« La Hongrie a perdu une bataille, mais le mouvement souverainiste n’a pas perdu la guerre » : grand entretien avec Balázs Orbán
Écarté du pouvoir le 12 avril, le camp national hongrois prépare déjà la reconquête. Directeur politique de Viktor Orbán pendant ses années de gouvernement et théoricien de la « stratégie hongroise », Balázs Orbán livre aux Observateurs son analyse de l'après-défaite : purge institutionnelle, avenir du Fidesz, marge de manœuvre des souverainistes face à Bruxelles – et regard sur les Balkans, où souffle un vent nouveau.
Balázs Orbán – homonyme sans lien de parenté avec l’ancien Premier ministre – fut de 2021 à 2026 le directeur politique de Viktor Orbán, dont il reste l’un des plus proches stratèges. Député, appelé à siéger dès septembre au Parlement européen, il a présidé le conseil de la fondation du Mathias Corvinus Collegium (MCC) jusqu’à la nationalisation en cours de l’institution. Il est l’auteur de deux essais qui théorisent la « voie hongroise », The Hungarian Way of Strategy et Hussar Cut, et l’une des têtes pensantes du camp national hongrois.
Un camp qui traverse l’épreuve la plus rude de son histoire récente. Le 12 avril dernier, après seize ans de pouvoir du Fidesz, le parti Tisza de Péter Magyar – transfuge du Fidesz converti au discours de Bruxelles – a remporté 141 sièges sur 199, soit bien au-delà de la majorité des deux tiers qui permet de réviser seul la Constitution. Devenu Premier ministre le 9 mai, Magyar a lancé son plan dit « Purgatoire » de démantèlement de l’héritage Orbán. Point d’orgue de l’été : le 13 juillet, le Parlement a adopté – par 139 voix contre 6, lors d’une session boycottée par le Fidesz, rapporte Le Temps – un 17e amendement constitutionnel mettant fin au mandat du président de la République Tamás Sulyok. Sommé de démissionner ou de contresigner, le chef de l’État a signé le texte qui l’évince, dénonçant, selon Euronews, un exemple « honteux » d’abus de pouvoir politique. Son mandat s’est achevé le 20 juillet.
Où en est la Hongrie ? Le retournement est-il possible, et à quel horizon ? Les souverainistes européens ont-ils encore une carte à jouer face à ce que beaucoup, dans leur camp, nomment « l’empire » bruxellois ? Balázs Orbán a répondu par écrit à nos questions ; ses réponses, données en anglais, ont été traduites par nos soins.
Entretien
La Hongrie aujourd’hui
Quatre mois après le 12 avril, quel bilan tirez-vous de la défaite du Fidesz ? Usure du pouvoir, inflation, affaire des écoutes – qu’est-ce qui a réellement fait basculer l’électorat ?
Aucun sujet n’a décidé à lui seul de l’élection. Les difficultés économiques ont naturellement pesé, mais le facteur décisif est que seize ans, c’est très long en politique. Après seize ans, beaucoup de gens voulaient simplement du changement. Nous sommes des démocrates, et nous acceptons ce verdict.
L’Europe traverse une situation politique et économique exceptionnellement difficile. Nous avons soutenu que ce n’était pas le moment de prendre des risques : la stabilité comptait plus que jamais, et si la Hongrie abandonnait sa voie souveraine pour rentrer dans le rang de Bruxelles, le pays le paierait au prix fort.
Les électeurs ont choisi autrement, et nous respectons leur décision. Mais nous avons aussi un devoir envers les millions de Hongrois qui ont voté pour nous. Nous les représenterons, et nous ne laisserons pas confisquer la souveraineté d’un pays millénaire ni piller son économie.
Le gouvernement Magyar présente son plan « Purgatoire » comme un rétablissement de la démocratie constitutionnelle. Où passe la ligne entre alternance légitime et démantèlement de l’État ?
Pendant seize ans, les libéraux nous ont accusés d’être des autocrates. Ce qui s’est passé depuis avril prouve que cette accusation était fausse : le pouvoir a changé de mains pacifiquement, et nous avons accepté le résultat. Mais cela a aussi révélé autre chose : ceux qui nous faisaient la leçon sur la démocratie se sont révélés être eux-mêmes de véritables autocrates libéraux.
« Ceux qui nous faisaient la leçon sur la démocratie se sont révélés être eux-mêmes de véritables autocrates libéraux. »
Ils ont écourté le mandat du président de la République par un amendement constitutionnel dénué de toute justification constitutionnelle sérieuse. Ils ont interdit à des opposants politiques de premier plan de se représenter, envoyé la police saisir les bases de données du Fidesz, nationalisé des ONG conservatrices et créé une autorité de confiscation des avoirs placée sous contrôle politique. Cette autorité peut viser des personnes sans soupçon pénal concret, prendre le contrôle d’entreprises, imposer des mesures contraignantes insusceptibles de recours et enclencher la procédure de confiscation des avoirs.
