Neutralité : la peur comme argument de campagne
Le camp du "NON" semble l'avoir oublié : le texte soumis au peuple ne porte ni sur la Russie, ni sur l’Ukraine, ni sur Vladimir Poutine.
« Il est très facile d’être neutre lorsque personne ne vous demande de choisir ; la neutralité ne prend tout son sens que lorsque les pressions commencent. »
À écouter les adversaires de l’initiative sur la neutralité, on pourrait croire que la question posée est la suivante : faut-il soutenir Vladimir Poutine ? Cette substitution est au cœur de la campagne, car il est beaucoup plus facile d’agiter le chiffon (usé) de la menace russe que de répondre à la véritable question : la Suisse entend-elle rester un État neutre, ou poursuivre son rapprochement progressif avec le bloc occidental ?
Ce que l’on vote réellement
Le texte soumis au peuple ne porte ni sur la Russie, ni sur l’Ukraine, ni sur Vladimir Poutine. L’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse » veut inscrire dans la Constitution le caractère perpétuel et armé de la neutralité. Elle interdit l’adhésion de la Suisse à une alliance militaire ou défensive, restreint sa participation aux sanctions prises contre les États belligérants, à l’exception de celles décidées par l’ONU et des mesures destinées à empêcher leur contournement, et réaffirme enfin la vocation de la Confédération à mettre sa neutralité au service de la médiation.
Le principal changement concerne les sanctions internationales : la Suisse ne pourrait plus reprendre de manière autonome celles que décide l’Union européenne. Voilà le cœur du débat, et il n’a rien à voir avec le fait de savoir si la Russie est sympathique, démocratique ou fréquentable. Une politique de neutralité qui dépendrait de l’opinion que l’on porte sur tel ou tel gouvernement ne serait précisément plus une politique de neutralité.
La neutralité n’est pas l’adhésion au « bon camp »
Depuis 2022, une conception singulière de la neutralité s’est progressivement imposée dans une partie du débat public : la Suisse pourrait demeurer neutre tout en s’alignant politiquement sur les sanctions de l’Union européenne, en intensifiant ses coopérations militaires avec les pays de l’OTAN et en intégrant différents dispositifs de sécurité européens. Il suffirait, en somme, de continuer à employer le mot « neutralité » pour que celle-ci demeure intacte. C’est précisément cette évolution que l’initiative vient contester.
En août 2024, une commission d’étude instituée par le DDPS et présidée par Valentin Vogt recommandait ainsi une application plus souple de la neutralité, accompagnée d’un rapprochement avec l’OTAN et l’Union européenne. Dans le même temps, la Suisse a multiplié les coopérations, avec notamment l’ouverture à Genève d’un bureau de liaison permanent de l’OTAN, sa participation au projet de défense aérienne Sky Shield ou encore sa coopération dans le cadre de PESCO.
On peut juger chacun de ces choix justifié, mais il faut alors avoir l’honnêteté d’en reconnaître la direction commune : la Suisse se rapproche progressivement du système de sécurité occidental. C’est un choix purement politique, parfaitement défendable comme tel par ses partisans, mais ce n’est ni une fatalité géographique ni une exigence de la neutralité. Et c’est précisément parce que cette évolution relève d’un choix politique qu’il est légitime que le peuple suisse décide, s’il le souhaite, de lui fixer une limite constitutionnelle.
L’épouvantail russe : diversionary war theory
Il existe une vieille mécanique politique que l’on désigne sous le nom de « guerre de diversion » : lorsqu’un pouvoir est confronté à des difficultés intérieures qu’il peine à résoudre, la désignation d’une menace extérieure permet de déplacer le débat, de resserrer les rangs et de reléguer les contestations internes au second plan. Nul besoin, pour que le mécanisme fonctionne, d’imaginer une menace entièrement fabriquée ou quelque complot ourdi dans les arrière-salles du pouvoir : il suffit qu’un danger réel ou supposé acquière une utilité politique telle que chacun ait intérêt à l’amplifier.
L’Union européenne fournit aujourd’hui un terrain particulièrement favorable à cette mécanique. Croissance anémique, perte de compétitivité, finances publiques dégradées, crise industrielle, tensions migratoires, gouvernements fragilisés et progression, dans plusieurs pays, de forces politiques contestant le cours suivi depuis des décennies : les sujets de mécontentement ne manquent pas. En France, l’instabilité politique se double d’une situation budgétaire alarmante ; en Allemagne, Friedrich Merz affronte une impopularité considérable tandis que l’AfD poursuit sa progression. Même les prévisions de la Commission européenne reconnaissent une croissance faible, des problèmes persistants de compétitivité et des finances publiques sous pression. Dans ce contexte, la menace russe offre un extraordinaire principe de simplification : les difficultés européennes ne disparaissent certes pas, mais elles changent de rang dans l’ordre des priorités.
