lundi 13 juillet 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Culture

« Citizen Vigilante » : ce film n’est pas de l’art. Par David Engels

Alors que le dernier film d'Uwe Boll suscite un engouement considérable, en particulier dans les rangs conservateurs, l'historien David Engels prend le contre-pied : ce que « Citizen Vigilante » offre à son public, ce n'est pas de l'art, c'est la flatterie du ressentiment.

Dimitri Fontana
12 juillet 2026
6 min de lecture

À rebours de l’en­thou­siasme qua­si una­nime (y com­pris celui des Obser­va­teurs, il faut le dire) qui accom­pagne la sor­tie de « Citi­zen Vigi­lante » – mil­lions de vues, plé­bis­cite des réseaux sociaux, réac­tions poli­tiques en cas­cade –, nous avons choi­si de publier ce texte à contre-cou­rant, ini­tia­le­ment publié en alle­mand dans les colonnes du média Die Tages­post. Son auteur, David Engels, pro­fes­seur d’his­toire ancienne, est une voix bien connue du débat d’i­dées conser­va­teur en Europe. C’est pré­ci­sé­ment ce qui donne son poids à sa cri­tique : elle ne vient pas d’un adver­saire du film et de son public, mais d’un pen­seur qui par­tage nombre de leurs inquié­tudes sur l’é­tat de nos socié­tés – et qui refuse pour­tant de confondre l’in­di­gna­tion avec la culture. En com­pa­rant « Citi­zen Vigi­lante » au « Joker » de Todd Phil­lips, Engels pose une ques­tion que l’en­goue­ment du moment tend à étouf­fer : où passe la fron­tière entre l’œuvre d’art, qui dérange pour éle­ver, et l’a­gi­ta­tion poli­tique, qui flatte pour cap­ter ? Nous publions sa réponse parce qu’elle nous semble éclai­rer, au-delà du cas d’un film, la ligne de par­tage – de plus en plus brouillée – entre conser­va­tisme et popu­lisme, sui­vie d’un com­men­taire de notre rédac­tion.

« Citizen Vigilante », privé à bon droit de la protection due aux biens culturels. Par David Engels

Depuis plu­sieurs jours, le « Citi­zen Vigi­lante » d’Uwe Boll agite l’o­pi­nion, et comme l’es­sen­tiel a déjà été dit, on gagne­ra peut-être à élar­gir la pers­pec­tive en com­pa­rant ce film au « Joker » (2019) de Todd Phil­lips, pour se deman­der ce qui dis­tingue une œuvre d’art d’une simple agi­ta­tion poli­tique. Les deux films tournent autour de la vio­lence, du déli­te­ment social et de la figure de l’in­di­vi­du qui se dresse contre un ordre qu’il juge injuste ; et pour­tant, un monde les sépare.

Tout se joue dans la fonc­tion que le récit assigne à la vio­lence. Dans « Joker », elle n’ap­pa­raît pas comme une solu­tion, mais comme le symp­tôme d’un déla­bre­ment moral géné­ra­li­sé : Arthur Fleck n’est ni héros ni scé­lé­rat ; le spec­ta­teur est plu­tôt invi­té à revivre ses humi­lia­tions, sans jamais pou­voir prendre ses aises, mora­le­ment, face à son évo­lu­tion. Le film main­tient de bout en bout la ten­sion entre pitié et répul­sion, et c’est pré­ci­sé­ment cette ambi­va­lence qui fait sa valeur artis­tique : la méta­mor­phose du paria tour­men­té en maître de céré­mo­nie du déclin de l’Oc­ci­dent n’a­git pas comme un bra­sier puri­fi­ca­teur, mais comme le finale tra­gique d’une socié­té détruite de fond en comble – un triomphe qui est en même temps une chute abso­lue.

Le pro­ta­go­niste de « Citi­zen Vigi­lante », lui, est une figure suf­fi­sante, froide, inté­rieu­re­ment morte, dont les fan­tasmes de ven­geance pro­cèdent de l’hu­bris et non de la folie, et qui n’est pas pré­sen­tée comme le triste symp­tôme d’un monde malade, mais comme l’al­ter­na­tive « posi­tive » à un sys­tème dys­fonc­tion­nel ; et Boll a beau assu­rer que son pro­ta­go­niste va natu­rel­le­ment « trop loin », l’en­goue­ment sus­ci­té par ce « héros » qui prend enfin la jus­tice entre ses mains montre assez quel « mes­sage » une bonne par­tie du public aura, en fin de compte, rete­nu.

Certes, l’art a le droit de déran­ger, de pro­vo­quer, de pla­cer des figures dou­teuses au pre­mier plan ; mais tout est de savoir s’il conduit le spec­ta­teur, au-delà du simple affect, vers un espace où deviennent pos­sibles la puri­fi­ca­tion, le mûris­se­ment et l’é­lé­va­tion – et non la seule satis­fac­tion du res­sen­ti­ment. C’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son que « Joker » a pu être reven­di­qué par les camps poli­tiques les plus oppo­sés, les uns y lisant une cri­tique de gauche des inéga­li­tés sociales, les autres un réqui­si­toire de droite contre le déra­ci­ne­ment de l’homme moderne. On peut dou­ter, en revanche, que « Citi­zen Vigi­lante » fasse davan­tage que confor­ter le spec­ta­teur dans sa colère.

