Tribune : Schengen, une utopie de beau temps
Braquages d'armureries, criminalité transfrontalière venue de France, contrôles aux frontières interdits par l'UE : la Suisse paie le prix d'un espace Schengen pensé pour un monde utopique. Alors que Bruxelles proscrit toute fermeture des frontières et que le traité d'adhésion promet moins de souveraineté encore, une évidence s'impose : la sécurité du pays passe par le contrôle de ses frontières – et par son armée.
Au milieu de la nuit, des inconnus s’introduisent dans une armurerie du Muotathal et repartent avec plusieurs armes à feu. Quelques semaines plus tard, même scénario à Sion : armurerie dévalisée, fuite à bord d’une voiture immatriculée en France. Il aura fallu des drones, des unités cynophiles et un Super Puma de l’armée pour intercepter les auteurs – sept ressortissants « français », âgés de 16 à 31 ans. Ajoutons à cela les braquages à l’explosif de distributeurs et les particuliers rançonnés : la chronique des faits divers helvétiques a pris, ces derniers mois, une curieuse tonalité.
Car ce ne sont pas des cas isolés. L’Office fédéral de la police (fedpol) a identifié plus de 360 « soldats » de bandes criminelles venues de France. Des réseaux organisés recrutent des jeunes hommes – souvent mineurs –, les envoient en Suisse par une frontière ouverte, les font piller garages, concessions, banques, particuliers et désormais armureries, puis les récupèrent quelques heures plus tard, si tant est qu’ils parviennent à rentrer en France.
Le problème n’est pas seulement une vague de cambriolages, c’est l’architecture même dans laquelle nous nous sommes installés. Schengen est une construction de beau temps, qui repose sur un postulat jamais écrit mais omniprésent : que chaque État membre tient sa maison, contrôle son territoire, maîtrise sa criminalité. En somme, des lois pensées pour un monde apaisé, qui – si tant est qu’il ait existé – n’est certainement pas celui de 2026. Quand un voisin ne parvient plus – par idéologie gauchisante ou par manque de volonté politique – à endiguer les réseaux qui prospèrent sur son sol, l’ouverture des frontières ne mutualise plus la prospérité : elle mutualise le désordre et le crime.
Or autour de nous, l’Europe change, et pas pour le mieux. La France, en particulier, exporte désormais une criminalité qu’elle ne contient plus chez elle. Ce constat n’est pas une provocation : il est dressé, en termes à peine plus diplomatiques, par les autorités françaises elles-mêmes. La Suisse, elle, se voit interdire les contrôles systématiques à ses frontières – sur ordre de Bruxelles – au moment précis où ces contrôles redeviendraient utiles : les contrôles systématiques des personnes aux frontières intérieures sont en effet proscrits par le code frontières Schengen, auquel la Suisse s’est liée en 2004 – sauf réintroduction temporaire, exception pensée pour l’état d’urgence, pas pour une criminalité transfrontalière devenue chronique.
C’est dans ce contexte que le Conseil fédéral entend nous lier plus étroitement encore à Bruxelles par le traité d’adhésion à l’UE : reprise du droit étranger, juges étrangers, libre circulation sans limite, et encore moins de marge de manœuvre pour protéger nous-mêmes nos frontières. Celui qui, aujourd’hui, n’a pas les moyens d’empêcher des pillards de rentrer le fera-t-il demain, avec moins de souveraineté encore ?
La question posée est légitime, et elle dépasse le fait divers. La sécurité est le premier devoir de l’État ; un pays qui ne contrôle plus ses frontières ne contrôle, à terme, plus rien du tout. La Suisse, elle, dispose encore des instruments que d’autres ont abandonnés : des frontières qu’elle peut tenir, et une armée capable – on l’a vu dans le Muotathal – d’appuyer subsidiairement la police. Nous sommes assaillis ? Servons-nous-en. Personne ne propose de bloquer chaque matin des centaines de milliers de frontaliers – mais entre le tout-ouvert imposé et le tout-fermé impraticable, il existe une frontière intelligente : mobile, ciblée, dissuasive, et décidée souverainement. La liberté de fixer nous-mêmes l’intensité de nos contrôles aux frontières – ciblés en temps normal, systématiques quand la situation l’exige, sans plafond fixé par Bruxelles –, l’expulsion systématique des criminels étrangers, et un non clair à la soumission institutionnelle : ce n’est pas du repli, c’est du bon sens. Le beau temps européen est loin derrière nous ; il est temps d’adapter nos lois au climat réel.