Sofia dit non à la « Coalition des volontaires » : quand la Bulgarie ose défendre son intérêt national
Entre le refus assumé du premier ministre Roumen Radev à Paris et la signature contradictoire de sa ministre des Affaires étrangères à Kiev, la Bulgarie illustre le dilemme des petites nations européennes : servir leur peuple ou servir Bruxelles.
C’est un événement rare dans l’Union européenne : un chef de gouvernement qui dit non. Invité personnellement par Emmanuel Macron à rejoindre la « Coalition des volontaires » en marge du défilé du 14 Juillet, le premier ministre bulgare Roumen Radev a décliné sans détour. « J’ai personnellement reçu une invitation du président Macron pour participer à la Coalition des volontaires, mais je considère que la place de la Bulgarie n’y est pas, car nous ne participons pas à une coalition qui insiste sur la poursuite de l’aide financière et militaire à l’Ukraine », a‑t-il déclaré aux journalistes bulgares.
Le refus de l’escalade perpétuelle
Le raisonnement de Radev tranche avec la doxa en vigueur à Bruxelles et au siège de l’OTAN. « La solution à ce conflit n’est pas de le prolonger par des moyens militaires, mais dans une initiative diplomatique forte qui mettra enfin un terme à l’escalade », a‑t-il affirmé. Trois ans et demi après le début de la guerre, alors que la coalition pilotée par Paris et Londres – plus de trente pays – promet toujours plus de systèmes de défense aérienne, d’armes à longue portée et de « hubs » logistiques, le dirigeant bulgare pose la question que peu osent formuler : à quoi tout cela a‑t-il servi ?
Même lucidité sur les sanctions. Au moment où l’UE adopte son 21e paquet de mesures contre Moscou, Radev interroge : « Nous devons nous demander pourquoi nous en arrivons là et ce qu’il advient des vingt paquets de sanctions précédents. Ils n’atteignent manifestement pas leur objectif. » Un constat d’échec que les capitales occidentales préfèrent éluder, alors que ces mesures pèsent d’abord sur les économies européennes elles-mêmes.
L’intérêt national d’abord
Sofia a d’ailleurs joint le geste à la parole : la Bulgarie a obtenu le retrait d’un individu de la liste des sanctions, en raison des risques que son inscription faisait peser sur l’exploitation du métro de Sofia, en menaçant de bloquer l’ensemble du paquet. « Pour la première fois, la Bulgarie déclare ouvertement son intérêt national. Il n’y a rien de terrible à ce qu’un pays défende son intérêt national dans un format collectif. L’Union européenne est forte quand ses États membres sont forts », a plaidé Radev.
Sur la nouvelle « coalition antimissile » proposée par Kiev, même prudence : les décisions de sécurité, rappelle-t-il, se prennent dans les formats existants – une manière polie de refuser la multiplication des structures parallèles qui engagent les États sans mandat populaire. Et alors que la Commission européenne place la Bulgarie sous procédure de déficit excessif, Radev renvoie Bruxelles et l’opposition à leurs responsabilités : « Je n’accepte pas les critiques et les conseils de partis qui ont conduit le pays à la catastrophe financière. »
Kiev, ou la revanche de l’appareil
Mais l’histoire ne s’arrête pas là – et c’est peut-être le plus révélateur. Dès le lendemain, la ministre des Affaires étrangères Velislava Petrova signait à Kiev, aux côtés d’Ursula von der Leyen et de Volodymyr Zelensky, lors du sommet Ukraine – Europe du Sud-Est, une déclaration reconnaissant la Coalition des volontaires comme un « mécanisme efficace » et engageant la Bulgarie à renforcer sa participation : soutien politique, militaire et financier, pression accrue sur la Russie, livraisons de systèmes antimissiles, appui aux aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et à sa future adhésion à l’OTAN.
Deux messages en vingt-quatre heures. L’opposition europhile s’est engouffrée dans la brèche : Nikolaï Denkov (PP) dénonce une « schizophrénie politique », Ivaïlo Mirtchev (DB) y voit une manœuvre pour « exploiter le vote prorusse à l’élection présidentielle ». Kostadin Kostadinov (Vazrajdane) fustige, lui, « la duplicité typique du cabinet Radev, qui dit une chose à l’étranger, une autre en Bulgarie, et une troisième à Kiev ». L’analyste Vesela Tcherneva (ECFR) confirme malgré elle le diagnostic souverainiste : pour Bruxelles, c’est bien la parole de Radev qui fait foi, et la Bulgarie « commence à s’éloigner du champ de l’accord européen ». « Ce n’est pas un comportement transactionnel – c’est un choix politique », concède-t-elle.
Un choix politique, en effet. Seul pays du sommet de Kiev avec la Serbie d’Aleksandar Vucic à manifester des réserves, la Bulgarie de Radev rejoint le petit cercle des États qui refusent que leur politique étrangère soit écrite ailleurs que dans leur capitale. Le grand écart entre le premier ministre et sa ministre montre surtout la force des mécanismes d’entraînement bruxellois : même quand un gouvernement dit non, l’appareil diplomatique, lui, continue de signer.
Méfiance, monsieur le premier ministre
Reste à savoir si Sofia tiendra la ligne – et à quel prix. Car Roumen Radev serait bien avisé de ne pas sous-estimer ce qui l’attend. Dans le meilleur des cas, un destin à la Viktor Orbán : la mise au ban permanente, les procédures à répétition – celle du déficit excessif n’en est sans doute que l’avant-goût –, les fonds européens brandis comme une arme, l’étiquette infamante de « cheval de Troie de Moscou » collée à chaque prise de parole. Budapest a montré qu’on pouvait survivre politiquement à ce traitement ; mais c’est une guerre d’usure de tous les instants.
Dans le pire des cas, le scénario que les souverainistes d’Europe centrale et orientale connaissent par cœur : la déstabilisation intérieure, ce que ses partisans appelleront une « révolution de couleur ». Les ingrédients sont déjà sur la table – une opposition qui hurle à la « schizophrénie politique » et à la trahison des alliés, des ONG et des think tanks bruxellois qui théorisent la « dérive » bulgare, une élection présidentielle en ligne de mire, et un appareil d’État dont sa propre ministre des Affaires étrangères vient de démontrer qu’il pouvait signer à Kiev le contraire de ce que son chef déclare à Paris. Quand la rue s’enflammera – et elle s’enflammera –, il sera commode d’y voir la « société civile » spontanée plutôt que l’aboutissement d’une pression méthodique.
À Radev, donc, de choisir sa méfiance : verrouiller sa majorité, reprendre en main sa diplomatie, parler directement à son peuple avant qu’on ne parle à sa place. La voix bulgare de la désescalade dérange sur le flanc oriental de l’OTAN, où la surenchère est devenue la norme. C’est peut-être le signe qu’elle porte – et la raison pour laquelle on cherchera à la faire taire.