Crise du Covid : Fauci faisait tout, la Suisse ne répondait de rien
Aux États-Unis, Anthony Fauci a concentré financement scientifique, conseil politique et parole publique. La Suisse a préféré la collégialité et le fédéralisme. Elle a évité le grand prêtre en blouse blanche, pas l’opacité ni la confusion des responsabilités. Deux modèles opposés, une même tentation : déguiser les choix politiques en verdicts scientifiques.
Anthony Fauci avait beaucoup parlé pendant la pandémie. Le 29 juillet, devant le Sénat, il a surtout fait connaître son attachement au cinquième amendement. Le contraste est cruel : celui qui incarnait la science américaine refuse désormais de répondre sur les financements de recherches à Wuhan, ses contacts avec le renseignement et ses déclarations au Congrès. Un système transformant un expert en oracle national finit par rendre chacun de ses silences assourdissant.
Fauci ne gouvernait pas seul la politique sanitaire des États-Unis durant la crise du Covid-19. Les États décidaient largement des confinements et autres restrictions, la Maison-Blanche arbitrait et plusieurs agences intervenaient. Il occupait pourtant une position hors norme. Directeur du NIAID de 1984 à 2022, membre de la task force de Donald Trump, puis conseiller médical en chef de Joe Biden, il supervisait un vaste portefeuille de recherches, conseillait l’exécutif et expliquait au pays ce que « la science » commandait. Washington avait trouvé son homme-orchestre. Personne n’avait vraiment pensé à séparer le violon, la baguette et les cuivres.
Cette concentration est devenue explosive lorsque les financements du NIH à EcoHealth Alliance, dont une partie a bénéficié à l’Institut de virologie de Wuhan, ont été examinés. L’audit fédéral n’a pas formellement établi que ces travaux avaient produit le SARS-CoV-2, mais a constaté une surveillance insuffisante, des rapports tardifs et l’impossibilité d’obtenir certains documents. L’institution chargée d’évaluer les risques devait donc aussi défendre ses propres contrôles. Si ce n’est pas à proprement parler une preuve de complot ou de conflit d’intérêts, c’est déjà une excellente recette pour nourrir les soupçons.
Quand la blouse blanche devient éminence grise
Tulsi Gabbard exploite cette faiblesse avec la délicatesse d’un procureur en campagne. La directrice du renseignement affirme que les documents déclassifiés en juin prouvent que Fauci a financé les recherches à l’origine de la pandémie, influencé les agences et menti au Congrès. Les pièces portent bien sur des financements indirects à Wuhan et des échanges avec le renseignement. Elles ne ferment pourtant pas le dossier : en 2025, l’OMS jugeait encore la transmission zoonotique mieux étayée, tout en maintenant l’hypothèse d’un accident de laboratoire faute de données suffisantes. Un demi-aveu alors que l’hypothèse de la fuite de laboratoire était naguère présentée comme une théorie complotiste.
L’accusation de Gabbard va plus vite que la démonstration. La défense de Fauci a longtemps souffert du défaut inverse : présenter toute contestation comme une offensive contre la science. Entre le procureur qui a déjà rendu un verdict avant le procès et l’expert qui confond sa parole avec une vérité révélée, le débat public avait peu de chances de rester sain.
La Suisse a évité cette personnalisation extrême. Elle a eu des visages – Alain Berset, Daniel Koch, Patrick Mathys, les présidents de la task force – sans fabriquer un Fauci helvétique cumulant financement, expertise gouvernementale et magistère médiatique. Le Conseil fédéral décidait collégialement, l’OFSP préparait les bases sanitaires, les cantons appliquaient les mesures, tandis que Swissmedic autorisait les vaccins après une évaluation interne complétée par des experts externes. Sur le papier, les rôles étaient mieux séparés. La Suisse, qui adore les cases, en avait prévu une multitude.
Responsables introuvables
Le problème est qu’elle adore aussi les zones grises entre les cases. Le Contrôle parlementaire de l’administration n’a jugé que « partiellement adéquat » l’usage des connaissances scientifiques par l’OFSP au début de la crise. Son réseau d’experts ne fut pas construit de façon proactive et les connaissances n’étaient pas toujours présentées avec transparence au Conseil fédéral. Sur les masques ou les aérosols, les divergences ont parfois été aplaties jusqu’à donner l’impression que la doctrine avait toujours été limpide. La science avançait à tâtons ; la communication préférait marcher droit.
La task force scientifique n’avait qu’un rôle consultatif. Ses interventions médiatiques lui ont pourtant donné une influence politique que certains jugeaient sans légitimité démocratique. Le fédéralisme a offert aux cantons une capacité d’adaptation réelle, tout en permettant à chacun de pointer du doigt le voisin lorsque les décisions devenaient impopulaires. La Commission de gestion du Conseil des États a relevé des lacunes dans l’intégration des cantons et la répartition des tâches durant la « situation particulière ». Les inspections parlementaires ont produit 59 recommandations et 7 interventions. Pour un système réputé naturellement équilibré, la facture en modes d’emploi est respectable.
Les deux modèles révèlent des défauts antinomiques. Aux États-Unis, l’autorité scientifique s’est concentrée dans une figure presque indissociable de la politique qu’elle conseillait. En Suisse, la collégialité et le fédéralisme ont évité le culte de l’expert unique, au prix d’une responsabilité parfois si bien distribuée qu’elle devenait introuvable.
La leçon dépasse Fauci. Une démocratie ne doit demander ni à un scientifique de gouverner à la place des élus, ni aux élus de se réfugier derrière « la science ». L’expert expose les faits, leurs limites et ses intérêts éventuels. Le politique tranche, assume et explique. À Washington, les rôles ont fusionné. À Berne, ils se sont parfois dissous. Dans les deux cas, le citoyen a fini par chercher qui décidait réellement et par découvrir que la réponse changeait selon la question.