Police préventive : Minority Report attendra encore un peu
Les polices romandes ne manquent pas seulement de proximité : plusieurs cantons tardent à généraliser des dispositifs qui évaluent le risque de violence avant le passage à l’acte. Jusqu’où peut aller cette logique ?
En Suisse romande, la police cherche désormais à arriver avant le passage à l’acte. Selon la RTS, seuls Neuchâtel, Fribourg et Berne remplissent tous les critères du programme national de « gestion cantonale des menaces » (GCM), destiné à mieux détecter et suivre les personnes susceptibles de commettre des violences graves. Le « retard » romand porte donc moins sur la présence policière que sur la capacité à repérer un danger avant qu’il ne devienne une infraction.
Le mécanisme va bien au-delà d’une patrouille plus visible dans les quartiers. À Neuchâtel, la brigade spécialisée traite préventivement les menaces de mort, violences conjugales graves, harcèlement obsessionnel, radicalisation ou risques de tuerie de type « amok » et son intervention peut se dérouler sans procédure pénale. À Fribourg, la loi cantonale vise les personnes dont le comportement ou les propos laissent supposer une « propension marquée » à la violence. La police ne travaille donc plus seulement sur des infractions commises, mais sur un risque évalué de passage à l’acte.
Le parallèle avec la vieille « police de proximité » française s’arrête assez vite. Le modèle lancé sous Lionel Jospin à partir de 1998, puis globalement supprimé par Nicolas Sarkozy en 2003, cherchait d’abord à rapprocher les policiers de la population : présence territoriale, connaissance du quartier, prévention et contact. La Gendarmerie nationale en donne elle-même cette définition. Et le débat n’a pas disparu : en 2026, le Sénat présente encore les polices municipales comme une « action de proximité » complémentaire des forces de l’État. La GCM suisse répond à une autre question : quels signaux justifient qu’une personne soit évaluée et suivie avant une violence grave ?
C’est ici qu’apparaît la frontière avec la « police prédictive ». Aux États-Unis, Los Angeles a mis fin en 2020, après neuf ans, à son utilisation du système PredPol. Un rapport californien rappelle également qu’une analyse de 23 631 prédictions de son successeur, Geolitica, dans le New Jersey, avait trouvé moins de 0,5 % de correspondances avec des crimes signalés. Aux Pays-Bas, la police a retiré fin 2025 son Crime Anticipation System, qui estimait où et quand la criminalité risquait de survenir à partir des données policières passées. L’administration reconnaissait elle-même la limite : l’absence de signalements dans une zone ne signifie pas qu’il ne s’y passe rien.
La Suisse n’en est pas là : la GCM reste fondée sur des comportements ou propos concrets et sur une évaluation humaine. La pente mérite néanmoins d’être surveillée : plus on veut intervenir tôt, plus il faut décider sur des actes qui, précisément, n’ont pas encore eu lieu. L’AI Act européen a posé une limite en interdisant qu’une IA prédise le risque criminel d’une personne uniquement à partir de son profil ou de ses traits de personnalité. Prévenir vaut mieux que guérir, encore faut-il savoir à partir de quand prévenir revient à soupçonner.