« L’Iran est devenu l’un des laboratoires du monde multipolaire » : grand entretien avec Régis Le Sommier
Alors que le Moyen-Orient traverse l'une des périodes les plus dangereuses de son histoire récente, le magazine OMERTA consacre son nouveau hors-série à l'Iran, acteur incontournable des bouleversements géopolitiques en cours. Entre confrontation avec Israël, rivalité avec les États-Unis, rapprochement avec la Russie et la Chine, intégration aux BRICS et affirmation d'un monde multipolaire, la République islamique se trouve aujourd'hui au cœur des grands équilibres internationaux.
Pour comprendre les enjeux de cette crise et dépasser les clichés qui entourent souvent ce pays, OMERTA a choisi de privilégier le terrain. Son directeur, Régis Le Sommier, grand reporter et ancien directeur adjoint de Paris Match, s’est rendu en Iran ainsi qu’au Liban afin de recueillir témoignages, analyses et observations directes au plus près des événements.
À l’occasion de la parution de ce numéro exceptionnel, Régis Le Sommier revient pour Les Observateurs sur les enseignements de son voyage, l’évolution du rapport de force entre l’Occident et l’Iran, les limites de la puissance américaine au Moyen-Orient et les transformations profondes de l’ordre international qui se dessinent aujourd’hui sous nos yeux.
Entretien
Pourquoi consacrer un hors-série entier à l’Iran aujourd’hui ? Le conflit entre Israël et l’Iran est-il devenu le principal foyer de tension du Moyen-Orient ou révèle-t-il quelque chose de plus profond sur l’évolution du monde ?
Bien sûr, il y a le face-à-face avec Israël, devenu l’un des principaux foyers de tension de la région. Mais réduire la question iranienne à ce seul affrontement serait une erreur. Ce que révèle cette crise, c’est avant tout la transformation profonde de l’ordre international.
Pendant près de trente ans, après la chute de l’Union soviétique, les États-Unis ont bénéficié d’une position quasi hégémonique : ils pouvaient intervenir militairement, imposer des sanctions, fixer les règles du jeu mondial. Or l’Iran est précisément l’un des pays qui a résisté à cette logique. Malgré quarante années de sanctions, d’isolement, de pressions militaires et d’opérations clandestines, le régime est toujours là.
C’est ce qui rend ce pays si intéressant à observer. L’Iran n’est plus seulement un acteur moyen-oriental : il est devenu l’un des symboles de l’émergence d’un monde multipolaire, aux côtés de la Russie, de la Chine et des BRICS. Ses relations avec Moscou et Pékin, son intégration dans de nouvelles structures économiques et son influence régionale en font un acteur incontournable.
Le conflit révèle aussi les limites de la puissance américaine. Les États-Unis demeurent la première puissance militaire du monde, mais ils n’ont plus la liberté d’action du début des années 2000. L’Irak, l’Afghanistan, la Syrie ont montré que la supériorité militaire ne suffit pas toujours à produire les résultats politiques recherchés.
Ce qui m’a frappé en Iran, c’est aussi l’écart entre nos représentations occidentales et la réalité du terrain. Nous regardons ce pays à travers le seul prisme du régime, du nucléaire ou des tensions militaires. Mais l’Iran est aussi une civilisation millénaire, un État-nation puissant, une population jeune, éduquée et profondément consciente des enjeux qui l’entourent.
Enfin, ce hors-série est né d’une conviction journalistique simple : il faut aller voir. Trop de commentaires sont produits à distance. Nous avons fait l’inverse, à Téhéran, au Liban, sur les lieux des frappes, auprès des populations et des responsables. Car au-delà des discours officiels, ce sont les réalités du terrain qui permettent de comprendre ce qui se joue.
Au fond, ce numéro pose une question bien plus vaste : assistons-nous à la fin de l’ordre mondial né après la Guerre froide et à l’émergence d’un nouvel équilibre encore incertain ? L’Iran en est aujourd’hui l’un des meilleurs observatoires.
