Varsovie, Bucarest, Paris : pourquoi la perte de prestige de l’Europe va se payer très cher
Police anti-émeute devant une cour constitutionnelle à Varsovie, présidentielle annulée à Bucarest, mairies incendiées en France : vu d’Asie et d’Afrique, le spectacle que donne l’Europe est une catastrophe. Elle y perd le prestige qui lui restait, et la fin de ses empires a montré ce que coûte une telle perte. La Suisse devrait y penser avant de lier davantage son sort à celui de l’Union.
Le 31 octobre, le Sénégal a ouvert les premiers Jeux olympiques organisés sur le continent africain. Deux présidents européens étaient attendus dans le pays à ce moment-là et aucun n’est venu : Emmanuel Macron, en pleine crise sociale française, avait reporté sa tournée au Nigeria et au Sénégal, et Karol Nawrocki a interrompu son voyage vers le Sénégal pour rentrer à Varsovie, où la crise du Tribunal constitutionnel venait d’éclater. Bassirou Diomaye Faye avait dit en septembre, en recevant la flamme, que « l’Afrique ne regarde plus, que l’Afrique reçoit ».
On avait l’habitude de voir des présidents africains rentrer en catastrophe de l’étranger et des chancelleries européennes déconseiller le continent à leurs ressortissants. Cet automne, la Chine a appelé ses ressortissants à la vigilance en France, la Thaïlande et la Malaisie ont recommandé de repousser les voyages non essentiels, et à Ouagadougou, Wakat Séra demandait « quelle leçon la France peut-elle encore donner aux Africains ». L’affaire dépasse l’amour-propre français. Nous pensons que le prestige dont l’Europe jouit encore en Asie et en Afrique lui sert de garantie dans le jeu des nations, que son effondrement a déjà sanctionné la fin de la colonisation, et qu’en étalant aujourd’hui sa décadence devant tout le monde, elle s’expose à le payer très cher.
Des empires tenus par une croyance
Le mot vient du latin praestigium, l’illusion, et il a longtemps désigné en français une imposture avant de prendre son sens flatteur. Les empires européens reposaient en bonne partie là-dessus. Vers 1900, l’Inde britannique comptait un millier de hauts fonctionnaires pour 300 millions d’habitants, et cette poignée d’hommes, même adossée à une armée, ne pouvait gouverner une telle population que si son autorité allait de soi. Orwell, policier en Birmanie, a raconté ce que cela exigeait de ceux qui l’exerçaient : sous le regard de deux mille Birmans, il a abattu un éléphant redevenu paisible, « uniquement pour ne pas passer pour un imbécile ».
La force était encore là quand cette croyance a cédé. La Grande Guerre a ouvert la brèche : le Chinois Liang Qichao, qui parcourt en 1919 une Europe dévastée, en rapporte l’idée que la modernité ne sort plus du seul creuset européen. En 1942, la chute de Singapour fait le reste en Asie, et le futur dirigeant Lee Kuan Yew, qui y assiste, racontera la fin de toute idée de supériorité anglaise en soixante-dix jours. À Suez, en 1956, Français et Britanniques ont l’avantage sur le terrain, mais l’affaire tourne à un triomphe diplomatique pour Nasser et à une grave perte de prestige face au tiers monde, qui annonce la décolonisation de l’Algérie et de l’Afrique noire. Aucun de ces épisodes n’a privé l’Europe de ses usines ou de ses arsenaux, et vingt ans ont pourtant suffi, de Singapour à l’indépendance algérienne, pour que l’essentiel des empires disparaisse.
Il n’y a évidemment pas de commune mesure entre les morts des deux guerres mondiales et ce qui se passe aujourd’hui à Varsovie ou à Paris. Nous ne comparons que l’effet produit sur ceux qui regardent, car l’Europe s’abîme une fois de plus sous les yeux de pays qui la prenaient pour modèle.
La dernière garantie
Après la perte de ses empires, l’Europe s’est refait une réputation, celle d’un continent riche et paisible où les élections se tiennent à la date prévue, où les juges jugent et où les mairies ne brûlent pas. C’est ce qui lui permet d’envoyer encore ses observateurs électoraux en Afrique et d’attacher des conditions politiques à ses accords, alors que sa part du PIB mondial serait tombée de 25 % en 1990 à 14 % aujourd’hui, selon un chiffre de la stratégie de sécurité américaine qu’Ursula von der Leyen a elle-même repris. Cette réputation a tenu jusqu’ici : le Conseil européen pour les relations internationales a trouvé des majorités au Brésil, en Arabie saoudite, en Afrique du Sud, en Chine, en Indonésie et en Inde pour voir dans l’UE une puissance capable de traiter d’égal à égal avec Washington et Pékin.