C’est une purge politique pure et simple. L’État de droit s’est effondré en Hongrie, et la réputation internationale du pays sera bientôt en ruine. C’est terrible à voir.
Le président Sulyok a été écarté par une révision constitutionnelle votée aux deux tiers – l’instrument même que le Fidesz a utilisé pendant seize ans. Que répondez-vous à ceux qui y voient un juste retour des choses ?
La comparaison ne tient pas. Le Fidesz n’a jamais écourté le mandat d’un président de la République en exercice. Le président élu sous la majorité précédente est resté en fonction jusqu’au terme de son mandat.
Il y a eu un cas contesté, lorsque le système judiciaire a été réorganisé en profondeur et que la Kúria a été instituée à la place de la Cour suprême. Le mandat du président de cette dernière a pris fin en conséquence de cette transformation institutionnelle. Nous avons essuyé des critiques extrêmement dures pour cela, et l’affaire nous est reprochée depuis. Mais même ce cas était fondamentalement différent de ce qui se passe aujourd’hui : il découlait d’une restructuration complète de l’institution, et non d’un amendement constitutionnel conçu pour la seule révocation d’un titulaire en poste déplaisant à la nouvelle majorité.
Ce qui s’est produit ici est un abus du pouvoir constituant.
Une nouvelle Constitution est annoncée. Qu’en attendez-vous, et le Fidesz participera-t-il à la « concertation » promise ?
L’écriture constitutionnelle dite inclusive ou participative est devenue à la mode dans la pensée constitutionnelle progressiste. Cela sonne démocratique : associer les ONG, les experts, les groupes minoritaires et des assemblées citoyennes. Mais un processus peut être inclusif sur le papier sans être véritablement représentatif. La participation relève largement de l’autosélection, les groupes militants organisés tendent à dominer, et le pouvoir réel reste entre les mains de ceux qui conçoivent le processus, choisissent les participants et fixent l’ordre du jour.
L’expérience internationale n’est guère encourageante. La fameuse constitution participative de l’Islande n’est jamais entrée en vigueur, faute de consensus politique et institutionnel. Au Chili, un processus largement participatif a produit un projet rejeté par 62 % des électeurs.
Un désaccord sur telle ou telle disposition de l’actuelle Loi fondamentale ne constitue pas un mandat démocratique pour réécrire tout l’ordre constitutionnel hongrois. Il n’existe pas davantage de mandat pour faire de la constitution un instrument de remodelage de la société hongroise dans un sens progressiste.
Le Fidesz représentera les millions de Hongrois qui ont voté pour nous. S’il y a une discussion véritablement ouverte, loyale et transparente, nous ferons connaître notre position. Mais nous ne prêterons pas de légitimité démocratique à un processus mis en scène dont l’issue est écrite d’avance. L’écriture d’une constitution n’est pas un spectacle politique, et la Hongrie n’est pas un laboratoire expérimental.
Un retournement possible ?
Le Fidesz conserve 55 sièges et un solide ancrage rural. Quelle est la stratégie de reconquête d’ici 2030 – et Viktor Orbán en sera-t-il encore le visage ?
Nous pensons que beaucoup d’électeurs seront profondément déçus, parce qu’ils ont été trompés pendant la campagne. Le parti Tisza a dissimulé ses intentions réelles et fait des promesses qu’il savait ne pas pouvoir tenir.
Notre stratégie ne consiste pas à attendre passivement l’échec du gouvernement. Nous devons exposer l’écart entre ses promesses de campagne et ses actes, reconstruire notre organisation politique et unir toutes les forces du camp national. D’ici à 2030 au plus tard, nous entendons reconquérir démocratiquement la Hongrie face aux maîtres de l’empire libéral bruxellois et à leurs vice-rois locaux, et rétablir un gouvernement qui place de nouveau l’intérêt national hongrois au premier rang.
« Nous entendons reconquérir démocratiquement la Hongrie face aux maîtres de l’empire libéral bruxellois et à leurs vice-rois locaux. »
Et oui, Viktor Orbán demeure indispensable. Il n’y a pas de camp national en Hongrie sans lui – tout le monde, chez nous, le comprend. Il n’est pas seulement la figure centrale du mouvement national hongrois ; il conduit aussi la renaissance patriotique à travers l’Europe.
Péter Magyar vient du Fidesz et se dit conservateur et patriote. Est-il un adversaire idéologique, ou un concurrent sur votre propre terrain ?
Je ne le considère ni comme un conservateur ni comme un patriote. Cette prétention est tout simplement fausse. Péter Magyar dit à chaque auditoire ce qu’il veut entendre.
Si quelqu’un pense que Friedrich Merz, Donald Tusk ou Emmanuel Macron sont d’authentiques conservateurs, libre à lui de penser la même chose de Péter Magyar. Mais quiconque voit ces dirigeants faire passer le pouvoir avant les principes, coopérer avec la gauche et abandonner les valeurs conservatrices dès qu’elles deviennent gênantes sait exactement quel genre de politique Magyar incarne.
