46 alertes par jour pour contenus pédocriminels : la Suisse rattrapée par l’industrialisation des abus en ligne
La Suisse a reçu 16 750 alertes américaines liées à de possibles contenus pédocriminels en 2025. Si ce chiffre ne correspond ni à autant d’auteurs ni à autant de victimes, il révèle l’ampleur croissante prise par ce phénomène qui n’épargne pas plus la Suisse que ses voisins.
16 750 alertes en un an, soit environ 46 par jour. Les signalements transmis à la Suisse par le National Center for Missing & Exploited Children américain donnent la mesure du flot auquel les enquêteurs doivent désormais faire face. Mais pas celle, exacte, de la pédocriminalité suisse : le NCMEC avertit lui-même que ses statistiques mesurent un niveau de signalement, pas le nombre de victimes, d’auteurs ou même d’enquêtes ouvertes.
La tendance n’en est pas moins lourde. Fedpol avait déjà reçu 15 736 signalements en 2024. L’office explique lui-même cette hausse à la fois par l’amélioration des systèmes de détection des plateformes et par une augmentation effective des contenus interdits circulant en ligne. Internet a changé d’échelle : plateformes classiques, messageries, darknet et désormais contenus générés par intelligence artificielle permettent de produire et diffuser les images sans frontières. Fedpol centralise et trie ces signalements avant de transmettre les dossiers exploitables aux polices cantonales.
La Suisse n’est pourtant pas un cas isolé, loin de là. Dans l’Union européenne, les volumes se comptent également par dizaines ou centaines de milliers selon les pays : environ 17 400 signalements pour l’Autriche en 2024, contre plus de 150 000 en France et plus de 200 000 en Allemagne. Rapporté à la population, le chiffre suisse apparaît même inférieur à celui de ses grands voisins : environ 1 835 signalements NCMEC par million d’habitants en 2025, contre 2 170 en Autriche, 2 470 en France, 2 510 en Allemagne et près de 4 600 en Italie.
L’affaire Kidflix donne une idée de l’échelle prise par le phénomène. Cette plateforme internationale démantelée en 2025 comptait 1,8 million d’utilisateurs et plus de 91 000 vidéos uniques. Près de 1 400 suspects ont été identifiés. Fedpol et sept polices cantonales suisses ont participé à l’opération internationale. Et le problème ne reste évidemment pas derrière un écran : des procédures suisses récentes ont aussi mis au jour des soupçons d’abus commis directement sur des enfants avant que les images ne circulent. Les réseaux de prostitution en ligne abritent également des annonces concernant des mineurs.
La police coopère, le droit court après les nouvelles pratiques
La riposte à ce fléau repose sur un système très helvétique : les cantons enquêtent et poursuivent, tandis que fedpol coordonne les dossiers via le réseau NEDIK, coopère avec Europol et Interpol et tient à jour une base de données nationale d’empreintes numériques permettant de reconnaître automatiquement des images déjà identifiées. La Suisse participe aussi aux équipes internationales chargées d’identifier victimes et auteurs à partir de détails présents dans les photos ou vidéos. Interpol dispose notamment de la base ICSE.
Reste que la loi court encore derrière les usages. Le Conseil national a soutenu en juin une obligation de signalement des soupçons de contenus pédocriminels pour les plateformes, hébergeurs et autres intermédiaires numériques. Le projet doit renforcer la détection. Par ailleurs, une réforme actuellement en consultation veut créer une infraction spécifique visant les adultes engageant des communications sexuelles avec un enfant de moins de 16 ans : le « grooming » ou pédopiégeage. La consultation court jusqu’au 29 octobre 2026.
Comme pour les autres branches de la criminalité, la Suisse est confrontée, comme ses voisins, à un marché transnational où les contenus et produits illégaux franchissent les frontières en une seconde, tandis que police, justice et législateur restent organisés par frontières, cantons et procédures.
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