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Privatisation de la défense antiaérienne : Erik Prince lance Vectus Air Defense Systems

Erik Prince a toujours eu le nez pour repérer les endroits où l'État recule. Après le 11 septembre, il avait flairé l'externalisation de la guerre ; le fondateur de Blackwater parie aujourd'hui sur celle de la défense antiaérienne, vendue sous contrat pluriannuel aux États et aux exploitants d'infrastructures critiques. Peu importe, au fond, ce que deviendra sa nouvelle société, le diagnostic qu'elle pose est exact : les armées occidentales ne savent plus défendre leur propre ciel à un coût supportable.

La rédaction
3 septembre 2026
6 min de lecture

Le communiqué est tombé le 21 août. Erik Prince, ancien Navy SEAL et fondateur de Blackwater, lance Vectus Air Defense Systems avec la société de logiciels de drones Swarmer, qui détient 20 % du capital. L’offre tient en une phrase : concevoir, installer puis exploiter pour le compte d’un client – entreprise ou gouvernement – un système complet de défense antiaérienne, détection, brouillage, drones intercepteurs et canons compris, sous contrat de plusieurs années. Axios résume le modèle comme la transposition au domaine militaire de l’abonnement logiciel. Aucun client n’est encore annoncé.

Trois jours plus tard, Moscou abordait le même problème par l’autre bout. Le décret présidentiel n° 604 du 24 août, motivé par « la montée des menaces contre la sécurité des objets d’infrastructure critique » depuis le début de l’opération militaire spéciale, prévoit qu’un exploitant de site stratégique – énergie, nucléaire, industrie, télécommunications, transports, logistique (on pense bien sûr à Wildberries et OZON) – qui n’aurait pas pris à temps les mesures de protection nécessaires peut voir ses biens placés sous gestion temporaire de l’État. Prince vend la protection ; Poutine l’exige. Dans les deux cas, le message aux propriétaires d’infrastructures est le même : l’État ne couvrira plus votre ciel, occupez-vous-en.

Pourquoi l’État n’y arrive plus

Le danger principal n’est pas le missile, c’est le drone produit par milliers. À titre d’exemple, un Geran-2, la version russe du Shahed iranien, coûte aujourd’hui autour de 70 000 dollars à fabriquer ; la Russie en sortait 720 par mois en 2024, 2 700 par mois à l’automne 2025, et affiche l’objectif de mille par jour d’ici la fin de l’année – sans compter quelque 3 000 modèles à réaction supplémentaires chaque mois, selon le renseignement ukrainien. En face, l’intercepteur qu’une armée occidentale est censée leur opposer vaut plusieurs millions de dollars pièce. Aucun budget ne tient à ce rapport-là, et aucune armée ne peut poster une batterie derrière chaque raffinerie, chaque centrale, chaque port ou chaque centre de données.

La menace n’a d’ailleurs plus besoin de venir de loin. Le 1er juin 2025, l’opération « Toile d’araignée » a vu des drones FPV à quelques centaines de dollars, dissimulés dans les faux toits de camions et pilotés par des agents infiltrés, détruire des bombardiers russes sur des bases situées à des milliers de kilomètres du front. Ce qu’un service de renseignement a fait à l’échelle d’un continent, une poignée d’individus peut le tenter contre un poste de transformation, un dépôt de carburant, un barrage hydroélectrique ou un stade : le sabotage et le terrorisme intérieur disposent désormais d’une arme bon marché, précise et disponible dans le commerce. Contre cela, un système conçu pour abattre des missiles balistiques à 300 kilomètres n’est d’aucun secours.

Et même là où il serait utile, il manque. Depuis la guerre lancée contre l’Iran fin février, des responsables du Pentagone et de l’OTAN décrivent la pénurie d’intercepteurs Patriot en Europe comme « au-delà du critique » ; les arsenaux du Golfe sortiront vidés du conflit, prévient le chercheur Fabian Hoffmann, et dix-sept États clients se disputeront ensuite des chaînes de production qui livrent moins de 900 missiles par an. Trop cher, trop rare, mal conçu pour la menace : l’outil que les États ont bâti pour défendre le ciel appartient à une autre guerre. L’Ukraine, qui ne pouvait pas attendre, a répondu autrement – 100 000 drones intercepteurs produits en 2025, responsables en janvier de 70 % des Shahed abattus, pour quelques milliers de dollars l’unité.