Vous avez choisi un titre provocateur : « La faute de Trump, le bourbier de l’Amérique ». Pourquoi ? Certaines décisions américaines ont-elles renforcé l’influence régionale de l’Iran plutôt que de l’affaiblir ?
Le titre est volontairement provocateur, mais ce n’est pas un slogan. Il ne s’agit pas de dire que Donald Trump serait seul responsable. Les tensions entre Washington et Téhéran remontent à 1979 et traversent plusieurs administrations, républicaines comme démocrates.
En revanche, on peut légitimement s’interroger sur certaines décisions du premier mandat Trump. La plus importante est le retrait unilatéral de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018. Cet accord n’était pas parfait, ses critiques étaient nombreuses, y compris aux États-Unis, mais il offrait un cadre de dialogue qui contenait une partie des tensions. Son abandon a ouvert une nouvelle phase de confrontation.
L’autre événement majeur est l’élimination du général Soleimani en janvier 2020. Tactiquement, l’opération a supprimé l’un des principaux architectes de la stratégie régionale iranienne. Mais elle a aussi renforcé la cohésion du régime et ravivé un puissant sentiment national.
Plus largement, le paradoxe de la politique américaine depuis vingt ans est que plusieurs interventions censées affaiblir l’Iran ont produit l’effet inverse. La chute de Saddam Hussein a supprimé l’un des principaux contrepoids régionaux à Téhéran, et les guerres successives ont souvent créé des espaces où les réseaux d’influence iraniens ont prospéré.
C’est là qu’intervient l’idée de « bourbier ». Les États-Unis restent la première puissance militaire mondiale, mais ils se heurtent à une réalité commune à l’Irak et à l’Afghanistan : il est souvent plus facile de renverser un équilibre que d’en bâtir un nouveau.
Le vrai sujet n’est donc pas de savoir si Trump a eu raison ou tort, mais pourquoi la première puissance du monde peine depuis des décennies à atteindre ses objectifs politiques dans cette région. Car les faits sont là : l’Iran reste sous sanctions et sous pression permanente, et pourtant le régime tient, son influence subsiste et il s’intègre davantage au monde multipolaire naissant. Au fond, l’Amérique est-elle encore capable d’imposer seule sa volonté au Moyen-Orient comme elle le croyait au lendemain de la Guerre froide ? C’est l’un des grands débats stratégiques de notre époque.
Vous vous êtes rendu à Téhéran pendant une période extrêmement tendue. Quelle a été votre plus grande surprise ? L’Iran réel correspond-il à l’image qu’en donnent les médias occidentaux ?
La première surprise, c’est justement l’écart entre l’Iran dont on parle et celui que l’on découvre sur place.
En Occident, l’Iran se résume souvent à quelques images : les mollahs, le nucléaire, les manifestations, les sanctions, les tensions avec Israël ou les États-Unis. Tout cela existe. Mais à Téhéran, on découvre immédiatement une réalité bien plus complexe : une capitale de près de dix millions d’habitants, moderne, dynamique, avec ses embouteillages, ses centres commerciaux, ses universités, et une jeunesse connectée, extrêmement informée du reste du monde.
Ce qui m’a frappé, c’est le niveau d’éducation de la population. On est loin du cliché d’une société fermée. Les discussions atteignent souvent un très haut niveau politique et historique ; les Iraniens connaissent parfaitement les rapports de force régionaux et l’histoire de leur pays.
Il y a aussi une réalité peu perçue depuis l’Europe : le poids de l’histoire. L’Iran ne se voit pas seulement comme la République islamique née en 1979, mais comme l’héritier d’une civilisation plusieurs fois millénaire. Cette conscience historique, omniprésente, explique en partie sa résilience face aux pressions extérieures.
Le rapport au pouvoir surprend également. On imagine un pays soit entièrement acquis au régime, soit entièrement opposé. La réalité est plus nuancée. Les critiques existent, parfois très fortes, sur l’économie, les libertés ou la corruption, mais elles ne se traduisent pas automatiquement par un rejet de l’État ou de la nation. C’est un phénomène observé ailleurs : quand une population estime son pays menacé, les réflexes nationaux prennent le dessus sur les divisions internes.
