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Tribune : Schengen, une utopie de beau temps

Braquages d'armureries, criminalité transfrontalière venue de France, contrôles aux frontières interdits par l'UE : la Suisse paie le prix d'un espace Schengen pensé pour un monde utopique. Alors que Bruxelles proscrit toute fermeture des frontières et que le traité d'adhésion promet moins de souveraineté encore, une évidence s'impose : la sécurité du pays passe par le contrôle de ses frontières – et par son armée.

Dimitri Fontana
20 juillet 2026
4 min de lecture

Au milieu de la nuit, des incon­nus s’in­tro­duisent dans une armu­re­rie du Muo­ta­thal et repartent avec plu­sieurs armes à feu. Quelques semaines plus tard, même scé­na­rio à Sion : armu­re­rie déva­li­sée, fuite à bord d’une voi­ture imma­tri­cu­lée en France. Il aura fal­lu des drones, des uni­tés cyno­philes et un Super Puma de l’ar­mée pour inter­cep­ter les auteurs – sept res­sor­tis­sants « fran­çais », âgés de 16 à 31 ans. Ajou­tons à cela les bra­quages à l’ex­plo­sif de dis­tri­bu­teurs et les par­ti­cu­liers ran­çon­nés : la chro­nique des faits divers hel­vé­tiques a pris, ces der­niers mois, une curieuse tona­li­té.

Car ce ne sont pas des cas iso­lés. L’Of­fice fédé­ral de la police (fed­pol) a iden­ti­fié plus de 360 « sol­dats » de bandes cri­mi­nelles venues de France. Des réseaux orga­ni­sés recrutent des jeunes hommes – sou­vent mineurs –, les envoient en Suisse par une fron­tière ouverte, les font piller garages, conces­sions, banques, par­ti­cu­liers et désor­mais armu­re­ries, puis les récu­pèrent quelques heures plus tard, si tant est qu’ils par­viennent à ren­trer en France.

Le pro­blème n’est pas seule­ment une vague de cam­brio­lages, c’est l’ar­chi­tec­ture même dans laquelle nous nous sommes ins­tal­lés. Schen­gen est une construc­tion de beau temps, qui repose sur un pos­tu­lat jamais écrit mais omni­pré­sent : que chaque État membre tient sa mai­son, contrôle son ter­ri­toire, maî­trise sa cri­mi­na­li­té. En somme, des lois pen­sées pour un monde apai­sé, qui – si tant est qu’il ait exis­té – n’est cer­tai­ne­ment pas celui de 2026. Quand un voi­sin ne par­vient plus – par idéo­lo­gie gau­chi­sante ou par manque de volon­té poli­tique – à endi­guer les réseaux qui pros­pèrent sur son sol, l’ou­ver­ture des fron­tières ne mutua­lise plus la pros­pé­ri­té : elle mutua­lise le désordre et le crime.

Or autour de nous, l’Eu­rope change, et pas pour le mieux. La France, en par­ti­cu­lier, exporte désor­mais une cri­mi­na­li­té qu’elle ne contient plus chez elle. Ce constat n’est pas une pro­vo­ca­tion : il est dres­sé, en termes à peine plus diplo­ma­tiques, par les auto­ri­tés fran­çaises elles-mêmes. La Suisse, elle, se voit inter­dire les contrôles sys­té­ma­tiques à ses fron­tières – sur ordre de Bruxelles – au moment pré­cis où ces contrôles rede­vien­draient utiles : les contrôles sys­té­ma­tiques des per­sonnes aux fron­tières inté­rieures sont en effet pros­crits par le code fron­tières Schen­gen, auquel la Suisse s’est liée en 2004 – sauf réin­tro­duc­tion tem­po­raire, excep­tion pen­sée pour l’é­tat d’ur­gence, pas pour une cri­mi­na­li­té trans­fron­ta­lière deve­nue chro­nique.

C’est dans ce contexte que le Conseil fédé­ral entend nous lier plus étroi­te­ment encore à Bruxelles par le trai­té d’adhé­sion à l’UE : reprise du droit étran­ger, juges étran­gers, libre cir­cu­la­tion sans limite, et encore moins de marge de manœuvre pour pro­té­ger nous-mêmes nos fron­tières. Celui qui, aujourd’­hui, n’a pas les moyens d’empêcher des pillards de ren­trer le fera-t-il demain, avec moins de sou­ve­rai­ne­té encore ?

La ques­tion posée est légi­time, et elle dépasse le fait divers. La sécu­ri­té est le pre­mier devoir de l’É­tat ; un pays qui ne contrôle plus ses fron­tières ne contrôle, à terme, plus rien du tout. La Suisse, elle, dis­pose encore des ins­tru­ments que d’autres ont aban­don­nés : des fron­tières qu’elle peut tenir, et une armée capable – on l’a vu dans le Muo­ta­thal – d’ap­puyer sub­si­diai­re­ment la police. Nous sommes assaillis ? Ser­vons-nous-en. Per­sonne ne pro­pose de blo­quer chaque matin des cen­taines de mil­liers de fron­ta­liers – mais entre le tout-ouvert impo­sé et le tout-fer­mé impra­ti­cable, il existe une fron­tière intel­li­gente : mobile, ciblée, dis­sua­sive, et déci­dée sou­ve­rai­ne­ment. La liber­té de fixer nous-mêmes l’in­ten­si­té de nos contrôles aux fron­tières – ciblés en temps nor­mal, sys­té­ma­tiques quand la situa­tion l’exige, sans pla­fond fixé par Bruxelles –, l’ex­pul­sion sys­té­ma­tique des cri­mi­nels étran­gers, et un non clair à la sou­mis­sion ins­ti­tu­tion­nelle : ce n’est pas du repli, c’est du bon sens. Le beau temps euro­péen est loin der­rière nous ; il est temps d’a­dap­ter nos lois au cli­mat réel.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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