Initiative sur l’alimentation : offensive contre la viande et le terroir suisse ?
Le 27 septembre, les Suisses votent sur une initiative qui promet davantage d’autonomie alimentaire en poussant production et consommation vers le végétal. Elle suscite une forte opposition agricole, divise les écologistes et pourrait accroître les importations animales si les habitudes ne suivent pas. Le cervelas s’invite donc dans la campagne.
Le titre a la douceur d’un menu de cantine écoresponsable : « alimentation sûre », production indigène, végétaux, eau potable. Le texte soumis au vote le 27 septembre va pourtant bien au-delà d’un encouragement à manger des lentilles.
Il inscrirait dans la Constitution un objectif d’au moins 70 % d’auto-approvisionnement net et demande à la Confédération de promouvoir une alimentation « davantage axée » sur les denrées végétales. Dans son message, le Conseil fédéral estime que cet objectif exigerait de réduire drastiquement production et consommation de viande. Dans sa campagne officielle, il ajoute que la consommation de lait et d’œufs devrait elle aussi diminuer considérablement.
Les initiants récusent l’étiquette de « diktat vegan » brandie par leurs adversaires : aucune alimentation ne serait interdite et leur argumentaire parle d’un meilleur équilibre entre végétal et animal. L’« offensive contre la viande » relève donc, selon eux, de l’argument de campagne. Pourtant, le virage vers le végétal, lui, figure noir sur blanc dans le texte constitutionnel, avec dix ans pour atteindre les nouvelles prescriptions.
La géographie helvétique complique l’équation. Une étude de Recherche Agronomique Suisse estime que, même si les terres arables servaient prioritairement à nourrir directement les humains, 66 % de la surface agricole utile resteraient uniquement exploitables comme herbages. Pour valoriser prairies et pâturages, la Suisse aurait encore besoin d’un cheptel bovin comparable à l’actuel : lait et viande bovine ne seraient donc guère touchés. Les porcs tomberaient en revanche à environ un tiers du cheptel actuel ; la volaille, très dépendante des céréales et concentrés, n’entre pas dans ce modèle.
Le bovin, angle mort du virage végétal
La distinction compte. Cultiver du maïs pour nourrir un bovin sur une bonne terre arable concurrence l’alimentation humaine. Faire brouter une vache sur un alpage produit au contraire du lait et de la viande à partir d’une ressource que l’homme ne peut pas manger. Une étude plus récente, favorable au principe « Feed-no-Food », conclut qu’une exploitation plus poussée des herbages permettrait encore de couvrir les besoins nationaux en lait. Elle prévient toutefois que, si la consommation de viande restait au niveau actuel, davantage de viande devrait être importée.
Les opposants ont flairé le potentiel symbolique de ce dilemme. L’Union suisse des paysans et ses alliés ont lancé le Jour du dernier cervelas, avec distribution de saucisses dans 82 lieux. En Suisse romande, la campagne associe notamment Prométerre, AGRI Fribourg et la présidente de l’Association suisse des AOP-IGP. Avec cette initiative, le cervelas ne figurerait évidemment pas dans la Constitution, mais il résume un conflit bien réel : derrière les calories, l’initiative touche des élevages, des fromageries, des boucheries et des spécialités régionales construites autour d’une agriculture mixte.
Le plus remarquable reste l’étendue des réticences. Le Conseil fédéral recommande le non et le Parlement a adopté sa recommandation à l’unanimité : 194 voix contre 0 au National, 44 contre 0 aux États. Les Verts suisses soutiennent la réduction des produits animaux et la protection de l’eau, mais laissent la liberté de vote : ils craignent qu’un objectif rigide de 70 % n’encourage une intensification agricole. Pro Natura recommande également le non, alors qu’elle avait soutenu la récolte de signatures. Uniterre, qui revendique la souveraineté alimentaire, laisse elle aussi la liberté de vote. Autant dire que les promoteurs de l’initiative risquent de rester sur leur faim.
Une initiative qui brouille les lignes
Le résultat est une coalition de critiques assez inhabituelle. Les motifs diffèrent : liberté de choix, avenir des filières animales, risque d’intensification, délai jugé irréaliste ou conception de la souveraineté alimentaire. Le point commun est moins un amour collectif du cervelas qu’un doute sur le moyen choisi pour atteindre les 70 %.
Car l’objectif d’autonomie alimentaire constitue un réel enjeu. Le Conseil fédéral reconnaît lui-même qu’un auto-approvisionnement supérieur réduirait la dépendance aux importations en cas de crise. Une étude du FiBL, de l’ETH Zurich et de partenaires conclut même qu’un niveau nettement supérieur à aujourd’hui est techniquement possible, surtout en réduisant le gaspillage alimentaire et en réservant davantage les terres arables à l’alimentation humaine. Le verrou se déplace alors vers l’assiette : si la production animale suisse baisse sans baisse équivalente de la consommation, le manque doit être comblé ailleurs.
À une semaine du scrutin, le contraste s’est encore épaissi : le Parlement a validé l’accord de libre-échange AELE-Mercosur après avoir débloqué 517 millions de francs pour accompagner l’agriculture suisse. L’accord prévoit des concessions sur des produits agricoles sensibles, dont la viande. Il serait toutefois faux d’en déduire automatiquement une envolée des importations : l’OFAG souligne que la plupart des contingents concernés représentent moins de 2 % de la consommation ou correspondent aux flux actuels, et que leur volume demeure limité.
La Suisse débat donc simultanément d’un objectif constitutionnel de 70 % d’auto-approvisionnement et d’une ouverture commerciale accrue. L’initiative peut réellement augmenter l’autonomie calorique, sans toutefois supprimer toutes les dépendances. Le Conseil fédéral rappelle que l’agriculture reste largement tributaire de l’étranger pour des engrais minéraux, des carburants ou certaines semences. Surtout, si les Suisses ne modifient pas leur assiette au même rythme que leurs agriculteurs ne changent leur production, une partie de la production animale manquante devra être achetée ailleurs. La souveraineté alimentaire se révèle ainsi beaucoup plus difficile à mettre en équation que le chiffre de 70 %.