Immigration et marché du travail : ce que l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions » met réellement en jeu

Immigration et marché du travail : ce que l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions » met réellement en jeu

Le débat sur l'initiative pour la durabilité s'est largement focalisé sur la démographie, le logement et les infrastructures. Le marché du travail, qui en constitue pourtant un enjeu central, a occupé une place plus discrète. C'est là que l'immigration produit ses effets les plus concrets, et c'est là que les données fédérales les plus récentes éclairent une question simple : dans quelle mesure la Suisse maîtrise-t-elle le rythme auquel sa population active s'accroît ?

Ce que disent les chiffres

Un point doit être posé d'emblée. Le taux de chômage suisse s'établit à 3,0 % en avril 2026, un niveau historiquement bas, inférieur à la moyenne des années 2004-2017. Le chômage des Suisses, en particulier, reste contenu, à 2,1 %. L'idée selon laquelle l'immigration aurait dégradé le marché du travail ne résiste pas à l'examen des séries longues.

Il faut aller plus loin. Le rapport 2025 de l'Observatoire sur la libre circulation constate que la main-d'œuvre venue de l'UE/AELE s'intègre bien, affiche un taux de participation au marché du travail supérieur à celui des Suisses, et contribue aux assurances sociales davantage qu'elle n'en perçoit. Sur le long terme, cette immigration a accompagné la prospérité du pays.

Le même rapport relève toutefois une exception, qui mérite l'attention :

« la situation est inverse dans l'assurance-chômage. Les ressortissants de l'UE/AELE présentent un risque plus élevé de tomber au chômage, notamment parce qu'ils travaillent plus souvent dans des emplois moins stables plus sujets à des variations conjoncturelles ou saisonnières. »

Les chiffres d'avril 2026 le confirment : le taux de chômage des ressortissants UE/AELE atteint 4,8 %, soit plus du double de celui des Suisses. Cette main-d'œuvre se concentre dans des secteurs cycliques − construction, hôtellerie-restauration, industrie − qui embauchent les premiers quand l'économie accélère et licencient les premiers quand elle ralentit.

Une élasticité importée

Ce mécanisme est rarement formulé, et il est pourtant central. La libre circulation rend le marché du travail suisse plus élastique : il se gonfle vite dans les phases d'expansion − c'est l'argument, réel, de la flexibilité que ses défenseurs mettent en avant. Cette élasticité a une contrepartie symétrique : le marché se dégonfle plus brutalement en bas de cycle. Ce que l'on décrit comme « flexibilité » lorsque la conjoncture est favorable est le même mécanisme qui amplifie le chômage lorsqu'elle se retourne. Le SECO lui-même relie le surcroît de risque de chômage de cette main-d'œuvre aux variations conjoncturelles et saisonnières.

Sur un an, le chômage progresse de près de 10 %, et le chômage de longue durée de plus de 30 %. Une réserve s'impose : ces quelques mois ne suffisent pas à établir un retournement durable, et la remontée du taux s'apparente pour l'instant à une normalisation après un plancher exceptionnel. Mais c'est précisément lorsque ces signaux apparaissent que la question du niveau de volatilité acceptable se pose. La Suisse a, avec cette main-d'œuvre, importé une exposition au cycle qui n'a jamais été soumise comme telle à un arbitrage démocratique. L'initiative ouvre la possibilité de cet arbitrage.

L'effet sur l'assurance-chômage

De cette exposition découle une conséquence sur les assurances sociales. En période de retournement, les emplois cycliques disparaissent d'abord, et l'assurance-chômage en absorbe le coût. Sur la durée, les travailleurs européens cotisent plus qu'ils ne perçoivent, et l'assurance-chômage n'est pas déficitaire de leur fait au sens comptable strict. Mais une assurance ne se mesure pas seulement à son solde de long terme : elle se mesure aussi à sa capacité à encaisser les chocs. Plus la part de main-d'œuvre exposée aux cycles s'accroît, plus l'amplitude des coups durs grandit. C'est cette amplitude, davantage que le solde, qui constitue l'enjeu pour les travailleurs − suisses comme étrangers déjà installés − les plus exposés à ces à-coups.

