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OMERTA n°13 : radiographie d’un Occident qui vacille

Avec « Occident dégénéré », le trimestriel d'enquêtes fondé par Charles d'Anjou et Régis Le Sommier signe son numéro le plus ambitieux : de l'affaire Epstein aux rapports Kinsey, de Matzneff aux 70 000 plaintes en souffrance dans les parquets, 132 pages pour documenter ce que d'autres se contentent de déplorer.

Dimitri Fontana
2 juillet 2026
4 min de lecture

Cer­taines cou­ver­tures sont des pro­grammes. Celle du numé­ro 13 d’OMERTA – « Occi­dent dégé­né­ré », sui­vi d’une énu­mé­ra­tion qui ne s’embarrasse d’au­cune pré­cau­tion ora­toire – a tout pour déclen­cher les réflexes condi­tion­nés du com­men­ta­riat. Ce serait pas­ser à côté de l’es­sen­tiel : der­rière le titre choc, le tri­mes­triel de Charles d’An­jou et Régis Le Som­mier livre sa livrai­son la plus consis­tante, où le cri d’a­larme s’a­dosse à un vrai tra­vail d’en­quête.

Le pari est énon­cé sans détour dans l’é­di­to­rial : des phé­no­mènes en appa­rence dis­joints – l’onde de choc Epstein, la bana­li­sa­tion intel­lec­tuelle de la pédo­phi­lie depuis les années 1970, la vio­lence mili­tante, l’i­déo­lo­gie décons­truc­trice – par­ti­ci­pe­raient d’une même dyna­mique de dis­so­lu­tion, à l’œuvre depuis mai 68. Thèse forte, assu­mée comme telle. Le mérite du maga­zine est de ne pas s’en tenir au slo­gan et de la mettre à l’é­preuve sur cent trente-deux pages, avec des signa­tures qui parlent cha­cune depuis leur com­pé­tence.

C’est sur la généa­lo­gie de la pédo­cri­mi­na­li­té que le numé­ro frappe le plus juste, et avec le plus de matière. Karl Zéro, qui tra­quait le sys­tème Epstein dès L’En­vers des affaires quand la presse fran­çaise détour­nait le regard, raconte com­ment il a plon­gé dans les trois mil­lions de docu­ments déclas­si­fiés fin jan­vier pour nour­rir Dans la peau d’Ep­stein – et rap­pelle au pas­sage le ver­sant fran­çais du dos­sier, l’a­ve­nue Foch, Saint-Tro­pez, le pour­voyeur Jean-Luc Bru­nel, et ce bilan judi­ciaire qui tient en un mot : aucune condam­na­tion à ce jour, des deux côtés de l’At­lan­tique. L’en­tre­tien avec Marion Sigaut remonte plus loin encore, jus­qu’aux rap­ports Kin­sey de 1948 et 1953, best-sel­lers que presque per­sonne n’a lus : s’ap­puyant sur les tra­vaux de Judith Reis­man, elle exhume le fameux « tableau 34 » et la réa­li­té expé­ri­men­tale qu’il recouvre – des enfants livrés à des pro­to­coles qu’au­cune époque n’au­rait dû tolé­rer, au fon­de­ment d’une pré­ten­due science. L’es­sai consa­cré à Gabriel Matz­neff com­plète le trip­tyque en démon­tant l’a­li­bi gré­co-romain, de Pla­ton à Mon­ther­lant, dont l’é­cri­vain a dra­pé ses crimes avec la com­plai­sance d’un cer­tain monde lit­té­raire. Et Michel Taube ramène le tout au pré­sent fran­çais : l’af­faire Lyhan­na, le péri­sco­laire pari­sien, et ce chiffre ver­ti­gi­neux lâché par le ministre de l’In­té­rieur lui-même – plus de 70 000 plaintes pour vio­lences sur mineurs en souf­france dans les par­quets. La boucle géné­ra­tion­nelle qu’il trace, des éloges impu­nis de la géné­ra­tion Cohn-Ben­dit à l’im­pu­ni­té pré­sente, donne à la thèse du numé­ro son argu­ment le plus déran­geant.

Autour de ce cœur, la poly­pho­nie évite le pam­phlet mono­corde. Le colo­nel Jacques Hogard, mémoire du Rwan­da et du Koso­vo, retrace la muta­tion d’une OTAN défen­sive en machine offen­sive et pointe des popu­la­tions ouest-euro­péennes qui ont per­du jus­qu’au sens concret de la guerre. Le cri­mi­no­logue Xavier Rau­fer ana­lyse la mon­dia­li­sa­tion de l’illi­cite, Phi­lippe d’I­ri­barne le jeu de dupes où gau­chistes et isla­mistes s’ins­tru­men­ta­lisent mutuel­le­ment, Jéré­my Stubbs le scan­dale bri­tan­nique des groo­ming gangs, tan­dis que Rodolphe Cart signe un dou­blé poli­tique culot­té : la parole d’un ex-Insou­mis qui brise l’o­mer­ta interne, et une ques­tion que peu osent for­mu­ler – LFI est-elle deve­nue le par­ti de la guerre civile ? Laurent Dan­drieu, enfin, élève le débat d’un cran en rap­pe­lant que le siècle de la lai­deur fut aus­si celui des tota­li­ta­rismes, et que la Beau­té ne sau­ve­ra le monde qu’a­dos­sée à la Véri­té.

Reste la marque de fabrique de la mai­son : le ter­rain. Le témoi­gnage d’un pédo­phile recueilli par Cla­ra Pol­let, d’une froi­deur cli­nique éprou­vante, en dit plus long que dix tri­bunes indi­gnées – regar­der ce que per­sonne ne veut regar­der, sans esthé­ti­ser ni détour­ner les yeux. Et l’ar­ticle sur l’i­vresse du pou­voir rap­pelle sobre­ment le des­tin de Vir­gi­nia Giuffre, figure cen­trale des accu­sa­tions, qui s’est don­né la mort en avril 2025 sans avoir vu la jus­tice pas­ser : tout le bas­cu­le­ment de l’é­poque est là, d’un ima­gi­naire de confiance impli­cite envers les élites à un ima­gi­naire de vigi­lance per­ma­nente.

Que le lec­teur sous­crive ou non à la grille de lec­ture d’en­semble importe fina­le­ment moins que la matière offerte pour en juger. Dans un pay­sage média­tique où l’in­di­gna­tion tient trop sou­vent lieu d’en­quête, OMERTA fait le pari inverse : docu­men­ter d’a­bord, conclure ensuite. Sa cou­ver­ture crie, mais ses pages argu­mentent.

Pour aller plus loin

OMERTA n°13 (juin-juillet-août 2026), « Occi­dent dégé­né­ré – Jus­qu’où iront-ils ? », 132 pages, 14,90 €. En vente en kiosque et sur abon­ne­ment sur le site du maga­zine.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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