Manifestation anti-G7 : premières casses à Genève
Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté dimanche à Genève contre le G7 d'Évian. La journée a toutefois été marquée par les violences de plusieurs centaines d'activistes du black bloc, responsables de dégradations, d'affrontements avec la police et de nombreuses interpellations.
Selon la police cantonale, environ 600 individus se réclamant du « black bloc » se sont greffés au cortège anti-G7, qui rassemblait au moins 20 000 personnes (60 000 selon la coalition No G7). Cagoulés, vêtus de noir, ils n’ont pas tardé à montrer ce qu’ils étaient venus chercher : pas un débat, mais de la casse.
Jouer à la guerre civile
Dès 16h30, les premiers dégâts tombaient. Une voiture incendiée. Des heurts près de la gare Cornavin. Puis la tension a grimpé d’un cran vers 18h, lorsque le défilé a atteint le quartier des Nations, contraignant la police à recourir aux gaz lacrymogènes. Bouteilles, pierres, morceaux de ciment et pétards ont volé en direction des forces de l’ordre. Plusieurs bâtiments ont été pris pour cible – les locaux du cabinet PricewaterhouseCoopers, le siège de l’Union internationale des télécommunications, les vitrines de la Banque du Léman et de Raiffeisen. Des vitres brisées tout au long du parcours.
Le contraste est saisissant. Une grande partie du cortège défilait derrière diverses revendications politiques, tandis qu’en queue de manifestation une frange déterminée saccageait la ville. Le politologue Frédéric Esposito a d’ailleurs exprimé l’espoir que ces débordements « ne péjorent pas » le message des manifestants pacifiques. Reste que, comme souvent dans ce type de mobilisation, quelques centaines de casseurs ont fini par confisquer l’attention médiatique et reléguer au second plan les revendications du reste du cortège.
Et c’est là que perce le paradoxe de la journée. Le sommet se tient à Évian, en France. Pas à Genève. Côté français, toute contestation de terrain était devenue quasi impossible : contrôles renforcés aux frontières, pass obligatoire, transports perturbés, dispositif policier verrouillé. Le collectif No G7 France a d’ailleurs renoncé à déclarer la moindre manifestation en Haute-Savoie, face aux risques juridiques encourus. Restait Genève, à une vingtaine de kilomètres sur la même rive du Léman : la seule grande ville accessible à portée du sommet, avec son quartier des Nations en cible symbolique. Pour les black blocs, le calcul était limpide. À Évian, ils auraient affronté un mur sans jamais l’approcher. À Genève, ils trouvaient une vraie ville – des vitrines, des sièges d’entreprises et d’institutions, une foule où se fondre et où nuire. Le G7 servait de prétexte ; la ville voisine a payé l’addition.
En fin de soirée, la police a encerclé entre 150 et 250 personnes dans une nasse, entre le Quai Wilson et l’avenue de France. Parmi elles, un père et son fils de 11 ans qui ne participaient même pas à la manifestation. La libération, au compte-gouttes et avec contrôle d’identité, a commencé peu avant minuit. Une vingtaine d’interpellations ont été recensées.
La Suisse était-elle tenue d’accepter ces manifestations ?
La question appelle une réponse en deux temps car le droit suisse, lui, ne confond pas le manifestant pacifique et le casseur.
Sur le principe, oui, Genève devait garantir l’expression de cette colère. La liberté de réunion est inscrite à l’article 22 de la Constitution fédérale, relayée par l’article 32 de la Constitution genevoise, par l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme et par le Pacte de l’ONU sur les droits civils et politiques. Une manifestation pacifique est présumée légale. L’État ne peut donc ni l’interdire arbitrairement, ni la disperser par la force. Sur ce socle, autoriser un cortège anti-G7 n’était pas une faveur des autorités : c’était une obligation démocratique. Et c’est précisément ce qu’elles ont fait.
Mais ce droit n’a jamais été absolu, et c’est là que la réponse bascule. Le Tribunal fédéral a établi de longue date qu’il n’existe qu’un droit conditionnel à l’usage accru de l’espace public, ce qui autorise un régime d’autorisation préalable. Toute restriction reste possible dès lors qu’elle repose sur une base légale, sert un intérêt public prépondérant et demeure proportionnée – les trois conditions posées par l’article 36 de la Constitution. Les autorités pouvaient donc fixer un parcours, imposer des horaires, assortir l’autorisation de charges. Elles n’étaient nullement désarmées.
Surtout, la protection constitutionnelle couvre le rassemblement pacifique – et lui seul. Elle ne s’étend pas d’un millimètre aux jets de pierres, aux incendies de voitures ou aux vitrines fracassées. Genève était tenue d’accueillir les dizaines de milliers de manifestants venus défiler ; elle n’avait aucune obligation de tolérer les 600 black blocs venus s’y greffer. Pour ces derniers, ce n’est plus la liberté de réunion qui s’applique, mais le droit pénal – et il s’applique pleinement, sans que les droits fondamentaux puissent servir de paravent à la casse.
Reste que ce partage des rôles a quelque chose de troublant. France et Suisse sont liées par les mêmes textes – la Convention européenne des droits de l’homme, le Pacte de l’ONU – et toutes deux pouvaient, en droit, accueillir une manifestation. Elles ont fait deux choix opposés. Côté français, on a saturé le terrain : périmètres de protection autour d’Évian, accès sur QR code, près de 16 000 hommes mobilisés. Pas d’interdiction frontale – qui se serait exposée à la censure des juges de Strasbourg – mais un bouclage rendant toute contestation matériellement impraticable. Côté suisse, on a autorisé, encadré, puis encaissé les débordements. Le résultat ne relève pas de l’intention prouvée, mais le constat est là : le dispositif français a eu pour effet de reporter la contestation sur la rive d’en face. Et c’est Genève qui a payé – au sens propre. La facture sécuritaire du sommet pour les cantons concernés se chiffre en millions de francs, dont la Confédération assume 80 %. Plusieurs millions pour sécuriser les retombées d’un événement qui ne se tient même pas sur son sol.
Genève dispose d’ailleurs d’un arsenal taillé pour ces situations. Adoptée en votation en 2012, la Loi cantonale sur les manifestations sur le domaine public (LMDPu) permet notamment de mettre les frais d’intervention policière à la charge des organisateurs lorsqu’une manifestation dégénère. Le texte allait même plus loin : il prévoyait un délai de carence interdisant aux organisateurs fautifs toute nouvelle manifestation pendant un à cinq ans – disposition que le Tribunal fédéral a toutefois annulée en 2013, au nom de la liberté de réunion. La logique du législateur genevois restait limpide : quand des casseurs saccagent la ville, ce sont les organisateurs qui doivent passer à la caisse.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la Suisse « devait » accepter ces manifestations. Elle le devait, pour les pacifiques ; elle ne le devait pas, pour les violents. La question, celle qui agite réellement le débat suisse jusque dans les parlements cantonaux, est ailleurs : jusqu’où encadrer, sanctionner et faire payer les débordements sans dissuader les citoyens honnêtes d’exercer un droit qui fonde la démocratie ? Dimanche soir, entre une voiture qui brûlait au quartier des Nations et un enfant de 11 ans coincé dans une nasse, Genève a offert l’image exacte de ce dilemme non résolu.
Le sommet du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) se tient à Évian du 15 au 17 juin. Des perturbations sont annoncées jusqu’au 19.