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Bulgarie : Sofia persiste, Budapest se rallie, Bruxelles paie

Une semaine d'actualité bulgare résume le dilemme des petites nations de l'Union : tandis que la Hongrie de Péter Magyar rentre dans le rang, Sofia maintient son refus de la « Coalition des volontaires » – au moment même où la Commission lui verse un premier demi-milliard d'euros pour se réarmer.

Les Observateurs (la rédaction)
30 août 2026 Modifié le 30 août 2026 à 20h01
7 min de lecture

Depuis le printemps, nous suivons le cas bulgare avec attention. Petit pays de six millions et demi d’habitants, membre de l’OTAN et de l’Union européenne, la Bulgarie de Roumen Radev est devenue en quelques mois l’un des rares États membres à formuler ouvertement une politique étrangère qui ne soit pas écrite à Bruxelles. Les dépêches de la dernière semaine d’août, rapportées par l’agence Novinite, confirment la ligne – et montrent aussi le prix qu’elle commence à coûter.

Le non bulgare, réaffirmé

Le 24 août, à l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance ukrainienne, les dirigeants de la « Coalition des volontaires » se sont réunis en visioconférence avec Volodymyr Zelensky, sous la présidence du premier ministre britannique Andy Burnham, d’Emmanuel Macron et de Friedrich Merz, pour promettre à Kiev davantage d’aide militaire et de nouvelles sanctions contre Moscou. La Bulgarie n’y était pas. Roumen Radev l’a redit sans détour : sa position est connue, les invitations n’y changent rien, et les chefs d’État présents en Ukraine se comptent, selon lui, sur les doigts des deux mains – ce n’est pas l’Union européenne.

Sur le plateau de Nova TV, le journaliste Valeri Todorov a résumé la doctrine de Sofia en une phrase : « Nous soutenons ceux qui le veulent, mais nous ne voulons pas participer directement. » Il rappelle que la Bulgarie n’a tout simplement pas les moyens d’une implication directe, et que le projet même de force internationale en Ukraine s’est vidé de sa substance au fil des discussions : aucun des pays participants ne s’est montré prêt à fournir les effectifs initialement jugés nécessaires. Un constat que l’on entend rarement dans les capitales occidentales, où l’on continue de parler de « garanties de sécurité » sans jamais préciser qui les donnera.

Le débat bulgare a aussi porté sur ce que la propagande de guerre européenne tait avec constance : la question de la légitimité du pouvoir à Kiev. Todorov juge que les hommes qui gouvernent en l’absence du président sont profondément corrompus et qu’une élection en Ukraine révélerait le vrai rapport de forces. Même le rédacteur en chef adjoint de Dnevnik, Petar Karaboev, critique de la ligne Radev, reconnaît que ses contacts ukrainiens décrivent un Zelensky préoccupé depuis plus d’un an par ses sondages, et que la corruption liée à la guerre reste un problème majeur.

La « Coalition des volontaires » en six dates
Format ad hoc piloté par Londres et Paris, hors des cadres de l'OTAN et de l'UE, pour organiser le soutien militaire à l'Ukraine et de futures « garanties de sécurité » – jusqu'à l'envoi éventuel d'une force internationale
28 février 2025
Altercation Trump–Zelensky dans le Bureau ovale. Craignant un désengagement américain, les Européens cherchent un cadre pour poursuivre seuls le soutien à Kiev.
2 mars 2025
Sommet d'urgence à Londres : le premier ministre britannique Keir Starmer annonce une « coalition des volontaires » avec la France, hors de tout cadre institutionnel.
27 mars 2025
Sommet de Paris : une trentaine de pays associés. Londres et Paris esquissent une « force de réassurance » à déployer en Ukraine après un cessez-le-feu.
4 septembre 2025
À l'Élysée, 26 pays se déclarent prêts à contribuer à une force en Ukraine – sur terre, en mer ou dans les airs. Les effectifs et le mandat restent indéterminés.
14 juillet 2026
Invité personnellement par Emmanuel Macron, le premier ministre bulgare Roumen Radev décline : la place de la Bulgarie n'est pas dans une coalition qui prolonge la guerre.
24 août 2026
Visioconférence pour les 35 ans de l'indépendance ukrainienne, sous la présidence d'Andy Burnham, d'Emmanuel Macron et de Friedrich Merz : promesse d'aide militaire accrue et de nouvelles sanctions. Sofia n'y participe pas.
Étape de la coalition La Bulgarie se tient à l'écart
La composition exacte de la coalition varie selon les réunions – d'une trentaine de pays associés à une dizaine de dirigeants réellement engagés. Chronologie établie d'après les annonces officielles des sommets de Londres et de Paris et les déclarations rapportées par Novinite (Sofia News Agency).

« Nous sommes orthodoxes, nous écrivons en cyrillique, nous sommes slaves »

C’est sans doute la déclaration de la semaine. Interrogé par la télévision nationale BNT sur l’absence de la Bulgarie dans la coalition, le député Anton Koutev, de Bulgarie progressiste – le parti au pouvoir –, a répondu par l’histoire et la géographie plutôt que par la diplomatie. La coalition, explique-t-il, ne compte que sept, huit ou neuf pays, et leur profil n’est pas le nôtre : les Baltes et les Polonais ont leurs propres demandes, les Balkans ont une autre histoire. « Nous sommes orthodoxes, nous écrivons en cyrillique, nous sommes slaves », a-t-il lancé, avant d’ajouter que le gouvernement se conforme aux attentes des Bulgares et n’a pas à leur imposer ce que d’autres peuples désirent.