J’ai enfin été frappé par la façon dont les sanctions ont transformé la société. Elles ont créé d’immenses difficultés – inflation, baisse du pouvoir d’achat, accès limité à certaines technologies – mais aussi favorisé des mécanismes d’adaptation, voire une forme d’autonomie économique.
Au fond, l’erreur que nous commettons est de regarder l’Iran à travers le seul prisme de ses dirigeants ou de ses conflits. Or un pays ne se résume jamais à son gouvernement. L’Iran est à la fois une puissance régionale, une civilisation ancienne, une société moderne et une population qui aspire, comme partout, à vivre normalement. C’est cette complexité que nous avons voulu restituer, car l’Iran est sans doute l’un des pays les plus mal connus du monde contemporain.
Dans les rues de Téhéran, avez-vous rencontré une population prête à se soulever contre le régime ou une société qui se resserre face à la pression extérieure ?
Ce qui frappe, c’est la difficulté à faire entrer la société iranienne dans nos catégories simplistes.
Depuis plusieurs années, les mouvements de contestation ont été importants. Les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa Amini ont révélé de véritables tensions, notamment chez les jeunes, sur les libertés individuelles, les contraintes sociales, les difficultés économiques ou la corruption. Personne ne peut nier cette réalité.
Mais sur place, on comprend mieux que l’existence de ces critiques ne signifie pas que la population souhaite un changement de régime à n’importe quel prix. Les sociétés sont toujours plus complexes que les slogans qu’on leur projette de l’étranger.
Nous avons entendu des critiques parfois très sévères : lassitude face aux sanctions, à l’inflation, aux restrictions. Mais aussi une forte sensibilité à la souveraineté nationale. C’est essentiel pour comprendre l’Iran : beaucoup ont le sentiment que leur pays subit depuis des décennies des pressions permanentes – sanctions, menaces militaires, assassinats ciblés, déstabilisation. Que l’on partage ou non cette analyse, elle est très présente dans les esprits.
Dès lors, une partie de la population distingue ses critiques internes de son attitude face à une menace extérieure. On peut désapprouver le gouvernement tout en refusant l’idée d’une intervention étrangère. C’est récurrent dans l’histoire : les tensions internes cèdent souvent devant le sentiment d’un danger extérieur. Et en Iran, le nationalisme ne se réduit pas à la République islamique ; il s’enracine dans une conscience civilisationnelle bien plus ancienne.
J’ai aussi été frappé par le pragmatisme des Iraniens. Beaucoup parlent moins d’idéologie que de questions concrètes : le coût de la vie, les difficultés à voyager, l’accès aux biens importés, l’avenir de leurs enfants. Ce qui domine, ce n’est pas tant une logique révolutionnaire qu’une forme de fatigue, et l’aspiration à davantage de stabilité.
C’est l’une des erreurs des observateurs extérieurs : interpréter chaque contestation comme le prélude à un changement de régime imminent. Or l’histoire montre qu’une société peut être à la fois critique envers ses dirigeants et attachée à la continuité de l’État. La réalité est donc bien plus nuancée qu’une opposition binaire entre soutien et rejet – une société traversée par des débats et des aspirations contradictoires, mais aussi par un fort sentiment national qui se renforce quand la pression extérieure augmente.
Votre reportage montre un pays frappé par les sanctions mais qui continue de fonctionner. Considérez-vous encore l’Iran comme un État isolé ? Quel rôle jouent la Russie, la Chine et les BRICS ?
Non, et c’est l’une des principales leçons de ce voyage. L’Iran est sanctionné, sous pression, parfois marginalisé dans certaines institutions occidentales, mais il n’est plus isolé au sens où on l’entendait il y a vingt ou trente ans.
