Le pari de Marine Le Pen
Condamnée en appel le 7 juillet 2026 dans l'affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national, Marine Le Pen s'est aussitôt pourvue en cassation et a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2027. Entre le retour de la « machine à perdre », un gouvernement des juges qui prétend choisir les candidats à la place des électeurs et la vague dextrogyre qui soulève l'Europe, la droite française joue une partie décisive – que la relève incarnée par Jordan Bardella pourrait rebattre.
Au soir du 7 juillet, alors que la Cour d’appel de Paris venait de confirmer sa condamnation dans l’affaire des assistants parlementaires européens et que chacun s’attendait à la voir temporiser dans l’espoir d’un aménagement de peine, Marine Le Pen s’est pourvue en cassation et a déclaré dans la foulée sa candidature à l’élection présidentielle de 2027. Le pourvoi suspend l’exécution de la peine et lui restitue le bénéfice de la présomption d’innocence : la voici délivrée, provisoirement du moins, de l’humiliation du bracelet électronique, et rendue à la seule arène qu’elle ait jamais vraiment habitée, celle du suffrage universel. L’audace du geste ne se conteste pas.
Elle ne dissipe pas pour autant les doutes qui traversent, de longue date, jusqu’aux rangs de ses sympathisants. Peu suspects de complaisance envers le système qui s’acharne contre elle, nous ne pouvons taire ce que tant d’électeurs de droite, outre-Jura, murmurent sans oser l’avouer : c’est « la machine à perdre » qui repart à l’assaut de l’Élysée. Sa prestation calamiteuse lors du débat d’entre-deux-tours de 2017, cette heure et demie de confusion et d’agressivité mal contenue face à un Emmanuel Macron qui n’espérait rien d’autre, a laissé une empreinte que huit années de dédiabolisation méthodique n’ont pas effacée. La progression continue du Rassemblement national, ses succès législatifs, l’élargissement de son électorat n’y changent rien : chez des millions de Français pourtant disposés à franchir le pas subsiste un doute tenace sur la capacité de la candidate à se hisser, le jour décisif, à la hauteur de la fonction. Une quatrième candidature relève-t-elle alors de la persévérance ou de l’obstination ? La question mérite d’autant plus d’être posée que l’enjeu, pour notre grand voisin, n’a jamais été aussi considérable.
La dictature des juges
Encore faut-il rappeler dans quelles conditions cette candidature renaît, car elles en disent long sur l’état de la démocratie française – et devraient faire réfléchir un pays comme le nôtre, où le dernier mot revient encore au peuple. Après avoir abattu François Fillon en pleine campagne de 2017, les juges s’arrogent une nouvelle fois le pouvoir de décider, avant que les Français ne se prononcent, qui aura le droit de solliciter leurs suffrages. Sous ses apparences de clémence, l’arrêt du 7 juillet touchait au raffinement : l’éligibilité concédée en théorie, la campagne entravée en pratique par la surveillance électronique – le droit accordé d’une main, les moyens de l’exercer confisqués de l’autre. On peine à imaginer pareil scénario de ce côté-ci du Jura, où l’idée qu’un tribunal puisse trier les candidats à la place des citoyens heurterait jusqu’aux adversaires les plus résolus des intéressés.
Jean-Yves Le Gallou, dont on connaît le sens de la formule, l’a relevé aussitôt sur X : de toutes les hypothèses envisagées avant la décision, celle de l’éligibilité assortie de la prison sous bracelet passait pour la plus perverse, et c’est elle qui fut retenue, « au nom de l’État de droit » bien sûr. Le fondateur de Polémia égrène ensuite la liste de ceux que « la justice » – les guillemets sont de lui – a écartés ou entend écarter du jeu démocratique : Fillon hier, Marine Le Pen aujourd’hui, Leggeri et Bardella déjà dans le collimateur, le tout couronné d’un mot-dièse promis à la postérité, #JUGEXIT.
Quelque jugement que l’on porte sur le fond de l’affaire, ce glissement vers le gouvernement des juges devrait alarmer quiconque tient à la souveraineté du suffrage – elle qui demeure, chez nous, la clef de voûte des institutions.
Une Europe qui tourne à droite
L’acharnement paraît d’autant plus vain qu’il s’exerce à rebours d’un mouvement qui dépasse de très loin le destin d’une femme ou d’un parti. Un grand courant dextrogyre traverse l’Europe, portant les droites nationales et conservatrices au pouvoir ou à ses portes : l’Italie de Giorgia Meloni, les Pays-Bas de Geert Wilders, la Suède, le Portugal, jusqu’à cette Allemagne où l’AfD s’installe durablement en tête des intentions de vote.
La Suisse elle-même, avec la constance électorale de l’UDC, première force du pays depuis un quart de siècle, a précédé ce basculement plus qu’elle ne le suit. Partout s’exprime la même exigence des peuples – frontières maîtrisées, identité défendue, souveraineté reconquise sur les bureaucraties supranationales –, et la France, qui fut l’un des foyers pionniers de cette révolte, ne demeurera pas éternellement l’exception d’un continent qui bascule. Les enquêtes d’opinion publiées au lendemain de l’arrêt le confirment : loin d’affaiblir le camp national, la séquence judiciaire a nourri un sentiment de persécution qui consolide son socle. On n’endigue pas une lame de fond avec une décision de cour d’appel.
Démariniser plutôt que délepéniser
Demeure la question essentielle, que le tumulte judiciaire ne doit pas masquer et que Balbino Katz a posée dans les colonnes de Polémia avec une netteté salutaire : cette poussée qui soulève l’Europe trouvera-t-elle en France l’instrument politique à sa mesure ? Il ne s’agit nullement de « délepéniser » la droite nationale, de renier une généalogie de combats menés quand tout le monde se taisait, mais de la « démariniser » : distinguer l’héritage, précieux, de la méthode, qui a peut-être fait son temps. Le marinisme fut une stratégie de conquête par la respectabilité, et nul ne niera qu’elle a payé puisque le Rassemblement national occupe désormais le centre du jeu politique ; mais toute stratégie a son cycle, et celle-ci montre ses limites lorsque, à force de raboter les angles pour rassurer les plateaux, on finit par intérioriser les catégories de l’adversaire et par confondre modération de la forme et timidité du fond. Le pays qui votera en 2027 n’attend plus qu’on le rassure sur la fréquentabilité de ses représentants ; il attend qu’on le protège et qu’on lui rende les moyens de durer comme nation.
C’est à cette aune qu’il faudra juger la séquence qui s’ouvre. La Cour de cassation se prononcera en pleine campagne, vers février ou mars 2027 : ou bien elle blanchit Marine Le Pen, qui abordera le scrutin auréolée d’une revanche éclatante sur ses persécuteurs, ou bien elle confirme la condamnation, et la relève incarnée par Jordan Bardella – plus jeune, plus populaire, vierge de tout passif judiciaire – recueillera l’héritage sans les hypothèques qui le grèvent. La droite française aurait tort, dans les deux cas, de s’en remettre au calendrier des juges pour trancher ce qui relève d’un choix stratégique : la prochaine présidentielle sera-t-elle, une fois encore, celle de la normalisation prudente, ou enfin celle de l’affirmation ?
Marine Le Pen a eu le courage de son pari ; l’histoire dira s’il fut le sursaut d’une combattante ou le dernier tour de piste d’un cycle qui s’achève. De ce côté-ci de la frontière, on observera la suite avec l’attention que mérite le sort d’un grand voisin – et avec la conviction, chevillée à nos institutions, qu’une démocratie où les juges choisissent les candidats à la place du peuple a déjà cessé d’en être tout à fait une.