Pourquoi le privé va plus vite

Ce que l’Ukraine a montré, c’est que la réponse existe – canons, brouilleurs, drones intercepteurs à bas coût déployés au plus près des sites – mais qu’elle est venue de structures légères avant de venir des armées. Côté ukrainien, Aerorozvidka, née de volontaires pilotant des drones civils, précédait l’armée de plusieurs années ; côté russe, une structure comme l’unité Española a réorienté toute son instruction vers la lutte anti-drones et la guerre électronique. Les drones évoluent en quelques mois ; les marchés publics, les doctrines et les homologations en années. Dans cet écart, un marché s’ouvre pour quiconque peut livrer une capacité opérationnelle tout de suite.

C’est ce que Prince achète en s’associant à Swarmer. Fondée en 2023 entre Kiev et Austin, la société revendique plus de 100 000 missions de combat en Ukraine depuis avril 2024 ; devenue en mars la première entreprise de défense ukrainienne cotée au Nasdaq, elle a vu son action multipliée par dix en deux séances pour 310 000 dollars de chiffre d’affaires en 2025. Les investisseurs ne paient pas des usines : ils paient l’expérience accumulée sous brouillage russe, qu’aucun laboratoire occidental ne peut reproduire. Après Blackwater, qui vendait des hommes, Prince vend une capacité technique complète – et l’inclut désormais dans son catalogue pour les gouvernements, avec ce que cela suppose : le personnel du prestataire aux commandes, et la carte des vulnérabilités du client dans les serveurs d’une société étrangère.

Le cas suisse

Berne illustre le problème mieux que n’importe quelle démonstration. En 2022, la Confédération commande cinq systèmes Patriot pour quelque deux milliards de francs, livraison prévue entre 2026 et 2028. Le 16 juillet 2025, le Pentagone l’informe que l’Ukraine passe devant ; le retard est chiffré à quatre ou cinq ans, puis, après le déclenchement de la guerre contre l’Iran, à cinq à sept ans, avec des surcoûts « considérables » – la facture pourrait doubler. La Suisse a déjà versé 650 millions, a gelé ses paiements en septembre 2025, et a découvert en mars que Washington puisait dans l’argent versé pour les F-35 pour continuer à financer les Patriot – « plusieurs centaines de millions », selon le chef de l’armement Urs Loher, à qui les Américains interdisent d’en dire plus. Emmen construit un centre d’instruction pour des batteries qui n’arriveront pas avant 2031 ; la commande de F-35 a été ramenée de 36 à 30 appareils ; le Conseil fédéral cherche un second système sol-air, « de préférence fabriqué en Europe ». Quatre ans après la commande, le ciel suisse n’a toujours pas sa défense de longue portée, et personne ne peut dire quand il l’aura.

Ce qui vient

Rien n’indique qu’un canton, un barrage ou un aéroport suisse soit sur le point de confier sa protection à une structure étrangère privée ; le cadre juridique et politique ne le permettrait pas. Mais le besoin auquel Vectus prétend répondre existe déjà, ici comme ailleurs : des infrastructures essentielles à protéger contre des drones, avec des moyens militaires rares, chers et promis à plusieurs années. La question ne sera bientôt plus seulement de savoir quels systèmes l’armée doit acheter, mais qui protège quoi, avec quels moyens, sous quelle autorité et à quel coût.

Il faut donc s’attendre à une recomposition drastique, et rapide, du paysage de la défense : des États qui achètent du service plutôt que du matériel, des propriétaires qui arment leurs sites, des sociétés de deux ans d’âge qui valent plus en bourse que des arsenaux centenaires, et des armées régulières réduites à homologuer après coup ce que le privé a déjà déployé. Le monopole de l’État sur la protection du territoire avait mis trois siècles à se construire, il se défait en quatre ans de guerre, et personne, à Berne, à Bruxelles ou à Washington, n’a encore dit ce qui le remplacera.

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