Longtemps, nous avons confondu isolement vis-à-vis de l’Occident et isolement vis-à-vis du monde. Ce sont désormais deux choses différentes. Les sanctions occidentales ont eu des conséquences réelles – moins d’investissements, des échanges financiers compliqués, un accès restreint à certaines technologies. Personne à Téhéran ne le nie. Mais le centre de gravité économique et politique du monde est en train de se déplacer.
On observe l’intégration progressive de l’Iran dans des réseaux alternatifs qui se développent hors du cadre occidental. Son adhésion aux BRICS, au 1er janvier 2024, est symboliquement majeure : elle signifie que des puissances représentant une part considérable de la population et de l’économie mondiales ne le considèrent pas comme un paria.
La Russie joue un rôle central. Depuis la guerre en Ukraine, Moscou et Téhéran affrontent des problématiques similaires – sanctions, restrictions financières, pressions diplomatiques –, ce qui a favorisé un rapprochement stratégique : corridors de transport, mécanismes financiers alternatifs, coopération énergétique.
La Chine est sans doute plus importante encore. Pékin est devenu le principal partenaire économique de nombreux pays de la région. Les Chinois raisonnent sur le temps long et voient l’Iran comme une pièce essentielle des routes commerciales reliant l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe.
Mais évitons une autre caricature : non, la Russie et la Chine n’ont pas remplacé l’Occident, et l’Iran n’est pas totalement protégé. Les relations internationales reposent sur les intérêts, pas sur l’amitié. Moscou, Pékin, New Delhi ou Brasília soutiennent certaines positions iraniennes tout en gardant leur liberté d’action. C’est d’ailleurs la limite des BRICS : ni alliance militaire, ni bloc homogène. On l’a vu récemment sur la question iranienne, où tous les membres n’ont pas adopté la même position.
En revanche, les BRICS sont un signal politique fort : la volonté croissante des États du Sud global de ne plus dépendre exclusivement des institutions dominées par l’Occident. Pour l’Iran, cela permet de diversifier ses partenariats et de réduire les effets de son isolement financier.
À Téhéran, beaucoup de responsables raisonnent désormais ainsi : ils ne pensent plus seulement à Washington ou Bruxelles, mais regardent vers Moscou, Pékin, New Delhi, l’Asie centrale, le Golfe, l’Afrique. Ils ont intégré l’idée d’un monde plus fragmenté, multipolaire et moins centré sur l’Atlantique. Parler d’un Iran isolé me semble donc de moins en moins pertinent. La vraie question est peut-être ailleurs : assistons-nous à la naissance d’un système où les sanctions occidentales, aussi puissantes soient-elles, ne suffisent plus à exclure durablement un État de la scène mondiale ?
Le hors-série donne l’impression que l’Iran est devenu un révélateur des limites de la puissance occidentale. Sommes-nous à la fin du moment unipolaire américain ?
Oui, je pense que nous sommes à la fin de ce que certains stratèges appelaient le « moment unipolaire ». L’expression avait été popularisée au début des années 1990 par Charles Krauthammer pour décrire une situation exceptionnelle : après la disparition de l’URSS, les États-Unis se retrouvaient sans véritable rival.
Pendant une vingtaine d’années, Washington a joui d’une liberté d’action sans précédent – Balkans, Afghanistan, Irak, Libye – sans qu’aucune puissance puisse réellement contester son hégémonie. Beaucoup ont cru cet ordre éternel. Or l’histoire connaît rarement ce type de permanence, et le Moyen-Orient est l’endroit où ces limites sont apparues le plus clairement.
L’Irak constitue le tournant majeur. Victoire militaire éclatante en quelques semaines, mais vingt ans plus tard la question demeure : les objectifs politiques ont-ils été atteints ? Le pays est resté instable, l’influence iranienne y a progressé, et le coût humain et stratégique a été considérable. Même schéma en Afghanistan : après vingt ans de présence, les talibans sont revenus au pouvoir. Là encore, la supériorité militaire n’a pas suffi.
Cela ne veut pas dire que les États-Unis déclinent. Nous parlons toujours de la première armée, de la première puissance technologique et financière. La question n’est pas celle de la puissance américaine, mais de sa capacité à façonner seule l’ordre international.