Le changement de vocabulaire est à cet égard spectaculaire. Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte affirme que la Russie pourrait être prête à employer la force contre l’Alliance dans les cinq ans ; l’Union européenne, de son côté, s’est engagée dans un programme de réarmement susceptible de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires d’ici à 2030. Ce qui fut présenté pendant des décennies comme un projet essentiellement économique, juridique et politique assume désormais de plus en plus les attributs d’un bloc stratégique, avec son industrie de défense, ses capacités militaires à coordonner, ses frontières orientales à renforcer et, nécessairement, l’adversaire autour duquel cette cohésion nouvelle peut s’organiser.
La Russie remplit parfaitement cette fonction. Elle permet de donner une cohérence à des politiques qui, sans elle, appelleraient des débats beaucoup plus embarrassants : pourquoi augmenter massivement les dépenses militaires alors que les budgets publics sont déjà sous tension ? Pourquoi approfondir l’intégration européenne dans le domaine de la défense ? Pourquoi faire de la politique étrangère et militaire un nouvel espace de convergence entre des États dont les intérêts ne coïncident pas toujours ? Une fois posée l’hypothèse d’une confrontation prochaine avec Moscou, ces questions changent de nature : ce ne sont plus des choix politiques à discuter, mais des nécessités auxquelles il faudrait se soumettre.
C’est précisément là que cette guerre de diversion européenne rencontre le débat suisse. Les partisans d’un rapprochement toujours plus étroit avec l’Union européenne et l’OTAN voudraient faire monter la Confédération sur le même radeau : puisque « l’Europe » serait menacée, la Suisse devrait naturellement participer à sa défense, reprendre ses sanctions, intégrer progressivement ses dispositifs de sécurité et considérer toute distance prise avec le bloc occidental comme une dangereuse ambiguïté.
Or c’est précisément ce raisonnement que la neutralité suisse a pour fonction de récuser. La Confédération n’a pas à nier les menaces auxquelles les États européens estiment être confrontés, pas davantage qu’elle n’a à adopter leur lecture du monde, leurs ennemis ou leurs priorités stratégiques. Elle n’est ni un avant-poste de l’OTAN ni un membre périphérique de l’Union européenne. Ce que Bruxelles, Berlin, Paris ou Varsovie considèrent comme leur intérêt collectif ne devient pas, par quelque mystérieuse évidence géographique, l’intérêt national suisse.
Le tour de passe-passe consiste donc à présenter comme une réponse à la Russie ce qui constitue en réalité un choix beaucoup plus profond : l’arrimage progressif de la Suisse au bloc occidental. Dès lors, toute défense d’une neutralité stricte devient suspecte de complaisance envers Moscou, toute critique des sanctions une faveur faite à Vladimir Poutine et toute volonté de conserver ses distances avec l’OTAN une forme d’aveuglement face au danger. La Russie finit ainsi par rendre inutile le débat sur la neutralité elle-même : il suffit de brandir l’ennemi pour que l’alignement paraisse aller de soi.
C’est exactement l’inverse qu’il faudrait faire. Plus le continent européen entre dans une logique de blocs, de réarmement et de confrontation, plus la neutralité suisse retrouve sa raison d’être.
Une Suisse armée, mais non alignée
Défendre une neutralité stricte ne signifie pas défendre une Suisse faible, bien au contraire. La neutralité suisse a toujours été armée, et elle n’a de crédibilité que si le pays reste capable de défendre son territoire, ses infrastructures, son espace aérien, ses réseaux énergétiques et ses voies de communication. Et les menaces contemporaines sont nombreuses : drones, cyberattaques, sabotage, espionnage, brouillage des communications, attaques contre les infrastructures critiques. La Suisse doit naturellement s’en protéger, mais se défendre n’implique pas de choisir un camp.