Il emprunte le langage de la droite, mais ses alliances et ses actes le placent résolument dans le courant dominant libéral bruxellois. Il n’est pas un concurrent sur notre terrain politique. C’est un adversaire idéologique habillé d’un langage conservateur.
Vous avez théorisé la « stratégie hongroise » dans vos livres. Cette stratégie a-t-elle échoué – ou n’est-elle que suspendue ?
La stratégie hongroise n’a pas échoué. Elle a été politiquement interrompue.
Elle n’a jamais été le simple programme d’un gouvernement ou d’un cycle électoral. Elle repose sur les réalités et les intérêts fondamentaux d’un pays millénaire. Les élections peuvent changer les gouvernements ; elles ne changent ni la géographie, ni l’histoire, ni l’intérêt national.
« Les élections peuvent changer les gouvernements ; elles ne changent ni la géographie, ni l’histoire, ni l’intérêt national. »
Notre politique reposait sur la conviction qu’après des siècles où sa souveraineté et sa marge de manœuvre ont été maintes fois bridées, la Hongrie pouvait de nouveau peser, avoir une voix propre, un cap clair et la capacité de défendre ses intérêts.
Pour l’heure, le nouveau gouvernement a fait de la Hongrie une subordonnée du courant dominant bruxellois. Mais le chemin par lequel notre pays peut s’élever n’a pas changé. Bruxelles n’élèvera jamais la Hongrie. Seuls les Hongrois peuvent le faire pour eux-mêmes.
Les souverainistes face à « l’empire »
La défaite du Fidesz condamne-t-elle le camp souverainiste européen, et quels alliés reste-t-il ?
La Hongrie a perdu une bataille, mais le mouvement souverainiste européen n’a pas perdu la guerre. La politique patriotique gagne du terrain partout en Europe, parce que l’establishment libéral n’a de réponse ni à l’immigration, ni au déclin économique, ni à l’insécurité énergétique, ni à la guerre. Si l’Europe veut survivre comme civilisation prospère, sûre et indépendante, elle doit prendre un tournant patriotique.
Le vrai danger, c’est la politique d’auto-isolement du nouveau gouvernement hongrois. Il se brouille avec la Chine, la Russie et les États-Unis, tout en attendant son salut d’un establishment politique allemand affaibli, lui-même en route vers l’échec. Ce n’est pas une stratégie de politique étrangère.
« Un petit pays devient plus fort en élargissant sa marge de manœuvre, pas en l’abandonnant à Bruxelles ou à Berlin. »
Notre stratégie, c’est la connectivité. La Hongrie doit préserver ses amitiés existantes, en nouer de nouvelles et entretenir des relations pragmatiques dans toutes les directions. Nous n’avons pas besoin de moins de partenaires ; nous en avons besoin de davantage. Un petit pays devient plus fort en élargissant sa marge de manœuvre, pas en l’abandonnant à Bruxelles ou à Berlin.
Regard sur les Balkans
En Bulgarie, Roumen Radev est arrivé au pouvoir sur un discours anticorruption, critique envers Bruxelles et ouvert au dialogue avec Moscou – tout en faisant entrer son pays dans l’euro. Voyez-vous en lui un allié potentiel, un Orbán bulgare, ou un cas à part ?
Roumen Radev mérite d’être soutenu. Il comprend les réalités auxquelles l’Europe fait face et place l’intérêt national bulgare au premier rang. C’est là l’essentiel.
Les Balkans deviennent-ils le nouveau centre de gravité de la contestation souverainiste en Europe ?
Je ne limiterais pas ce mouvement aux Balkans. La région devient un centre important de la politique souverainiste, mais elle s’inscrit dans une recomposition européenne beaucoup plus large.
Des élections approchent dans de nombreux pays, et les forces patriotiques sont en tête – ou en passe de devenir décisives – dans plusieurs des scrutins les plus importants. L’enjeu est désormais de transformer cet élan en victoires électorales nettes, voire écrasantes. Des avancées étroites peuvent encore être contenues par des coalitions de l’establishment et l’ordre institutionnel en place. Des victoires décisives créent un mandat démocratique sans équivoque.
« Bruxelles ne changera pas parce que nous le lui demandons. Elle changera quand les électeurs européens ne lui laisseront pas d’autre choix. »
C’est seulement lorsque les forces patriotiques obtiendront de tels résultats dans suffisamment de pays européens qu’il deviendra possible de changer non seulement les gouvernements nationaux, mais la direction et l’orientation politique de l’Europe elle-même. Bruxelles ne changera pas parce que nous le lui demandons. Elle changera quand les électeurs européens ne lui laisseront pas d’autre choix.
Propos recueillis par Dimitri Fontana
Pour aller plus loin
- Comprendre la stratégie hongroise (Balázs Orbán), La Nouvelle Librairie Éditions, coll. Iliade, 328 pages (2023)