C’est là que l’Iran devient un cas d’étude fascinant. Depuis plus de quarante ans, Washington cherche à le contenir ou à le faire plier. Pourtant le régime tient, et il a noué des partenariats avec la Russie, la Chine et plusieurs acteurs du Sud global. Le monde est devenu bien plus difficile à contrôler : les centres de puissance se multiplient, la Chine s’affirme, la Russie reste un acteur militaire majeur, l’Inde suit sa propre trajectoire, les pays du Golfe développent leurs stratégies.
Je me méfie cependant de l’excès inverse. Je ne crois pas à l’effondrement imminent des États-Unis. Ce qui se dessine, c’est un monde plus fragmenté, plus concurrentiel, où les Américains restent la puissance centrale mais doivent composer avec d’autres acteurs. Au fond, la question iranienne en pose une plus vaste : comment gouverner un monde sans arbitre unique ? Longtemps théâtre de la puissance américaine, le Moyen-Orient est en train de devenir le laboratoire du monde multipolaire qui émerge sous nos yeux.
Plusieurs auteurs évoquent l’émergence d’un monde multipolaire. L’Iran en est-il un pilier ou son importance est-elle surestimée ?
Il faut éviter les deux excès : en faire une puissance secondaire condamnée à l’isolement, ou l’un des nouveaux maîtres du monde. La réalité est plus nuancée.
L’Iran n’est pas la Chine, ce n’est pas une puissance économique mondiale. Ce n’est pas non plus la Russie, avec son arsenal nucléaire et son siège au Conseil de sécurité. Son PIB reste modeste et les sanctions pèsent lourdement. Mais il possède plusieurs atouts qui lui confèrent une importance stratégique.
D’abord la géographie. Depuis l’Antiquité, la Perse occupe une position centrale entre le Moyen-Orient, le Caucase, l’Asie centrale, le sous-continent indien et les routes maritimes du Golfe. Beaucoup des nouvelles routes commerciales imaginées par la Chine ou la Russie passent par son environnement régional.
Ensuite l’énergie. L’Iran dispose de certaines des plus importantes réserves mondiales de pétrole et surtout de gaz. Dans un monde où l’énergie reste un instrument de puissance, cela lui donne un poids considérable, encore renforcé par l’élargissement des BRICS.
Mais l’intérêt majeur de l’Iran est peut-être ailleurs : c’est un laboratoire du monde post-occidental. Depuis quarante ans, il vit sous sanctions, développe des circuits financiers alternatifs et cherche à contourner les mécanismes dominés par l’Occident. Beaucoup de pays du Sud observent cette expérience avec attention. Son entrée dans les BRICS en 2024 est révélatrice : un signal politique montrant qu’une partie croissante du monde refuse que l’intégration internationale passe exclusivement par les structures occidentales.
Cela dit, reconnaissons les limites de cette dynamique. Lors de la récente crise militaire, les BRICS n’ont pas parlé d’une seule voix : soutien marqué de la Russie, position bien plus prudente de la Chine, priorités propres aux autres membres. Les BRICS ne sont pas une OTAN, mais un regroupement d’intérêts parfois convergents, parfois divergents.
Je parlerais donc d’un acteur pivot plutôt que dominant. L’Iran n’est pas l’un des architectes principaux du monde multipolaire – ce rôle revient à la Chine, à l’Inde ou aux États-Unis eux-mêmes –, mais l’un de ses points de jonction. Son importance vient de sa capacité à relier plusieurs espaces : le Moyen-Orient, le monde russe, l’Asie centrale, l’océan Indien, le Sud global. Peu de pays occupent une position aussi singulière, et les responsables iraniens en ont parfaitement conscience : ils raisonnent désormais à l’échelle eurasienne. Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si l’Iran est un pilier du monde multipolaire, mais de comprendre pourquoi tant de pays jugent aujourd’hui impossible de penser les grands équilibres sans tenir compte de Téhéran.
