La gauche aime l’immigration musulmane, elle le lui rend bien dans les urnes
Les partis de gauche défendent généralement davantage d’immigration, des naturalisations facilitées et l’élargissement des droits politiques des étrangers. Or, en Suisse comme ailleurs en Europe, les électeurs musulmans votent très nettement à gauche. Heureuse coïncidence ? Les chiffres établissent en tout cas un bénéfice électoral net.
La démographie finit toujours par entrer dans l’isoloir. La NZZ le souligne après les derniers scrutins allemand et suédois : les électeurs musulmans naturalisés votent massivement pour la gauche. La Confédération n’échappe pas au phénomène.
Les études helvétiques montrent depuis longtemps un tropisme à gauche d’une partie des électeurs issus de l’immigration. La première grande étude consacrée au sujet, fondée sur les fédérales de 2011, constatait ainsi que les citoyens appartenant aux groupes migratoires considérés comme des « outgroups », notamment les musulmans, les personnes originaires de Turquie ou d’ex-Yougoslavie et d’Afrique subsaharienne, avaient une propension supérieure à voter à gauche. L’écart en faveur du PS atteignait environ dix points entre citoyens issus de l’immigration et Suisses sans origine migratoire.
Les élections suivantes ont confirmé le phénomène. Une étude portant sur les fédérales de 2015 et 2019 constate encore une surreprésentation du PS parmi les électeurs issus de l’immigration. En 2019, PS et Verts réalisaient notamment de bons scores chez les naturalisés, tandis que ceux-ci votaient sensiblement moins UDC que les Suisses sans origine migratoire.
Attention toutefois, toutes les immigrations ne se valent pas électoralement. Les travaux comparatifs relèvent depuis longtemps une orientation plus conservatrice chez les électeurs originaires d’Europe orientale ou de l’ex-URSS, tandis que les populations turques ou appartenant à des minorités musulmanes penchent davantage vers la gauche. La nationalité d’origine, la religion et l’histoire migratoire comptent donc beaucoup plus que la simple étiquette « immigré ».
Musulman et conservateur ? À gauche toute
Le phénomène dépasse largement la Suisse. Une étude récente exploitant l’European Social Survey dans dix-huit démocraties d’Europe occidentale constate que les musulmans soutiennent les partis de gauche avec plus de 30 points d’avance sur les non-musulmans. En France, aux Européennes de 2024, 62 % des musulmans interrogés par l’IFOP avaient choisi LFI. Gaza pesait lourd : 83 % jugeaient le conflit israélo-palestinien déterminant dans leur vote.
Le paradoxe est que cet électorat n’est pas nécessairement « de gauche » sur tout. Aux États-Unis, 55 % des musulmans pensent que la société devrait décourager l’homosexualité et 48 % considèrent la progression de l’acceptation des personnes transgenres comme une évolution négative. Sur ces sujets, ils sont beaucoup plus proches des républicains que des démocrates.
La contradiction n’est pourtant qu’apparente. On ne vote pas pour un catalogue entier d’opinions. Minoritaires dans leur pays de résidence, les musulmans peuvent privilégier les partis jugés plus favorables à l’immigration, à leurs libertés religieuses, aux politiques antidiscrimination ou à leurs intérêts sociaux. Et l’hostilité rencontrée peut renforcer ce comportement : une expérience auprès de musulmans turcs en Allemagne montre que l’exposition à des signaux d’exclusion augmente la participation politique et déplace les intentions de vote vers la gauche. De quoi renforcer un alignement existant, sans toutefois parvenir à expliquer son origine.
La gauche suisse ne cache en tout cas pas son tropisme politique en faveur de l’immigration. Dans ses objectifs de législature, le PS demande que tout étranger résidant légalement depuis cinq ans puisse obtenir la nationalité et disposer du droit de vote et d’éligibilité. Il soutenait logiquement l’initiative pour la démocratie, qui prévoit un droit à la naturalisation après cinq ans de séjour légal sous certaines conditions. Le Conseil national l’a rejetée par 130 voix contre 62.
