « On ne nous tue pas parce que nous sommes fascistes, on nous traite de fascistes pour nous tuer », a justement résumé Santiago Abascal, président de Vox, lors du congrès de son parti libéral-conservateur à Madrid, le 14 septembre 2025.
La dernière tentative de couper la parole à Charlie Kirk
Le cas Charlie Kirk n’est pas isolé. On se souvient que le candidat Donald Trump a été victime de deux tentatives d’assassinat durant sa campagne, dont une avortée par les forces de l’ordre. La première, alors qu’il était en meeting électoral à Butler (Pennsylvanie) en juillet 2024, a bien failli réussir, la balle le visant ayant seulement effleuré son oreille alors qu’il tournait la tête. Il est vrai que les États-Unis ont une longue histoire en la matière : de l’assassinat d’Abraham Lincoln en 1865 à celui du candidat Robert F. Kennedy en 1968, en passant par celui de son frère J.F. Kennedy en 1963, cinq présidents ou candidats ont été tués, sans même parler de la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan en 1981. Pourtant, la politique américaine semblait bien plus apaisée depuis les années 1960. Un calme trompeur. Selon le Violence Project de l’Université Hamline, les États-Unis ont connu cinq assassinats ou tentatives d’assassinat de personnalités politiques depuis 2021 (Charlie Kirk ne figure pas dans ce bilan, n’étant ni élu ni candidat), soit le chiffre le plus élevé depuis les années 1960.
La balle fatale n’aura été que la dernière tentative de couper la parole à Charlie Kirk. FIRE, association américaine de défense de la liberté d’expression, a recensé au moins 14 tentatives de déplatforming visant le débatteur conservateur sur des campus depuis 2021. À UC Davis, en 2023, une conférence avait donné lieu à des blocages d’accès, des jets d’objets et des vitres brisées. Il avait néanmoins parlé. Les campus avaient donc déjà cédé à cette manie gauchiste de confondre contradiction et obstruction. Le désaccord se jouait déjà sur le droit même de monter à la tribune. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », lançait déjà le révolutionnaire français Saint-Just en pleine Terreur.
Violence légitimée et censure
Dans son classement 2026, FIRE relevait qu’un étudiant américain sur trois jugeait acceptable, au moins dans certaines circonstances, de recourir à la violence pour empêcher un discours sur un campus, contre un sur cinq trois ans plus tôt. Les années de wokisme ont produit, au pays du Premier amendement, l’affaiblissement d’une vieille règle libérale, « une idée se combat par une autre idée », pour la remplacer par une justification de la violence politique et de la censure.
La censure, justement, parlons-en. Rien qu’aux États-Unis, Twitter avait bloqué en octobre 2020 les liens vers l’article du New York Post dévoilant l’affaire de l’ordinateur d’Hunter Biden. Le PC du fils du candidat Joe Biden contenait à la fois de nombreuses images de débauche sexuelle, de drogue, ainsi que des courriels et documents montrant ses liens troubles avec des sociétés ukrainiennes ou chinoises. Hunter Biden cherchait à valoriser l’accès à son père, lequel a fait pression sur Kiev pour que des charges de corruption qui pesaient contre son fils soient abandonnées. La censure de nombreux comptes qui cherchaient à dévoiler cette affaire sur Twitter et Facebook a pesé sur l’élection de 2020, qui a vu Biden battre Trump.
Les « Twitter Files » ont ouvert les coulisses d’une « modération » (lire « censure ») beaucoup moins autonome qu’on ne le prétendait : FBI, DHS et autres agences fédérales transmettaient régulièrement à Twitter des comptes et contenus jugés problématiques. Ils ont aussi montré comment la plateforme avait étouffé l’article du New York Post sur le portable de Hunter Biden, au nom d’une allégation de désinformation qui ne reposait sur aucune preuve.
« Une balle, c’est encore trop bon pour vous autres, saletés de fascistes »
Les mêmes pratiques avaient cours sur tous les réseaux sociaux. En 2024, Mark Zuckerberg a reconnu que l’administration Biden avait fait pression sur Meta pour retirer certains contenus liés au Covid, y compris de l’humour et de la satire, tout en assumant que les décisions finales appartinssent à l’entreprise. Début 2025, Meta a abandonné son fact-checking par des tiers aux États-Unis, estimant qu’il limitait trop souvent des discours politiques légitimes. En somme, censure d’État, modération privée et sanction sociale ont toutes déplacé la bataille politique de la réfutation vers l’accès à la parole.
Le meurtre de Kirk a ensuite montré que ce réflexe n’appartient à aucun camp. Reuters a identifié plus de 600 Américains sanctionnés professionnellement ou visés par une enquête après des commentaires sur sa mort. De nombreux internautes s’étaient en effet réjouis de la mort du débatteur : « une balle, c’est encore trop bon pour vous autres, saletés de fascistes », tweetait un professeur d’université de Toronto le jour même. « Quiconque a tué Charlie Kirk, merci ! », se félicitait cette internaute américaine, parmi des milliers d’autres commentaires odieux. Des militants conservateurs ont signalé des internautes à leurs employeurs et des responsables publics ont appuyé certaines sanctions. La droite qui dénonçait la cancel culture venait d’en découvrir les charmes dès qu’elle disposait du rapport de force. Mauvaise pioche.
La liberté de celui qui pense autrement
Pour odieuses que fussent de nombreuses réactions à la mort de Charlie Kirk, « la liberté est toujours la liberté de celui qui pense autrement », selon la formule de Rosa Luxemburg, militante communiste du début du XXe siècle, exilée en Suisse. Liberté de Kirk d’attaquer le progressisme et ses dérives, liberté de ses adversaires lorsqu’ils jugent détestables ses positions conservatrices. Elle cesse d’être un principe dès qu’elle devient un privilège accordé au camp qui domine la plateforme, l’employeur ou l’administration.
La Confédération n’est pas à l’abri de ce rétrécissement du débat. L’Université de Zurich relève une progression de l’autocensure en ligne liée au sentiment d’être surveillé. À Genève, le pas suivant a déjà été franchi physiquement : l’UNIGE relevait en janvier 2023 que trois événements publics avaient été interrompus ou empêchés par intimidation en moins d’un an. Deux l’avaient été sur fond d’accusations de transphobie ; lors du troisième, neuf individus masqués avaient tenté d’interrompre un débat sur la neutralité suisse et de s’en prendre à la conseillère nationale UDC Céline Amaudruz. Le rectorat y voyait une « menace directe sur la liberté d’expression ».
Le procès dira peut-être pourquoi Charlie Kirk a été tué. Il ne démontrera pas que la cancel culture, les algorithmes ou la censure ont fabriqué un assassin, mais peut-être qu’ils ont installé le climat qui a rendu le meurtre possible. Lorsqu’une société s’habitue à répondre aux paroles en faisant disparaître le message, la tribune ou l’auteur du débat public, quelle frontière défend-elle encore lorsque quelqu’un décide, lui, de faire disparaître l’homme ?