Voile islamique : après l’Argovie, Zurich monte au front
Zurich rejoint l’Argovie, Saint-Gall et Zoug dans l’offensive contre le voile islamique à l’école. Les cantons ont la main sur l’instruction publique, mais pas sur les droits fondamentaux : pour les élèves, Lausanne a déjà dit non.
Le voile islamique est désormais dans le viseur du Parlement zurichois. Par 87 voix contre 82 et six abstentions, le Conseil cantonal a chargé le gouvernement d’élaborer une base légale interdisant les couvre-chefs religieux aux filles et aux enseignantes dans les écoles et jardins d’enfants publics. La motion UDC invoque l’égalité entre les sexes et présente le voile comme un marqueur d’« oppression ». Le gouvernement a deux ans pour revenir devant le Parlement.
Un front cantonal qui s’élargit
Zurich rejoint un front cantonal qui s’élargit. Le 25 août, le Grand Conseil argovien a imposé à son exécutif de préparer une interdiction du voile pour les écolières de moins de 16 ans. En juin, Saint-Gall avait demandé une interdiction des vêtements et symboles religieux pour les enseignants des écoles publiques. À Zoug, l’UDC vient d’annoncer une initiative populaire après une motion similaire en 2025. Le fédéralisme sert ici de laboratoire : chaque canton établit les règles pour son école, sans pouvoir enjamber la Constitution fédérale.
Le mur du Tribunal fédéral
C’est là que Zurich risque de se trouver face à un mur. Le rapport du Conseil fédéral de 2025 résume la règle : le foulard islamique à l’école publique relève des cantons, mais leurs décisions restent soumises aux droits fondamentaux fédéraux. En 2015, le Tribunal fédéral a ainsi jugé qu’un bannissement général du hijab pour les élèves constituait une atteinte disproportionnée à la liberté de conscience et de croyance. Les élèves ne représentent pas l’État et ne sont pas tenus à sa neutralité religieuse. Pour les enseignantes, la marge est beaucoup plus large : dès 1997, le Tribunal fédéral avait validé à Genève l’interdiction du foulard à une institutrice au nom de la neutralité confessionnelle.
La bataille se joue donc sur deux terrains juridiques différents : interdire le voile aux enseignantes peut s’appuyer sur une jurisprudence ancienne, l’étendre aux élèves revient à provoquer frontalement celle de 2015. L’Argovie a choisi le même bras de fer, son gouvernement avertissant déjà du risque constitutionnel.
La Confédération n’en est pourtant pas à son coup d’essai dans la lutte contre l’islamisation. En 2009, 57,5 % des votants ont inscrit dans la Constitution l’interdiction de construire des minarets. En 2021, 51,2 % ont accepté l’interdiction de se dissimuler le visage, appliquée depuis 2025 et visant notamment le voile intégral. Dans ces deux cas, le peuple réuni au niveau fédéral a pu modifier la norme suprême. Les parlements cantonaux n’ont pas ce luxe : pour faire reculer le voile à l’école, ils devront encore passer sous les fourches caudines de Lausanne.
La France relance la bataille du voile
Le débat ne s’arrête pas à la frontière. En France, le voile s’est imposé comme le sujet de la rentrée politique. Dimanche 30 août, le député RN Jean-Philippe Tanguy a annoncé sur BFMTV que le Rassemblement national sanctionnerait d’une amende le port du voile islamique dans l’espace public en cas de victoire en 2027 – au même titre, a-t-il précisé, que le défaut de ceinture de sécurité. Le lendemain soir, Marine Le Pen a confirmé sur X :
« Je soumettrai aux Français par référendum une grande loi de lutte contre les idéologies islamistes avec de nombreuses mesures puissantes, y compris la pénalisation du voile islamiste dans l’espace public ».
Jordan Bardella écarte toute « police du vêtement » : la mesure passerait par les urnes.
La proposition a aussitôt déclenché un tollé. Gouvernement et gauche dénoncent une atteinte à la liberté religieuse, une partie de la droite doute de son applicabilité ; Le Temps évoque un « débat explosif » relancé en pleine campagne présidentielle. Éric Zemmour applaudit au contraire : le voile n’est pas « l’arme de prétendus militants islamistes », mais « la preuve d’une islamisation profonde et galopante de nos rues et de notre pays ». Quant à la droite parlementaire, elle a déjà pris date : en décembre 2025, Laurent Wauquiez et une trentaine de députés LR déposaient une proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public.
Si le RN choisit la voie référendaire, c’est d’abord par nécessité : une loi ordinaire d’interdiction serait presque certainement censurée par le Conseil constitutionnel. D’où le pari de Marine Le Pen sur l’article 11 de la Constitution – dont les juristes préviennent qu’il n’échapperait pas forcément, lui non plus, au contrôle des Sages.
Le peuple en dernier recours
Des deux côtés du Jura, les élus se heurtent donc aux mêmes juges, et cherchent la parade au même endroit : dans un vote populaire. À ceci près qu’en Suisse, les instruments existent et ont déjà servi – les minarets en 2009, la dissimulation du visage en 2021 – et que l’UDC zougoise s’apprête à s’en servir de nouveau. En France, tout dépend d’un scrutin présidentiel fixé au printemps 2027, et de la victoire d’une candidate qui promet cette interdiction depuis 2012 sans avoir jamais pu la mettre en œuvre.