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40 000 milliards de dette : qui prête encore aux États-Unis ?

L'Amérique doit désormais 40 000 milliards de dollars. Le chiffre a fait le tour du monde, mais il cache l'essentiel. Trois questions simples éclairent mieux la situation : à quelle vitesse cette dette grossit-elle ? Combien coûte-t-elle ? Et surtout, qui accepte encore de prêter ? La réponse à cette dernière question est en train de changer, et presque personne n'en parle.

Dimitri Fontana
23 août 2026 Modifié le 24 août 2026 à 12h08
9 min de lecture

Nous écrivions en mai, dans une réflexion libre sur la dette américaine, que les États-Unis n’avaient plus les atouts qui leur avaient permis, après la guerre, d’effacer leurs dettes sans douleur : une économie en plein essor, une population jeune, des prix stables. L’été a confirmé le diagnostic, plus vite que prévu.

Une dette qui grossit plus vite que prévu

Au 18 août, le compteur officiel du Trésor affichait 40 047 milliards de dollars – de l’ordre de 300 000 dollars par ménage américain. Les experts du Congrès, chargés des prévisions, n’attendaient ce chiffre que pour la fin de l’année : la réalité a pris quatre mois d’avance sur leurs calculs. Autre repère : il a fallu cinq ans pour passer de 30 000 à 40 000 milliards, mais cinq mois pour le dernier millier.

Cette année, l’État fédéral dépense environ 2 000 milliards de plus qu’il n’encaisse, près de 6 % de la richesse produite par le pays, alors que le ministre des Finances, Scott Bessent, avait promis de ramener ce découvert à 3 %. À deux mois de la fin de l’exercice comptable, le trou dépasse déjà celui de toute l’année dernière. Les baisses d’impôts, le remboursement des taxes douanières annulées par la Cour suprême et la guerre contre l’Iran ont coûté bien plus que ce que les coupes dans l’administration ont rapporté.

Précisons, pour ne pas céder au catastrophisme : il n’existe aucun seuil magique au-delà duquel tout s’effondre, une partie de ces 40 000 milliards – environ un cinquième – est de l’argent que l’État se doit à lui-même, et le Trésor trouve toujours preneur pour ses emprunts. Le problème n’est pas le niveau atteint. C’est la pente.

Des prêteurs qui font payer leur méfiance

Quand un État emprunte, il paie un intérêt, comme n’importe quel ménage. Et comme pour un ménage, le taux dépend de la confiance du prêteur. Or, pour prêter aux États-Unis sur trente ans, les investisseurs exigent désormais plus de 5,3 % par an – du jamais-vu depuis 2007. Détail révélateur : ce n’est pas la banque centrale qui a relevé ses taux, puisque le sien reste entre 3,50 et 3,75 %. C’est le marché qui, de lui-même, fait payer plus cher les emprunts longs. Traduit en langage courant, le message des prêteurs tient en trois phrases : nous voulons bien continuer. Mais plus au même prix. Et plus pour aussi longtemps.

La facture, elle, tombe déjà : les seuls intérêts coûtent plus de 1 000 milliards de dollars par an au budget américain. C’est davantage que l’armée.

Racheter sa propre dette, ou soigner le thermomètre

Pour calmer le jeu, le Trésor a annoncé le 19 août qu’il doublerait ses rachats de vieilles obligations : au moins 4 milliards de dollars par opération dès le 9 septembre. L’idée est simple : en rachetant lui-même ses titres, l’État soutient leur cours et espère faire baisser les taux. Mais il ne rembourse rien ce faisant. Il déplace de l’argent d’une poche à l’autre : la dette change de forme, pas de taille.

L’accalmie a duré une journée ; le surlendemain, les taux étaient revenus à leur point de départ. Un chef économiste européen a résumé le sentiment général d’une formule cruelle : Bessent réorganise les chaises longues du Titanic. Cruelle, mais exacte : ces rachats traitent un symptôme. La maladie – des déficits sans fin – reste entière.

