lundi 15 juin 2026
LesObservateurs.ch
Menu
En direct
Éclairage UW

France : quand l’intégration cède la place à la fragmentation

À travers certaines scènes apparues lors des élections municipales françaises, je vois se confirmer une évolution inquiétante : l’abandon progressif de l’assimilation et du sentiment national au profit d’une société toujours plus fragmentée.

Uli Windisch
3 avril 2026
4 min de lecture

Les élec­tions muni­ci­pales fran­çaises ont révé­lé quelque chose de fon­da­men­tal sur l’évolution de l’immigration en Europe et sur les ten­sions pro­fondes qui appa­raissent désor­mais dans cer­tains pays occi­den­taux. Ce que nous voyons aujourd’hui en France marque une rup­ture radi­cale avec la poli­tique d’intégration et d’assimilation qui domi­nait encore il y a quelques décen­nies.

Il faut rap­pe­ler une réa­li­té his­to­rique que beau­coup semblent avoir oubliée : dans les années 1950 et 1960, aux États-Unis comme en Europe, on par­lait encore d’absorption et d’assimilation. L’idée domi­nante était que les immi­grés devaient s’intégrer pro­fon­dé­ment au pays d’accueil, jusqu’à adop­ter ses réfé­rences cultu­relles, his­to­riques et natio­nales. Cela peut cho­quer aujourd’hui, mais c’était alors consi­dé­ré comme une néces­si­té pour pré­ser­ver la cohé­sion des nations.

Or nous sommes désor­mais à l’opposé com­plet de cette logique.

Cer­taines scènes obser­vées lors des élec­tions muni­ci­pales fran­çaises sont extrê­me­ment révé­la­trices. Des maires bat­tus ou contes­tés ne peuvent plus se rendre dans cer­tains quar­tiers sans être sif­flés, agres­sés ou inti­mi­dés. Des élus locaux voient leurs véhi­cules tagués, leurs familles vivent dans la peur. Dans cer­taines com­munes, des groupes issus de l’immigration appa­raissent désor­mais comme des blocs poli­tiques struc­tu­rés récla­mant une forme d’allégeance com­mu­nau­taire.

Le fos­sé qui s’est créé entre l’ancien modèle d’intégration et la situa­tion actuelle est immense. Dans plu­sieurs quar­tiers, l’autorité publique elle-même semble par­fois recu­ler. Cer­tains ter­ri­toires deviennent pra­ti­que­ment inac­ces­sibles ou pla­cés sous contrôle social com­mu­nau­taire. En France, cer­tains parlent désor­mais ouver­te­ment de « par­ti­tion » du ter­ri­toire. D’autres évoquent même le risque de guerre civile.

On aurait tort de croire que ces phé­no­mènes ne concernent que la France.

En Suisse aus­si, cer­tains res­pon­sables poli­tiques défendent aujourd’hui une exten­sion tou­jours plus large du droit de vote aux étran­gers, par­fois sans même poser la ques­tion de l’intégration réelle, de l’attachement au pays ou de la connais­sance de son his­toire. J’observe notam­ment cette reven­di­ca­tion chez une par­tie des Verts, dont cer­tains dis­cours me paraissent tota­le­ment décon­nec­tés des réa­li­tés his­to­riques et cultu­relles de la Suisse.

On en arrive à pro­mou­voir une vision pure­ment admi­nis­tra­tive ou juri­dique de l’appartenance natio­nale, comme si une simple adhé­sion à des prin­cipes abs­traits suf­fi­sait à créer une nation. C’est exac­te­ment la logique du « patrio­tisme consti­tu­tion­nel » théo­ri­sé par Jür­gen Haber­mas : l’idée selon laquelle les peuples euro­péens devraient s’identifier non plus à une his­toire, une culture ou une conti­nui­té natio­nale, mais uni­que­ment à des prin­cipes ins­ti­tu­tion­nels.

Je consi­dère cette vision comme pro­fon­dé­ment dan­ge­reuse. Une nation ne repose pas uni­que­ment sur des règles ou des pro­cé­dures. Elle repose aus­si sur des attaches affec­tives, his­to­riques, cultu­relles et sym­bo­liques. Lorsqu’on détruit pro­gres­si­ve­ment ces repères com­muns, on ouvre la voie à une frag­men­ta­tion tou­jours plus forte de la socié­té.

Les exemples fran­çais devraient nous ser­vir d’avertissement. Pen­dant des années, beau­coup ont refu­sé de voir les ten­sions qui mon­taient dans cer­tains quar­tiers. Aujourd’hui, ces ten­sions éclatent au grand jour.

Cela ne signi­fie évi­dem­ment pas que l’immigration conduit auto­ma­ti­que­ment à de tels phé­no­mènes. La grande majo­ri­té des immi­grés en Suisse s’intègrent de manière exem­plaire. Mais pré­ci­sé­ment : cette inté­gra­tion exige un cadre clair, des exi­gences et une véri­table volon­té d’adhésion au pays d’accueil.

La natu­ra­li­sa­tion ne peut pas deve­nir une simple for­ma­li­té admi­nis­tra­tive. Elle doit impli­quer une connais­sance de la Suisse, de son his­toire, de ses ins­ti­tu­tions et de ses par­ti­cu­la­ri­tés cultu­relles. Elle sup­pose aus­si un atta­che­ment réel au pays.

Si nous aban­don­nons toute exi­gence au nom de la culpa­bi­li­sa­tion per­ma­nente ou de la peur d’être accu­sés de racisme, nous ris­quons de repro­duire pro­gres­si­ve­ment des phé­no­mènes simi­laires à ceux que connaît aujourd’hui la France.

Je pense qu’il devient urgent de regar­der ces évo­lu­tions avec luci­di­té, sans hys­té­rie mais sans naï­ve­té non plus. Beau­coup de choses qui sem­blaient impen­sables il y a encore quinze ou vingt ans sont désor­mais deve­nues réa­li­té. La Suisse ne sera pas auto­ma­ti­que­ment épar­gnée si elle cesse d’être vigi­lante.

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et ancien professeur de l’Université de Genève, Uli Windisch est né en 1946 à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.