On mesure ce que cette phrase a de scandaleux aux yeux de Bruxelles. Elle affirme qu’une nation a une identité, que cette identité est faite de foi, de langue et d’alphabet, et que la politique étrangère doit en tenir compte. Elle dit aussi qu’il n’existe pas d’« intérêt européen » abstrait qui vaudrait indistinctement pour Tallinn et pour Sofia. Koutev plaide pour une politique « vectorielle » : des relations différentes avec l’Est, avec les partenaires de l’UE et avec les États-Unis, et partout la recherche de l’intérêt national. C’est exactement ce que les traités européens ne prévoient pas.

Budapest rentre dans le rang

Le contraste avec la Hongrie est saisissant. Le 26 août, le nouveau gouvernement de Péter Magyar a publié au journal officiel ses directives pour l’Assemblée générale de l’ONU de septembre. Le texte condamne l’agression militaire russe, soutient pleinement l’intégrité territoriale de l’Ukraine dans ses frontières reconnues et déclare que la Russie « constitue une menace pour la Hongrie, l’Europe et l’ordre mondial ». Seize ans de politique Orbán effacés d’un paragraphe.

Il faut lire ce ralliement pour ce qu’il est. Viktor Orbán a été, des années durant, l’homme à abattre de la Commission : fonds européens gelés, procédures à répétition, campagnes de presse ininterrompues. Son successeur, porté par un mouvement que Bruxelles a chaudement encouragé, commence son mandat en cochant toutes les cases de la ligne officielle. Le message envoyé aux autres capitales récalcitrantes est limpide : la dissidence ne dure qu’un temps, et ceux qui reviennent au bercail sont récompensés. C’est précisément le scénario dont nous mettions Radev en garde en juillet.

Avec la Hongrie rentrée dans le rang et la Slovaquie de Robert Fico affaiblie, la Bulgarie se retrouve bien seule sur le flanc oriental de l’Union à réclamer la désescalade. Ce qui rend sa voix plus précieuse – et plus exposée.

La carotte de Bruxelles : un demi-milliard, à crédit

Deux jours après la sortie de Koutev, la Commission européenne annonçait le versement à la Bulgarie de 489,3 millions d’euros, première tranche des 3,3 milliards qui lui sont alloués au titre de l’instrument SAFE. Ce fonds de 150 milliards d’euros, pièce maîtresse du plan « ReArm Europe » censé mobiliser plus de 800 milliards pour la défense, finance l’achat groupé de munitions, de missiles, de systèmes antiaériens et de blindés fabriqués dans l’Union. Le commissaire à la Défense Andrius Kubilius s’est félicité d’agir « vite et de manière décisive » pour soutenir les États du flanc oriental – la Lettonie a touché le même jour 524,7 millions.

Le mot qui manque dans les communiqués triomphants, c’est « prêt ». SAFE n’est pas une subvention : ce sont des emprunts, contractés par un pays que la même Commission place sous procédure de déficit excessif, et dont les versements suivants dépendront du respect de « jalons » fixés à Bruxelles. Le gouvernement Radev a beau avoir fermé le robinet des armes à l’Ukraine en juin, il s’est engagé sur une trajectoire de dépenses militaires à 5 % du PIB d’ici 2030, et c’est l’Union qui tient le carnet de chèques. On peut refuser la coalition des volontaires et accepter l’argent de la coalition des créanciers ; mais chaque tranche encaissée est un levier de plus dans la main de ceux que Sofia prétend tenir à distance. Cette semaine illustre le paradoxe : le pays qui dit non est le premier servi.

L’ombre du pouvoir unique

Reste la question intérieure, la seule qui compte vraiment pour la durée. Le 28 août, Gueorgui Pirinski, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien président de l’Assemblée nationale, figure historique du Parti socialiste (BSP), a mis en garde contre une dérive du gouvernement vers un pouvoir monopartite et autosuffisant, où chaque décision majeure remonterait au seul premier ministre. Il invoque l’article premier de la Constitution : « Un parti ou une personne ne peut s’approprier l’exercice de la souveraineté populaire. » Et il presse le BSP, réuni en conseil national le 29 août, de dresser un bilan des cent premiers jours du cabinet avant les élections locales, où Bulgarie progressiste implante ses structures à marche forcée.

Koutev, de son côté, ne s’en cache guère. Il revendique 131 députés contre 109 pour l’ensemble de l’opposition, décrit un Radev capable de se séparer brutalement de ceux qui ne répondent plus à ses principes, et qualifie le parquet de « frein » en attendant l’élection d’un nouveau Conseil supérieur de la magistrature puis d’un nouveau procureur général. Le tout au nom d’une « lutte contre l’oligarchie » qui, jure-t-il, ne fait que commencer.

Nous écrivions en juillet que Radev devrait verrouiller sa majorité et reprendre en main un appareil d’État dont sa propre ministre des Affaires étrangères avait signé à Kiev le contraire de ce qu’il déclarait à Paris. Il le fait. Mais l’avertissement de Pirinski – qui ne vient pas de l’opposition europhile, mais de la vieille gauche – mérite d’être entendu : une politique souveraine se défend d’autant mieux qu’elle repose sur des institutions solides et un pluralisme réel, et non sur un seul homme. C’est là que se joue la suite. Car le jour où Bruxelles cherchera à faire tomber Sofia, ce n’est pas la coalition des volontaires qu’elle enverra, mais les rapports sur « l’État de droit ». Et sur ce terrain-là, mieux vaut ne pas lui laisser d’arguments.

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