Il y a plus gênant. Agir sur les taux, c’est normalement le travail de la banque centrale, pas du ministère des Finances. Quand le second s’en charge parce que la première s’y refuse, une frontière essentielle commence à s’effacer : celle qui sépare le budget de l’État de la planche à billets. L’étape d’après, connue des économistes, c’est le moment où la banque centrale fixe ses taux non plus pour contenir les prix, mais pour que l’État puisse continuer à payer sa dette. Les États-Unis n’en sont pas là. Mais le décor s’installe : Jerome Powell a dû céder en mai la présidence de la banque centrale à un proche de Donald Trump, la justice fédérale le poursuit, et l’inflation est au plus haut depuis trois ans. Chaque pas paraît anodin. C’est leur addition qui inquiète.

Le vrai basculement : les prêteurs d’hier s’en vont

Tout cela, la presse l’a raconté. Voici ce qu’elle raconte moins : ce n’est pas seulement le montant de la dette qui change. Ce sont les prêteurs.

Pendant des décennies, l’Amérique a vécu avec des créanciers idéaux : des banques centrales étrangères et des caisses de pension qui achetaient sa dette par principe, la gardaient des décennies et ne discutaient pas le prix. Ces prêteurs-là se retirent, les uns après les autres.

La Chine d’abord. Elle détenait plus de 1 300 milliards de dollars de dette américaine en 2013 ; il lui en reste moins de 700, son plus bas niveau depuis la crise de 2008. Pékin ne vend pas brutalement, ce qui reviendrait à scier la branche sur laquelle il est assis : il laisse ses titres arriver à échéance sans les renouveler, et achète de l’or à la place, depuis dix-sept mois sans interruption. Le Japon, premier créancier étranger de Washington, suit à son rythme : ses propres emprunts d’État rapportent enfin quelque chose, alors pourquoi l’épargne japonaise irait-elle encore se placer de l’autre côté du Pacifique ?

Le mouvement est général. D’après le World Gold Council, les banques centrales de la planète détiennent aujourd’hui plus d’or que de dette américaine – une première depuis les années 1990. Interrogées sur leurs intentions, elles annoncent la suite : neuf sur dix comptent encore augmenter leur or, trois sur quatre prévoient de réduire la part du dollar dans leurs réserves. Ce n’est plus de la prudence. C’est un déménagement.

Alors, qui prend le relais ? Des prêteurs d’un genre nouveau. Une loi adoptée en 2025 oblige les émetteurs de « stablecoins » – ces jetons numériques conçus pour valoir toujours un dollar – à placer l’argent de leurs clients en bons du Trésor. Résultat : Tether, une seule société de ce secteur, détient plus de 100 milliards de dette américaine, davantage que la plupart des États de la planète. Le ministre Bessent s’en félicite ouvertement et y voit une nouvelle source de financement pour l’État fédéral.

La rotation des créanciers
Des prêteurs stratégiques, patients et longs cèdent la place à des prêteurs privés, courts et procycliques
ILS SE RETIRENT
Banques centrales étrangères
Leurs réserves d'or (≈ 4 000 Md$) dépassent désormais leurs avoirs en dette américaine
Investisseurs japonais
Le 30 ans nippon rapporte plus de 4 % : l'épargne de Tokyo n'a plus besoin de partir
Fonds de pension
Le recul des retraites à prestations définies assèche l'appétit pour les échéances longues
ILS PRENNENT LE RELAIS
Émetteurs de stablecoins
La loi les oblige à détenir des bons du Trésor à très courte échéance
Fonds spéculatifs
Positions à effet de levier, dénouées au premier choc de marché
Le Trésor lui-même
Rachats de ses propres obligations, portés à 4 Md$ par opération
Sens du basculement maturité plus courte demande plus volatile refinancement plus fréquent
Créanciers historiques en retrait Créanciers de substitution
Schéma de principe : rien de ce basculement n'apparaît dans le ratio dette / PIB. Les ordres de grandeur sont ceux de l'été 2026 ; ils illustrent une tendance, non un instantané comptable exhaustif.

Où est le problème ? Dans le caractère de ces nouveaux prêteurs. Les anciens étaient patients et fidèles ; les nouveaux sont pressés et volages. Les fonds spéculatifs achètent avec de l’argent emprunté et revendent tout au premier coup de tabac. Quant aux sociétés de cryptomonnaies, leur appétit suit la fièvre du bitcoin – lequel a perdu la moitié de sa valeur depuis octobre. L’Amérique remplace des créanciers de père de famille par des créanciers de casino. Rien de tout cela ne se voit dans les statistiques de la dette. Tout se verra le jour d’une tempête.

