Prix, louanges… IA, plagiats : plus dure sera la chute pour Thélyson Orélien
Tout marchait sur des roulettes, presque trop bien.
C’était ça ou mourir (Éd. Grasset) arrivait troisième dans le relevé des romans les plus recommandés par 27 médias de Livres Hebdo, qui s’enthousiasmait sur la « sensation de la rentrée » littéraire française. La Fnac, qui lui a décerné le prix du Roman Fnac 2026, l’a qualifié de « phénomène littéraire de l’année ». Il a en passant décroché les Prix Méduse et Première Plume. Thélyson Orélien, son auteur québécois d’origine haïtienne, était le seul écrivain présent à la fois dans les premières sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis.
Et là, c’est le drame. Un minuscule caillou dans la chaussure, en la personne du compte X « Balance ton Claude », qui comptait alors moins d’une centaine d’abonnés, se transforme en gigantesque pavé dans la mare : le 21 septembre, il passe des extraits du roman à un détecteur de contenus générés par IA. Verdict de Pangram ? 100 % écrit par IA. L’info fait rapidement des vagues, jusqu’à attirer l’attention de la presse mainstream.
Aussitôt, la bien-pensance vole au secours de son petit protégé : Grasset répond « fake news », puis « campagne de haine ». Les accusations de racisme fusent. Normal, me direz-vous, le héros du livre est un migrant, tout comme son auteur, autant dire qu’ils sont intouchables. Logiquement, Le Nouvel Obs convoque la « fachosphère » et les « réflexes essentialistes et racistes » de ces derniers. Orélien confirme naturellement avoir subi de « nombreuses attaques racistes ». C’est bien possible et regrettable, mais cela ne dit rien de la fabrication du roman. Jason Arday avait connu une séquence voisine : le plus jeune professeur noir de Cambridge avait été accusé de plagiat. La célèbre université avait alors dénoncé une « vile campaign » avant de finalement rouvrir une enquête à l’arrivée de nouvelles pièces, qui s’était révélée concluante.
Franceinfo, France Inter, Le Monde au secours des « fachos »
Certains calculs que « Balance ton Claude » a présentés pour expliquer que des faux positifs étaient statistiquement impossibles pouvaient bien être faux, restait le résultat de Pengram : « 100 % IA ». Des rédactions, probablement pour débunker le fauteur de troubles, ont refait le test. France Inter a obtenu 95 à 100 % d’écriture IA sur plusieurs extraits. Franceinfo a varié les passages, le résultat était le même, tandis que quatre autres romans testés à titre de comparaison affichaient un score de « 100 % humain ». Le Monde a analysé plus de la moitié du roman avec Pengram : « d’après l’outil, plus de 95 % du texte aurait été rédigé par une IA avec un “niveau de confiance élevé” », confesse le journal de déférence. Faux positif ? Les premières pages d’une quinzaine d’autres romans ressortent « humaines ».
Pangram n’est pourtant pas un oracle… mais vraiment pas loin. L’étude de Brian Jabarian et Alex Imas, qui inclut mille extraits de romans, lui trouve pourtant des taux d’erreur presque nuls sur les passages moyens ou longs de son échantillon, surtout anglophone. L’AFP a tenté une opération de damage control en comparant les résultats de Pengram à ceux d’autres détecteurs d’IA, dont le sien. L’agence France Presse a obtenu des verdicts contradictoires, ne prouvant qu’une chose : tous ces outils ne se valent pas.
Le style… particulier de Thélyson Orélien avait pourtant fait tiquer avant que le tweet de « Balance ton Claude » ne sorte. Selon une lectrice, sur Babelio, « dommage que le livre entier soit écrit avec… l’intelligence artificielle ». Fabrice Colin, lui-même auteur, relevait de son côté des « des tics stylistiques pour le moins rédhibitoires », des aphorismes de fin de chapitre et des métaphores douteuses, sans pour autant franchir le pas.
Plus savoureux : Livres Hebdo saluait en juin la « verve formidable » d’Orélien en citant « Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse », puis « Pas “demandeur d’asile” ni “artiste de rue”. Juste : homme debout… » Les tournures typiques de l’écriture générative, identifiables par n’importe quel internaute doté d’un QI à deux chiffres, figuraient déjà dans l’hagiographie du « phénomène littéraire ». À croire que le petit monde de l’édition et de la critique littéraire n’a jamais ouvert ChatGPT ou Claude, ne serait-ce que par curiosité, et que la pauvreté stylistique de ces tournures mécaniques ne le choque pas, ce qui en dit long sur la qualité de la production littéraire actuelle. Amélie Nothomb, dont le style n’est pas précisément flamboyant, s’était ainsi extasié en pleine émission littéraire :
« C’est vraiment un livre prodigieux, c’est vraiment un tour de force. »
Reste Jamir Nazir. En mai 2026, l’ancienne génération Pangram 3.3.x avait classé sa nouvelle « 100 % IA ». Pourtant, la Commonwealth Foundation a examiné ses brouillons et documents de travail et l’a blanchi. Thélyson Orélien affirme pour sa part disposer de versions successives de son manuscrit, avec un premier jet achevé en 2019. Seul l’examen de ces pièces pourrait le laver de tout soupçon, mais elles n’ont pas (encore ?) été rendues publiques. Mais voilà, explique Le Monde, « Thélyson Orélien a commencé à travailler son texte dès 2017, assure-t-on au Monde chez Grasset. Une écriture sur le temps long, qui pourrait compliquer la collecte des éléments lui permettant d’attester de sa sincérité ». Ben voyons.