La poli­tique peut, à court terme, tirer pro­fit de ces moments d’in­di­gna­tion ; mais la véri­table culture n’a rien à y voir – et cer­tai­ne­ment pas la culture conser­va­trice, qui, dans son essence, n’a jamais consis­té à se vau­trer dans le res­sen­ti­ment, mais à cher­cher le vrai, le beau et le bien jusque dans les lieux les plus impro­bables. C’est là, au fond, que passe la fron­tière entre conser­va­tisme et popu­lisme, et l’on ne peut que déplo­rer qu’elle s’es­tompe tou­jours davan­tage sous la pres­sion de la gauche et sous l’ap­pel de la droite au res­sen­ti­ment.

Source ori­gi­nale en alle­mand : die-tagespost.de
Tra­duc­tion en fran­çais : Les Obser­va­teurs

* David Engels, né en 1979 à Ver­viers, est un his­to­rien belge, pro­fes­seur dans dif­fé­rentes uni­ver­si­tés euro­péennes. Il a publié un grand nombre d’ouvrages, tra­duits en plu­sieurs langues, sur l’antiquité, la phi­lo­so­phie de l’histoire, le com­pa­ra­tisme cultu­rel et le conser­va­tisme moderne. Il est notam­ment l’auteur du livre Le Déclin (édi­tions du Tou­can), de Que faire ? (réédi­tion à la Nou­velle Librai­rie) et de Défendre l’Europe civi­li­sa­tion­nelle (édi­tions Sal­va­tor).

Note des Observateurs

La cri­tique de David Engels est juste, et même néces­saire. Une œuvre ne devient pas grande parce qu’elle épouse nos colères, pas plus qu’un film ne devient conser­va­teur parce qu’il met en scène l’impuissance de l’État, la vio­lence cri­mi­nelle ou le désir de jus­tice. Le res­sen­ti­ment n’est pas une esthé­tique, et la com­plai­sance envers la ven­geance ne sau­rait tenir lieu de pen­sée poli­tique. À cet égard, la com­pa­rai­son avec Joker met pré­ci­sé­ment en lumière ce qui manque à Citi­zen Vigi­lante : l’ambivalence, la pro­fon­deur tra­gique, cette dis­tance sans laquelle la dénon­cia­tion tourne vite au tract.

Une ques­tion demeure pour­tant.

Nous vivons dans des socié­tés où des réa­li­tés mas­sives, long­temps dis­si­mu­lées, rela­ti­vi­sées ou inter­dites de dis­cus­sion, ne com­mencent à être regar­dées que lorsqu’elles sont mon­trées sans détour. Ce que le film de Boll perd en finesse, il le gagne peut-être en puis­sance de rup­ture. Il ne trans­forme pas néces­sai­re­ment la colère en culture ; mais il rap­pelle à un public anes­thé­sié qu’il est encore pos­sible de se mettre en colère. Et cette colère, lorsqu’elle naît du sen­ti­ment que les ins­ti­tu­tions ne pro­tègent plus les inno­cents et ne punissent plus les cou­pables, ne peut être balayée comme une simple fai­blesse popu­liste.

Il faut donc entendre l’avertissement de David Engels sans mépri­ser ce que révèle le suc­cès du film. Le conser­va­tisme ne doit pas se réduire au res­sen­ti­ment. Mais il ne peut pas davan­tage deve­nir une école de l’impuissance, raf­fi­nant indé­fi­ni­ment son diag­nos­tic pen­dant que le réel se dégrade. Entre la bru­ta­li­té du jus­ti­cier et la rési­gna­tion du spec­ta­teur, il reste à retrou­ver une colère poli­tique, col­lec­tive, ordon­née vers l’action et la res­tau­ra­tion du bien com­mun.

Le grand Jean Ras­pail l’avait expri­mé avec sa rudesse cou­tu­mière dans un mes­sage adres­sé aux audi­teurs du troi­sième col­loque de l’Institut Iliade, en avril 2016 :

« C’est très bien de plan­ter des bou­gies, de mettre des fleurs, de pleu­rer, de mettre des pho­tos etc… Mais je ne com­prends pas pour­quoi ces mani­fes­tants, qui étaient très nom­breux à ce moment-là, ne sont pas par­tis en cor­tège pour aller faire une gigan­tesque manif devant une ambas­sade de pays arabe, l’une des plus sala­fistes pos­sibles – pas ça qui manque ! – en cas­sant quelques car­reaux, en fai­sant beau­coup de bruit etc… En mani­fes­tant une réelle indi­gna­tion ! Il n’y a pas de colère… Et tant qu’il n’y a pas de colère, je ne vois pas du tout com­ment on s’en sor­ti­ra. »
Jean Ras­pail
Mes­sage aux audi­teurs du troi­sième col­loque de l’Institut Iliade, avril 2016

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.