Sexemodel : la Suisse rattrapée par le proxénétisme numérique
La justice française veut fermer Meslibertines, ex-Sexemodel, plateforme liée à des sociétés suisses. Au-delà de l’imbroglio juridique transfrontalier, l’affaire souligne à quel point le Web a industrialisé la prostitution et compliqué la poursuite de ceux qui en tirent profit.
Le trottoir a désormais son moteur de recherche. Avec environ 430 000 visites quotidiennes et plus de 45 000 annonces actives, Sexemodel, rebaptisé Meslibertines, est présenté comme la principale plateforme française d’annonces d’escorts et de prostitution. Après le signalement de la haute-commissaire française à l’Enfance, le parquet de Paris a ouvert une enquête et demandé l’entraide de la Suisse. Plusieurs centaines de pages concerneraient des mineures.
Le modèle est résolument numérique et, comme tel, se joue des frontières. L’enquête « Dirty Payments » a décrit un réseau international de plateformes et de sociétés relié au Suisse David Azzato, installé à Dubaï. La WOZ détaille une mécanique très Web : quelque 15 000 escorts, abonnements payants, options « VIP », filtres physiques et fonction de mise en relation automatisée. En 2024, trois proxénètes et cinq clients ont été condamnés dans une affaire concernant une fille de 12 ans proposée sur Sexemodel. Azzato avait déjà été condamné en France en 2011 pour proxénétisme dans une précédente affaire de plateforme d’escorts.
Le précédent américain montre jusqu’où peut aller la riposte. En 2018, la justice fédérale a saisi Backpage, alors premier forum d’annonces de prostitution du pays ; plusieurs dirigeants ont ensuite été condamnés. Au Royaume-Uni, l’Independent Anti-Slavery Commissioner a analysé 63 000 annonces sur douze sites : 59 % présentaient au moins trois indicateurs associés à une possible exploitation ou traite d’êtres humains, dont des mineurs.
Qu’il s’agisse de la France, la Suisse, les États-Unis ou le Royaume-Uni, le constat est simple : la prostitution a changé d’infrastructure plus vite que les frontières pénales. Une société peut être suisse, viser le marché français et avoir sa figure centrale à Dubaï. Le Web ne fait pas disparaître l’exploitation ; il lui offre des abonnements, des filtres, des paiements et plusieurs juridictions entre lesquelles circuler.
La Suisse commence à resserrer quelques mailles du filet, sans toutefois parvenir à le refermer. En juin, le Conseil national a adopté par 140 voix contre 51 une motion imposant notamment aux hébergeurs, services cloud et plateformes de signaler les soupçons de contenus pédocriminels sur laquelle le Conseil des États doit encore se prononcer. Cette motion vise toutefois le matériel pédocriminel, pas les annonces de prostitution en tant que telles.
Benoît Gaillard, conseiller national vaudois (PS), vient donc d’interpeller le Conseil fédéral : quel rôle joue la Suisse dans les procédures françaises, quels instruments lui manquent et quand cette plateforme pourra-t-elle être fermée ? Quinze ans après la première condamnation française d’Azzato, Berne se retrouve à son tour sommée d’expliquer jusqu’où s’arrête la liberté des plateformes et où commence la responsabilité de ceux qui les abritent.