Un problème mondial : l’argent patient se fait rare

L’économiste genevois François Savary le rappelait samedi dans Forum : l’endettement est un mal mondial. C’est vrai, et ce n’est pas une consolation. La France emprunte à plus de 4 % sur dix ans, du jamais-vu depuis 2009. L’Allemagne, pourtant réputée sérieuse, paie ses taux les plus élevés depuis 2011. Le Royaume-Uni frôle les 6 % sur trente ans. Et l’an prochain, l’Italie devra trouver de quoi renouveler l’équivalent de 17 % de son économie, la France de 12 %.

Pourquoi tout le monde en même temps ? Parce que le grand acheteur silencieux a disparu. Pendant quinze ans, les banques centrales ont acheté la dette des États sans discuter, avec de l’argent créé pour l’occasion. C’est terminé, et les États doivent de nouveau convaincre de vrais épargnants – qui, eux, ont des exigences. S’y ajoutent le pétrole, remonté vers 90 dollars avec la guerre en Iran, et un concurrent inattendu : les géants de la technologie, qui empruntent des sommes record pour financer leurs usines d’intelligence artificielle. États et entreprises puisent désormais dans le même bassin d’épargne. Et le bassin n’est pas extensible.

Voilà pourquoi parler de « crise de la dette américaine » décrit mal la situation. Le monde ne traverse pas une crise, qui finirait par se dénouer. Il s’installe dans une pénurie : celle de l’argent que l’on accepte de prêter longtemps.

Comment sort-on d’une dette pareille ?

L’histoire ne connaît que quatre portes de sortie. La croissance : produire plus pour rembourser sans douleur – c’est le pari officiel de Bessent, pour qui ces 40 000 milliards n’ont rien de magique. L’austérité : dépenser moins – promise à chaque élection, jamais tenue. L’inflation : laisser monter les prix pour que la dette fonde toute seule, aux dépens de celui qui a prêté. Et la quatrième, la plus discrète : forcer certains acteurs à détenir la dette de l’État, qu’ils le veuillent ou non.

Cette dernière méthode avance déguisée en règles techniques, en normes de sécurité, en obligations de réserves. Contraindre les sociétés de cryptomonnaies à acheter des bons du Trésor, comme le fait la loi de 2025, en est déjà une version douce. Retenons surtout ceci : aucune de ces quatre portes n’est indolore, chacune désigne un payeur. Et les deux plus probables – l’inflation et la contrainte déguisée – ont un avantage politique décisif : elles taxent l’épargnant sans jamais passer par un vote.

Et la Suisse ?

La Suisse fait figure de bonne élève, et François Savary a raison de le souligner : frein à l’endettement inscrit dans la Constitution, budget tenu, une dette parmi les plus faibles du monde développé. Quand Paris emprunte à plus de 4 %, Berne emprunte pour presque rien.

Encore faut-il comprendre d’où vient ce privilège, sous peine de le perdre. Les États-Unis empruntent à bon compte parce que le monde ne peut pas se passer d’eux ; la Suisse emprunte à bon compte parce qu’elle est prudente. La différence est capitale. Le privilège américain est un capital hérité, qui s’use à mesure qu’on en abuse. Le privilège suisse est une réputation, qui se regagne chaque année – et peut se perdre en une législature.

Deux ombres au tableau, tout de même. D’abord, si la Confédération n’a guère de dette, la Banque nationale détient d’énormes réserves en dollars : l’exposition américaine existe bel et bien, elle est simplement logée ailleurs. Ensuite, dans un monde qui doute, l’argent du monde entier cherche refuge dans le franc – ce qui fait monter notre monnaie et pénalise nos exportateurs.

La vraie question, au fond, n’est pas de savoir quand la dette américaine explosera. Elle n’explosera probablement jamais de façon spectaculaire. La vraie question est de savoir ce qu’un monde d’argent cher fait aux pays qui n’ont plus aucune marge de manœuvre. Ceux qui ont gardé la leur pourront choisir leur avenir. Les autres le subiront – en appelant cela une fatalité.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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