C’est là que le débat européen introduit une confusion constante : à force de présenter toute menace comme la justification d’un rapprochement avec l’OTAN, on finit par faire de l’alignement militaire la conséquence naturelle de la sécurité. Or toute l’histoire de la neutralité suisse repose précisément sur l’idée inverse : assurer sa sécurité sans entrer dans le jeu des alliances. Il n’y a donc aucune contradiction à vouloir une armée suisse forte et une politique étrangère indépendante ; la contradiction serait plutôt de prétendre préserver la neutralité tout en intégrant toujours davantage les mécanismes politiques et militaires d’un seul des blocs.
La neutralité n’est ni de droite ni de gauche
Les adversaires de l’initiative cherchent volontiers à la réduire à l’UDC, à Christoph Blocher ou à une prétendue fascination de certains milieux pour Moscou. Pourtant, la neutralité dépasse largement ces catégories.
Le 2 juillet, le Parti suisse du travail a lancé, avec le Comité pacifiste et internationaliste pour la neutralité, sa propre campagne en faveur de l’initiative. Ses raisons ne sont évidemment pas celles de l’UDC : refus des blocs militaires, pacifisme, opposition au réarmement, non-alignement. Cela importe finalement assez peu, sinon pour montrer qu’on peut parvenir au même choix politique depuis des traditions radicalement différentes, parce que la question dépasse les appartenances partisanes.
La neutralité n’est pas davantage rendue suspecte parce que l’UDC la défend qu’elle ne deviendrait respectable parce qu’une partie de la gauche pacifiste s’y rallie. Elle doit être jugée pour ce qu’elle est : une conception de la souveraineté suisse et de la place que notre pays entend occuper dans les rapports de force internationaux.
À quoi sert une neutralité qui disparaît dès qu’elle devient difficile ?
C’est probablement la question centrale. Il est très facile d’être neutre lorsque personne ne vous demande de choisir ; la neutralité ne prend tout son sens que lorsque les pressions commencent.
Lorsque deux camps s’affrontent, chacun considère naturellement que sa cause est juste et attend des États neutres qu’ils comprennent que, cette fois-ci, la situation est différente : la gravité des événements imposerait de sortir de l’équilibre, et le refus de choisir reviendrait déjà à choisir l’adversaire. Toutes les guerres produisent ce raisonnement.
Si la neutralité suisse doit être suspendue chaque fois qu’un conflit provoque une émotion légitime dans l’opinion publique ou qu’un camp se présente comme le défenseur incontestable du droit, elle ne vaut pratiquement rien. Ce principe n’a d’intérêt que s’il survit précisément aux crises qui rendent son application difficile.
La Suisse n’a pas besoin d’aimer la Russie pour refuser de devenir son ennemie, pas plus qu’elle n’a besoin de détester l’Ukraine pour refuser de devenir son alliée. Elle n’a pas à être pro-russe, pro-ukrainienne, pro-américaine ou pro-européenne : elle doit définir sa politique étrangère en fonction de ses propres intérêts, de ses propres institutions et de sa propre tradition diplomatique.
Le véritable choix du 27 septembre
Le premier sondage SSR donne 54 % de non contre 42 % de oui, tandis que l’enquête 20 Minutes/Tamedia annonce un rejet encore plus important. L’initiative part donc battue, mais les rapports de force électoraux ne changent rien à la nature de la question.
Depuis plusieurs années, la Suisse avance progressivement vers une conception toujours plus flexible de sa neutralité. Les sanctions européennes ont constitué une étape majeure ; les rapprochements sécuritaires et militaires avec l’OTAN et l’Union européenne en constituent d’autres, et leur succession dessine une direction parfaitement lisible.
Le 27 septembre offre donc aux Suisses la possibilité de décider s’ils veulent poursuivre dans cette direction ou réaffirmer une ligne beaucoup plus ancienne : coopérer avec tous, sans appartenir à aucun camp.
Voilà pourquoi nous voterons OUI à l’initiative sur la neutralité, non parce que nous nierions les guerres, les menaces ou les rapports de force internationaux, mais parce qu’un petit État indépendant n’a aucun intérêt à importer sur son territoire les antagonismes des grandes puissances.
La Suisse a bâti une part considérable de son prestige, de son utilité diplomatique et de sa sécurité sur une idée simple : ne pas appartenir aux camps qui s’affrontent. Il serait pour le moins paradoxal qu’elle y renonce précisément au moment où, en Europe comme ailleurs, ces camps recommencent à se former.
Le 27 septembre, il ne s’agira donc pas de voter pour ou contre Vladimir Poutine, mais de décider si, dans le monde qui vient, la Suisse entend encore n’appartenir qu’à elle-même.