Hashim Thaçi, le « George Washington du Kosovo », condamné à 25 ans de prison
Le tribunal spécial de La Haye a reconnu mercredi Hashim Thaçi, ancien chef politique de l’UÇK et ex-président du Kosovo, coupable de meurtres, de tortures et de détentions illégales commis en 1998-1999. L’homme que Washington avait porté au pouvoir finit derrière les barreaux ; le récit de 1999 – des libérateurs albanais face à des bourreaux serbes – en sort abîmé.
Les Chambres spécialisées pour le Kosovo ont infligé le 16 septembre une peine unique de 25 ans à Hashim Thaçi, 58 ans, ainsi qu’à Jakup Krasniqi ; Kadri Veseli, ancien patron du renseignement de la guérilla, écope de 18 ans et Rexhep Selimi de 13 ans. Les quatre sont tenus responsables de 96 meurtres et de la détention arbitraire et de la torture de centaines de personnes, Serbes, Roms et Albanais jugés trop tièdes, dans des camps au Kosovo et dans le nord de l’Albanie, rapporte France 24. Ils peuvent faire appel.
Le condamné n’est pas n’importe qui. En février 1998, l’émissaire américain Robert Gelbard qualifiait encore l’UÇK de groupe terroriste « sans l’ombre d’un doute », rappelle Le Débat. Un an plus tard, la même guérilla était l’alliée au sol de l’OTAN, qui bombarda la Serbie pendant 78 jours sans mandat de l’ONU, et son chef, surnommé « le Serpent », devenait l’interlocuteur de Washington : Joe Biden le célébrera comme le « George Washington du Kosovo ». Il présida le pays de 2016 à 2020.
Le tribunal qui le condamne n’existerait pas sans un Suisse. C’est le rapport du Tessinois Dick Marty pour le Conseil de l’Europe, en 2010, qui a documenté les crimes de l’UÇK contre les prisonniers, jusqu’aux soupçons de trafic d’organes. Une mission d’enquête de l’UE dirigée par le juriste américain Clint Williamson en a confirmé l’essentiel, ce qui a conduit à la création des Chambres spécialisées, rappelle La Libre. Le trafic d’organes, lui, n’a jamais figuré dans l’acte d’accusation, précise Balkan Insight. Et les quatre hommes ont été acquittés des crimes contre l’humanité : les juges n’ont pas tenu pour prouvé que les civils avaient été visés par une attaque « généralisée ou systématique », selon Euronews. Quatre-vingt-seize morts et des centaines de torturés, mais rien de systématique.
Le juge qui a lu le verdict, Charles Smith, est américain, comme la procureure Kimberly West, qui réclamait 45 ans. Il aura donc fallu vingt-sept ans et des magistrats des États-Unis pour établir ce que Belgrade répétait depuis 1999. À Pristina, le premier ministre Albin Kurti dénonce une « injustice inacceptable » et promet de faire casser le jugement en appel ; à Tirana, Edi Rama a publié le mot « honte » sur une image de l’Europe cernée de barbelés, rapporte Türkiye Today. À Belgrade, Aleksandar Vučić ne pavoise pas : « nous n’avons aucune raison de nous réjouir », a-t-il dit, relevant qu’aucune responsabilité n’a été établie pour les crimes les plus graves contre les Serbes et résumant la justice internationale d’une phrase : les Serbes sont toujours les criminels, les autres des libérateurs et des héros, rapporte NPR. Il doute d’ailleurs que le verdict survive à l’appel.
Un détail dit tout de la place du Kosovo dans le jeu américain : en juin 2020, le même juge Smith avait annoncé l’inculpation de Thaçi alors que celui-ci volait vers Washington pour une rencontre avec Donald Trump et Vučić. Il fit demi-tour, et le sommet « historique » n’eut jamais lieu. La Confédération, qui a reconnu le Kosovo dès 2008 et abrite l’une des plus fortes diasporas kosovares d’Europe, découvre que l’État qu’elle a parrainé a été fondé par des hommes que la justice qualifie aujourd’hui de criminels de guerre.