Avant l’« IA slop », la plume des autres
Pour vérifier que Pangram ne confondait pas simplement la plume singulière d’Orélien avec celle d’une machine, le compte X à l’origine de l’affaire a testé quatre anciens articles. Après tout, « les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes. Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes », s’est défendu l’écrivain canado-haïtien, estimant que cela avait suffi à tromper Pengram. Résultat de l’expérience : tous ses textes des années 2010 ressortaient « 100 % humain », ce qui, par contraste, renforçait la thèse de l’écriture IA pour le roman. D’autres se sont livrés à l’expérience, poussant le « vice » jusqu’à inclure des romans caribéens dans leur échantillon comparatif, avec les mêmes résultats.
Oh Wait !, mais quel humain ? Au même moment, des accusations de plagiat fleurissaient sur X, visant deux de ces publications. Nous avons donc vérifié ces quatre textes.
Ne mettons pas nos héros sur un piédestal, publié sous le nom d’Orélien le 28 février 2013, suit de très, très, près Falling from pedestals de Dean Andy Bautista, paru cinq jours plus tôt. Le plan est le même ; les sportifs reviennent dans le même ordre et la conclusion suit la même idée. Une « fidélité » qui va jusqu’à la traduction littérale : « Coming out of the woodworks » devient même « sortir de la boiserie », au lieu de « sortir du bois », dans le contexte de Falling from pedestals.
La contradiction américaine suit à son tour à la trace El descontento de la superpotencia, publié un mois plus tôt, jusque dans sa progression économique, puis internationale. Enfin, Haïti-France : l’épineuse question de la dette reprend très largement la construction d’un article de Ben Macintyre paru dans The Times en 2010, avec les mêmes chiffres et plusieurs formulations reconnaissables. Le quatrième texte examiné crédite ses sources et n’a pas livré de reprise comparable.
Trois plagiats sur quatre, au moins dans le sens courant du terme : il ne nous appartient pas de qualifier juridiquement le fait que trois articles signés Orélien reprennent massivement des publications étrangères antérieures sans les créditer. Le contrôle censé retrouver sa « vraie plume humaine » avait surtout retrouvé la plume d’autres humains, simplement passée par la case « traduction » ou « copier-coller ».
Et pendant que nous vérifiions ces exemples, des internautes en trouvaient d’autres, une dizaine en l’occurrence. Même le très bien-pensant Libération a relevé qu’un précédent texte primé de Thélyson Orélien était un plagiat. Cela commence furieusement à ressembler à un système, dans lequel le recours à l’IA serait finalement un moindre mal.
Entre-temps, neuf maisons d’édition françaises s’étaient disputé les droits de C’était ça ou mourir, initialement publié au Canada, et Grasset avait remporté les enchères. Le roman compte parmi les derniers titres programmés sous Olivier Nora, qui a quitté Grasset le 14 avril après vingt-six ans à sa tête. Généreux avec ses auteurs… et lui-même (sa rémunération de 1,07 million d’euros en 2025 était supérieure au résultat opérationnel de l’éditeur, de 0,6 million), coqueluche de la gauche germanopratine, son éviction de Grasset par Vincent Bolloré a fait grand bruit au Café de Flore et aux Deux Magots. Il avait pensé flairer un dernier bon coup avec Thélyson Orélien : auteur « issu de la diversité », histoire tire-larmes, succès au Canada… Quatre mois plus tard, c’était la sortie française en fanfare, les prix et les dithyrambes.
Puis quelqu’un a ouvert Pangram.
Orélien peut encore sortir des brouillons solides et flanquer une grosse claque au soupçon d’« IA slop » (bouillie d’IA) qui entache son ouvrage. Pour ses anciens articles, les sources sont déjà là. Quant au petit monde qui avait distribué des brevets de génie avant d’avoir ouvert le livre, il lui reste le ridicule de sa posture et une dignité froissée dont on aimerait qu’il ne se débarrassât pas.