Et le passeport n’est même pas partout indispensable pour peser dans l’urne. Les étrangers disposent déjà du droit de vote cantonal dans le Jura et à Neuchâtel et de droits politiques communaux dans plusieurs autres cantons. Encore faut-il les utiliser : aux communales genevoises de 2020, les Suisses ont participé à 40,2 %, contre 28,4 % des Turcs, 21,1 % des Marocains ou seulement 17,7 % des Kosovars. La participation variait cependant fortement selon les nationalités, atteignant 40,6 % chez les Belges.
Aux États-Unis, la rente électorale se déprécie
C’est précisément cet enchaînement – immigration, naturalisation, électeurs – que Donald Trump et une partie des républicains transforment en accusation politique : les démocrates favoriseraient l’immigration pour se fabriquer de futurs votants. La gauche américaine se garde bien d’afficher cyniquement la couleur, mais le calcul électoral est patent.
Une expérience réalisée juste avant la présidentielle de 2024 est à cet égard assez savoureuse. Lorsqu’on explique à des électeurs que certains groupes immigrés pourraient soutenir Trump, le soutien à davantage d’immigration baisse chez les démocrates et augmente chez les républicains. Dans l’expérience, l’écart partisan disparaît même lorsque les sondés estiment que les nouveaux arrivants seraient favorables au candidat républicain. Les principes semblent donc perméables aux perspectives électorales.
Justement, le dividende démocrate se fissure. Les citoyens naturalisés avaient choisi Biden contre Trump par 59 % à 38 % en 2020. Quatre ans plus tard, Harris ne les devançait plus que 51 % à 47 %. Parmi les naturalisés hispaniques, Trump atteignait même 51 %, contre 39 % quatre ans auparavant ; chez les naturalisés asiatiques, il passait de 35 à 46 %. Voilà qui complique quelque peu l’idée d’électeurs de gauche livrés avec le passeport.
Le débat américain comporte enfin un second étage, celui de l’intégrité électorale. Les règles varient fortement selon les États : 37 États et Washington permettent à tout électeur de voter par correspondance sans justification : 20 ont voté Trump en 2024 et 17 Harris. Par ailleurs, 14 États et Washington ne demandent aucun document d’identité au bureau de vote, recourant à d’autres procédures de vérification. 12 d’entre eux et Washington ont voté à gauche en 2024.
Des contrôles bien moins rigoureux qui ne rendent évidemment pas légal le vote des étrangers, les non-citoyens ne pouvant participer aux élections fédérales, mais alimentent légitimement les soupçons de fraude. Un sujet qui n’a rien de théorique. Une première analyse administrative du Census Bureau publiée en août 2026 a identifié avec un haut degré de confiance plus de 24 000 dossiers de votants correspondant à des non-citoyens, sur 128 millions de dossiers examinés.
C’est faible, mais cette comparaison nationale masque une particularité du scrutin présidentiel américain : à l’exception du Maine et du Nebraska, le candidat arrivé en tête dans un État empoche tous ses grands électeurs. L’impact potentiel d’une fraude dépend donc moins de son volume national que de sa concentration dans quelques États disputés. En 2020, Biden n’a remporté la Géorgie que par 11 779 voix, et les marges furent également très faibles en Arizona et dans le Wisconsin.
Le système électoral suisse est certes bien différent de celui en vigueur outre-Atlantique. Reste une coïncidence politiquement frappante. En Suisse, le PS veut faciliter la naturalisation et étendre les droits politiques des étrangers. Or, les travaux disponibles montrent que certaines populations qui en bénéficient, notamment musulmanes, rendent volontiers la politesse dans l’isoloir. Si corrélation n’est pas causalité, difficile de balayer d’un revers de la main ce coup de pouce électoral.