Le volet asile : une cible affichée, un effet limité

L'initiative agit en deux temps. Au seuil de 9,5 millions d'habitants, elle prévoit des mesures « en particulier en matière d'asile et de regroupement familial » ; ce n'est qu'en dernier recours, si le plafond de 10 millions est franchi, que la libre circulation avec l'UE serait dénoncée. Or les ressortissants d'États tiers − qui relèvent largement de l'asile et du regroupement familial, et non de la libre circulation − connaissent, le rapport 2025 le confirme, une intégration plus difficile et un risque de chômage nettement supérieur.

La portée de ce levier est cependant limitée. Ces flux sont en partie incompressibles, et les contingents d'États tiers, déjà modestes, ne sont pas toujours atteints. Agir sur cette population ne suffirait pas, à soi seul, à infléchir la courbe démographique. L'argument relève moins du volume que de la cohérence : une politique d'immigration maîtrisée suppose de pouvoir moduler l'ensemble de ses canaux, y compris celui dont les résultats d'intégration sont les moins bons. C'est cette capacité de modulation que l'initiative entend rendre au législateur − sans qu'on puisse lui prêter des effets démographiques qu'elle n'aurait pas.

La maîtrise du rythme

Reste la dimension de principe. Le volume de l'immigration de travail ne dépend plus aujourd'hui d'un choix souverain : il suit largement la conjoncture européenne et la demande des entreprises. La documentation officielle de la votation le formule ainsi :

« le nombre d'immigrants dépend surtout du marché du travail. »

Le réglage d'un paramètre qui touche le logement, les infrastructures, les salaires et la cohésion sociale est ainsi, pour une large part, délégué à la conjoncture. L'initiative ne supprime pas l'immigration de travail, dont un volume substantiel demeurerait possible ; elle vise à réintroduire un degré de maîtrise sur son rythme. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et un ralentissement de la croissance, cette question de la maîtrise se distingue d'une posture de fermeture.

Deux modèles

L'enjeu du scrutin ne se réduit pas à une opposition « pour ou contre les étrangers ». Il porte sur un arbitrage entre deux modèles : un marché du travail très ouvert et dynamique, mais dont l'amplitude des cycles échappe largement au contrôle interne ; ou un marché plus mesuré, possiblement moins performant dans les phases d'expansion, mais plus stable et dont les coûts sociaux en période de crise sont mieux contenus.

La libre circulation a accompagné vingt ans de prospérité, ce que les données établissent clairement. La question soumise au vote est de savoir si ce réglage doit être reconduit à l'identique alors que les conditions économiques et géopolitiques évoluent, ou si un pays est fondé à décider lui-même du rythme de sa croissance plutôt que de le laisser déterminer par des forces qu'il ne pilote pas directement. C'est, au fond, sur cette question que se joue le scrutin du 14 juin.

Dimitri Fontana


Note sur les sources

  • Les données sur le chômage (taux global 3,0 %, taux des Suisses 2,1 %, taux UE/AELE 4,8 %, évolutions annuelles du chômage et du chômage de longue durée) proviennent du rapport mensuel du SECO « La situation sur le marché du travail » (avril 2026), tableau 5, consultable sur le portail officiel de la statistique du marché du travail (www.arbeit.swiss).
  • Les constats relatifs à l'intégration de la main-d'œuvre UE/AELE, à son risque de chômage plus élevé lié aux variations conjoncturelles et saisonnières, et à l'intégration plus difficile des ressortissants d'États tiers proviennent du vingt et unième rapport de l'Observatoire sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l'UE (SECO, 1er juillet 2025), Management Summary. Ce rapport, dans son appréciation d'ensemble, porte un jugement plus favorable de la libre circulation que la lecture proposée ici : il souligne notamment qu'entre 2010 et 2024, le chômage des Suisses est resté bas et que la participation des travailleurs âgés a augmenté malgré une forte immigration.
  • Les éléments relatifs au mécanisme de l'initiative (seuils de 9,5 et 10 millions, mesures portant « en particulier » sur l'asile et le regroupement familial, dénonciation de l'ALCP en dernier recours) et au caractère limité des contingents d'États tiers proviennent du texte de l'initiative et de son analyse par les médias suisses (RTS, mars 2026), ainsi que de la documentation officielle de la votation.

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