L’Odyssée de Nolan : un film qui ne parle pas grec
Nouvelle bouse woke en provenance d'Hollywood ? Entre un casting pas toujours judicieux et une réécriture qui efface le sens même de l'Odyssée, le film de Nolan est à ranger au rayon des Marvel et autres nullités calibrées. On s'étonne presque de ne pas y croiser Hulk et Spiderman au détour d'une île. Reste à comprendre pourquoi, au-delà de la polémique, cette Odyssée-là n'a rien d'une odyssée.
Il fallait une certaine inconscience pour s’attaquer au poème fondateur de la littérature européenne quand on n’y a manifestement rien compris. Que la tempête soit somptueuse et la photographie léchée ne sauve rien : c’est l’emballage d’un cadavre. Le reproche tient en une phrase : ce film ne raconte pas l’Odyssée. Ni son héros, ni ses figures, ni surtout sa logique profonde – celle du destin, des dieux et de la gloire – n’ont survécu à la traversée de l’Atlantique. Reprenons point par point ce naufrage, en nous appuyant sur deux lectures d’Homère, celles d’Olivier Battistini et de Dominique Venner, qui rappellent opportunément ce que disent les textes – exercice que le scénariste, visiblement, s’est épargné.
Le Ulysse de Nolan : un vétéran traumatisé qui trahit le héros d’Homère
Chez Homère, Ulysse est un vainqueur. Un roi rusé et orgueilleux, auréolé de la chute de Troie, dont le retour doit couronner la gloire – et que les dieux frappent précisément pour cette démesure. L’hubris n’est pas un défaut de caractère à corriger en thérapie : c’est le moteur du poème. Et le cinéma sait le filmer : tout Barry Lyndon, de Kubrick, tient dans cette mécanique implacable de l’ascension par l’orgueil et de la chute qui la sanctionne, un narrateur omniscient scellant d’avance le destin du héros comme le ferait l’aède. Les Duellistes, de Ridley Scott, touche à l’autre versant, celui de la fatalité : Féraud y poursuit d’Hubert de duel en duel pendant quinze ans, à travers toute l’épopée napoléonienne, pour une querelle dont plus personne ne se souvient – l’affrontement est devenu un destin, une force aveugle qui dépasse les deux hommes et les broie. C’est la tragédie antique en uniforme de hussard, et nul dieu grec n’y figure. Preuve que le sens du destin est affaire de regard, non de péplum. Christopher Nolan, lui, fait d’Ulysse un vétéran en PTSD, hanté, contrit, qui traîne sa culpabilité d’île en île et semble demander pardon d’avoir vaincu.
Or cette culpabilisation est exactement ce que le monde homérique ignore. Quand Hélène gémit d’être la cause de la guerre, Priam – dont tous les fils mourront – lui répond : « Non, ma fille, tu n’es coupable de rien. Ce sont les dieux qui sont coupables de tout » (Iliade, III). Les héros d’Homère paient leurs fautes, rappelle Dominique Venner, mais ne s’accablent d’aucun péché défini par un code extérieur à la vie. Achille choisit une vie brève et glorieuse contre une vie longue et paisible : il n’a jamais subi son destin, il l’affronte. En transformant Ulysse en pénitent, Nolan importe dans le poème une économie morale qui lui est étrangère.
Le péché originel du film est d’ailleurs identifiable. Comme le relève l’helléniste Olivier Battistini, Nolan s’appuie sur la traduction militante d’Emily Wilson, qui a dénaturé jusqu’aux mots-clés du poème : pour faire d’Hélène une pure victime, elle gomme le « kunôpidos » (« à la face de chienne ») par lequel Hélène se désigne elle-même (chant IV, 145 – 146). Coupable à ses propres yeux, absoute par Priam, jouet des dieux : toute cette ambivalence est écrasée en victimisation univoque. Bâti sur une source falsifiée, le film ne pouvait qu’aboutir à un contresens.
Des personnages secondaires sacrifiés, de Circé à Calypso
Autour de ce Ulysse diminué, au-delà d’un casting discutable, presque personne n’existe. Ménélas est un cliché de brute spartiate, Agamemnon un porte-casque qui confine au cosplay, Athéna a la consistance d’un personnage de jeu vidéo. Quant à la belle Hélène… Beaucoup a été dit sur le choix pas forcément judicieux de l’actrice mexicano-kényane Lupita Nyong’o. Contentons-nous de déplorer l’absence totale d’épaisseur du personnage : on vient de voir pourquoi.
Circé est symptomatique. Le film la rétrograde au rang de paysanne aux abois, quand Homère en fait une « terrible déesse » (X, 136), fille d’Hélios, experte en philtres, capable de changer les hommes en bêtes – privilège des dieux, auquel Ulysse n’échappe que par l’herbe de vie, le môlu, que lui remet Hermès. C’est cette magicienne qui, par jalousie, transforma Scylla en monstre marin. Calypso, elle, traverse le film sans qu’on sache qui elle est. Or la nymphe d’Ogygie est au cœur d’un des sommets du poème : elle offre à Ulysse l’immortalité, et Ulysse refuse. Il choisit la mort – la condition humaine – pour que son kléos, sa gloire, soit chanté par les poètes. Ce choix tragique, qui résume l’épopée entière, le film passe à côté.
