Du rebut aux ports francs : le trafic de biens culturels passe aussi par la Suisse
Le mobilier de Chandigarh, passé des rebuts aux salles de ventes les plus prestigieuses, illustre un trafic mondial dans lequel la Suisse n’est pas hors circuit : enchères, stockage et saisies montrent combien le marché helvétique reste lui aussi exposé.
À Chandigarh, en Inde, le patrimoine a longtemps fini au rebut avant de devenir de l’or. Le mobilier dessiné dans les années 1950 principalement par le Suisse Pierre Jeanneret, cousin et collaborateur du célèbre architecte franco-suisse Le Corbusier, a été abandonné, vendu comme ferraille ou dispersé avant que les collectionneurs occidentaux ne s’y intéressent.
Désormais, l’Inde tente aussi de récupérer des pièces soupçonnées d’avoir quitté illégalement les institutions publiques : en juin 2026, deux fauteuils identifiés par leurs numéros d’inventaire ont été retirés d’une vente parisienne et deux enquêtes pénales ont été ouvertes.
La Confédération n’est pas spectatrice de ce phénomène : en décembre 2024, une maison de ventes de Villars-sur-Ollon proposait un ensemble attribué à Le Corbusier et à Pierre Jeanneret, avec une provenance annoncée de la Panjab University, de la Haute Cour et de bâtiments administratifs de Chandigarh. Aucun élément public trouvé ne permet toutefois d’affirmer que ce lot précis avait été exporté illégalement.
Le problème du trafic de biens culturels dépasse largement ce dossier. En juin 2025, l’Office fédéral de la culture a restitué 48 objets patrimoniaux à l’Italie. Plusieurs avaient été acquis ou importés illégalement en Suisse, puis saisis dans des procédures pénales à Bâle-Ville, Genève, Saint-Gall, Zurich, au Tessin et à Neuchâtel. Le phénomène n’est donc ni théorique, ni uniquement genevois.
Genève reste néanmoins un point sensible. En 2016, les douanes ont découvert aux Ports francs 48 objets précolombiens décrits dans l’inventaire comme de simples « objets personnels en bois ». Restitués au Pérou, ils appartenaient à des catégories signalées par les Listes rouges de l’ICOM. Le Parlement lui-même s’est penché en 2023 sur le rôle « parfois décrié » des ports francs dans la partie illicite du trafic d’art, ainsi que sur les liens possibles avec le blanchiment.
Les 22 Listes rouges de l’ICOM ne recensent pourtant pas des objets volés : elles signalent des catégories particulièrement exposées au pillage et au trafic. Pour les pièces effectivement déclarées volées ou disparues, INTERPOL tient une base de plus de 57 000 objets, alimentée par des informations policières certifiées.
La Suisse dispose de contrôles et restitue les objets saisis. Les affaires accumulées montrent pourtant qu’elle peut aussi servir, selon les dossiers, de marché ou de lieu de stockage à des biens culturels dont la provenance ou l’importation pose problème. Parler de « recel suisse » serait excessif, nier que les circuits du trafic passent aussi par la Confédération le serait tout autant.