Les deux dernières années l’ont sérieusement entamée. À Bucarest, en décembre 2024, la Cour constitutionnelle a annulé l’ensemble de l’élection présidentielle à deux jours du second tour, et Călin Georgescu, arrivé en tête du premier, est aujourd’hui en détention provisoire dans une affaire d’escroquerie qu’il conteste. À Budapest, en juillet, la nouvelle majorité a mis fin par révision constitutionnelle au mandat du président Tamás Sulyok. À Varsovie, le 30 octobre, le gouvernement a envoyé sa police anti-émeute devant le Tribunal constitutionnel, dont la direction évincée dénonce un « coup d’État ». Nous y voyons une tentative de coup d’État constitutionnel, Donald Tusk une restauration de la légalité, et un ministre de Djakarta ou un banquier de Riyad n’ira pas lire les ordonnances polonaises : il retiendra qu’un vote a été effacé, qu’un chef d’État a été démis et qu’une cour a changé de mains sous la protection de la police. Au Sénégal, en février 2024, dix mois avant Bucarest, le Conseil constitutionnel avait annulé le report de la présidentielle décidé par Macky Sall, et le scrutin a eu lieu.
À cela s’est ajoutée la rue. Depuis la mi-septembre, la contestation de la vie chère a gagné douze pays européens, et la France en est l’épicentre, avec 550 000 manifestants le 17 octobre selon le ministère de l’Intérieur, l’hôtel de ville de Limoges en flammes et un couvre-feu nocturne dans certains secteurs de Paris. Le magazine indien Outlook a titré « L’Europe en plein désordre ».
Bruxelles n’a rien arrangé. La Commission, qui gelait les fonds de Varsovie du temps de Droit et Justice, les a débloqués au retour de Donald Tusk et propose de libérer 4,2 milliards d’euros pour la Hongrie, ce qu’un observateur extérieur lira comme une prime au bon camp. Quant aux émeutes françaises, l’Union enquête sur une possible ingérence en ligne de Moscou, de Téhéran et d’Alger, et Vladimir Poutine en a profité pour dénoncer à la télévision « la faiblesse et l’incapacité » de dirigeants européens qui n’assument pas ce qui se passe chez eux.
Ce qui va se payer
Nous ne prédisons pas d’effondrement spectaculaire, il n’y en a pas eu non plus au lendemain de Singapour. Ce que l’Europe obtenait parce qu’on la croyait solide, elle va devoir le négocier, et les premières factures sont arrivées.
La plus visible porte sur l’argent : dans la foulée des violences, le taux français à dix ans est passé au-dessus de 5 % pour la première fois depuis 2002, l’écart avec l’Allemagne a atteint 1,71 point, un niveau inconnu depuis 2011, et des non-résidents détiennent près de 57 % de cette dette. Les matières premières suivent : Orano, présent au Niger depuis plus de cinquante ans, y a perdu la mine de la Somaïr, et la France se fournit désormais au Kazakhstan, au Canada ou en Namibie, où elle n’a aucune tutelle à faire valoir.
Sur les frontières, à en croire une question posée au Sénat français, 96 % des éloignements annulés en 2023 l’ont été faute de laissez-passer consulaire, un « document de souveraineté », comme le rappelle un ancien ambassadeur algérien, que les pays d’origine délivreront d’autant moins qu’ils auront moins à craindre de ceux qui le demandent. Reste la sécurité : Washington a écrit noir sur blanc que l’Europe risquait l’« effacement civilisationnel » et ne cache plus qu’il doute de la solidité de certains de ses alliés.
Selon une source présidentielle citée par l’AFP, la tournée africaine d’Emmanuel Macron a été reportée parce qu’elle relevait d’un agenda « diplomatique et de coopération », alors que son déplacement dans le Golfe, consacré à la sécurité énergétique, a eu lieu en pleine crise. Paris a donc gardé le voyage qui assurait son approvisionnement et renoncé à celui qui entretenait son influence en Afrique.
En 1960, l’Europe pouvait rentrer chez elle : elle perdait des territoires lointains et se reconstruisait sur son sol, sous protection américaine. Cette fois, le recul a lieu chez elle, et la protection américaine n’est plus acquise.
Ce que la Confédération a à perdre
La Suisse n’échappe pas au climat général, comme l’ont montré les barricades incendiées de Zurich et de Bâle, mais sa situation diffère de celle du continent. Elle n’a ni cour constitutionnelle à conquérir ni président à démettre, son peuple − sous réserve qu’il reste suisse − conserve le dernier mot, son franc reste une valeur refuge, et sa neutralité, malgré le revers du 27 septembre, la fait encore regarder à part.
Or le Conseil national doit examiner cet hiver le paquet d’accords avec l’UE, dont le tribunal arbitral devra consulter la Cour de justice de l’Union sur l’interprétation du droit européen. Nous voulons bien commercer avec nos voisins, mais nous ne voyons aucune raison d’aligner notre droit sur celui d’un ensemble dont le crédit baisse, au moment où le reste du monde est en train de réviser sa note.
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