Une seule figure échappe au naufrage : Pénélope, la vraie réussite de l’œuvre. Et pour cause : ici, Nolan n’avait rien à réinventer. L’Odyssée est déjà, selon le mot de Venner, le poème « de la féminité indépendante et respectée » : Pénélope gouverne Ithaque, tient la meute des prétendants par la ruse de la toile sans cesse défaite, et berne jusqu’à Ulysse en exigeant l’épreuve du lit conjugal avant de se donner à lui. Nul besoin de réécriture pour donner de la force à ce personnage : il suffisait de lire Homère. Le film ne touche juste que lorsqu’il fait confiance au texte – ce qui condamne tout le reste.
Ni récit historique, ni mythe grec : de l’heroic fantasy
Devant Homère, un cinéaste a deux voies : faire de l’histoire – reconstituer l’âge du bronze en évacuant le merveilleux – ou faire du mythe, en assumant pleinement les dieux, les monstres et le destin. Nolan refuse de trancher et récolte le pire des deux : un décor pseudo-antique sans rigueur, saupoudré de créatures vaguement merveilleuses. Cela porte un nom : de l’heroic fantasy.
Or, des deux voies, celle du mythe était la seule fidèle. Car ces textes ne sont pas de l’histoire, et ne l’ont jamais prétendu. Chants oraux du VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, mis par écrit sous Pisistrate, fixés par les érudits d’Alexandrie, sauvés par Byzance, imprimés à Florence dès 1488 : ce qui a traversé trois mille ans de guerres et de vandalismes, ce ne sont pas des faits – c’est le mythe. Voilà pourquoi l’Iliade et l’Odyssée sont les poèmes fondateurs de l’Europe : sa « Bible », dit Venner ; son « éducateur », disait Platon d’Homère.
Et que dit ce mythe que Nolan jette par-dessus bord ? Que le poète ne chante pas des événements, mais le temps clos et sacré des héros, régi par une logique intemporelle. L’Odyssée est le poème de la rupture puis du retour à l’ordre cosmique : Ulysse, qui a déchaîné Poséidon en aveuglant Polyphème, est précipité dans le chaos – monstres, nymphes, royaume des morts – et lutte dix ans pour retrouver sa place parmi les hommes « mangeurs de pain ». Troie tombe parce que les dieux l’ont voulu ; Ulysse paie sa ruse magnifique du prix de son orgueil ; le destin s’accomplit. Jusqu’au rapport à la mort, d’une pureté que le film ne soupçonne pas : Homère n’offre aucun réconfort illusoire, et l’ombre d’Achille elle-même confie à Ulysse qu’elle aimerait mieux « être valet de ferme au service d’un maître, un homme pauvre et presque sans ressources », que régner sur le peuple des morts (XI, 488 – 491). Morale exigeante, cruellement belle.
Nolan a fait un « film de barbares »
Précisons, pour couper court au procès facile d’anti-américanisme : le superbe Troie de Wolfgang Petersen, production hollywoodienne s’il en est, assumait son parti pris – évacuer les dieux pour faire de l’histoire – et le tenait jusqu’au bout, avec un vrai sens du tragique. Mieux : le mythe se transpose admirablement. Comme le rappelle l’excellente critique du film livrée par @professeur_ivan sur Instagram, « Old Boy, c’est Œdipe en Corée du Sud ; O’Brother des frères Coen, c’est l’Odyssée dans le Sud des années 1930. Dans ces chefs-d’œuvre, le mythe n’est pas pillé, il est réincarné : la leçon vraie il y a trois mille ans reste vraie à l’écran. Chesterton le disait des contes de fées : ils n’apprennent pas que les dragons existent, ils rappellent qu’on peut les vaincre. »
Nolan, lui, fait l’inverse : il garde l’apparence et jette le message. Et c’est en cela que son Odyssée est un film de barbares – barbare au sens grec du terme : celui qui ne parle pas la langue. Ce film ne parle pas grec. Il en balbutie les sonorités sans en comprendre un traître mot. Sans les dieux, sans l’hubris, sans le tragique, il ne reste rien ou presque.
Terminons par un vœu. S’il est un cinéaste à qui reviendrait de droit le mythe d’Homère, c’est Mel Gibson. L’extraordinaire Apocalypto l’a prouvé : voilà un homme capable de filmer un monde archaïque de l’intérieur, avec ses dieux, sa cruauté, son sacré, sans jamais le ramener aux petites sensibilités progressistes-pleurnichardes-“gnangnan” contemporaines – et qui pousse le scrupule jusqu’à tourner dans la langue de ses personnages, le maya yucatèque hier, l’araméen avant-hier. Lui, au moins, parlerait grec.