Après l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, la Syrie et maintenant l’Iran, les États-Unis semblent confrontés à un épuisement stratégique. Peut-on encore remodeler une région par la force militaire ?
L’expérience des trente dernières années montre une différence fondamentale entre gagner une guerre et transformer durablement une société. C’est cette distinction que beaucoup de puissances ont sous-estimée.
En Irak, en Afghanistan, en Libye, les succès militaires initiaux ont été rapides : les armées occidentales disposent de moyens technologiques et logistiques considérables. Renverser un régime est une chose ; reconstruire un ordre politique stable en est une autre.
L’Irak reste l’exemple le plus emblématique. Saddam Hussein renversé en quelques semaines – puis la vraie question : que met-on à la place ? L’État s’effondre, les fractures communautaires ressurgissent, l’insurrection se développe et l’influence iranienne progresse, paradoxalement, dans un pays censé servir de contrepoids à Téhéran. L’Afghanistan conduit à la même interrogation : vingt ans d’efforts n’ont pas permis de bâtir un système capable de survivre au départ des forces occidentales. Quant à la Libye, elle illustre la victoire sans lendemain : objectif immédiat atteint avec la chute de Kadhafi, mais absence de réflexion sur l’après et fragmentation durable du pays. Obama lui-même a reconnu que l’absence de plan pour l’après-Kadhafi fut l’une de ses principales erreurs.
Ce que révèlent ces expériences, ce n’est pas l’impuissance de l’Occident, mais la limite d’une vision du monde imposée après la Guerre froide : l’idée que la supériorité militaire, associée à la diffusion de modèles occidentaux, permettrait de remodeler des régions entières. Or les sociétés ne sont pas des mécanismes que l’on reconfigure de l’extérieur. Elles ont leur histoire, leurs équilibres, leurs identités. On peut détruire un régime en quelques semaines ; on ne fabrique pas une légitimité politique par décret.
C’est l’une des leçons de l’Iran : malgré quarante ans de pressions, de sanctions et d’opérations clandestines, le régime demeure. Cela ne le rend pas invulnérable, mais montre qu’une société ne se transforme pas automatiquement sous une pression extérieure.
Nous assistons peut-être à la fin d’une époque où certaines puissances se pensaient ingénieurs de l’ordre mondial. Cela ne rend pas la force militaire inutile – elle reste un instrument essentiel de dissuasion et de protection. Mais l’idée de remodeler durablement une région entière par les seules armes a été largement démentie. La vraie question n’est plus de reconstruire le Moyen-Orient à partir de modèles importés, mais d’accompagner des équilibres nés des sociétés elles-mêmes. Une démarche plus modeste, mais plus réaliste.
Vous avez aussi enquêté au Liban. Qu’avez-vous observé sur les conséquences humaines de ces conflits ? Peut-on encore parler de victoire quand les sociétés sortent durablement dévastées ?
C’est l’un des aspects les plus frappants quand on passe du commentaire au terrain. Vu des chancelleries, une guerre se résume à des cartes, des objectifs, des bilans militaires. Sur place, ce sont d’abord des vies bouleversées.
Au Liban, nous avons vu des villages détruits, des infrastructures endommagées, des familles déplacées, des populations dans l’incertitude permanente. Derrière chaque frappe, chaque communiqué, il y a des gens qui tentent de poursuivre une existence normale dans un environnement qui ne l’est plus.
Ce qui frappe aussi, c’est l’accumulation des crises. Le Liban ne subit pas seulement le conflit actuel : il sort d’années d’effondrement économique, de paralysie politique, de tensions communautaires et du traumatisme de l’explosion du port de Beyrouth. La guerre s’ajoute à une fragilité déjà immense. Beaucoup d’habitants nous ont parlé de fatigue – une fatigue qui dépasse les clivages politiques ou confessionnels, le sentiment d’une succession d’épreuves sans fin.
C’est pourquoi je me méfie de la notion de victoire dans ce type de conflit. Militairement, il existe des victoires et des défaites : une armée peut atteindre ses objectifs tactiques ou modifier temporairement un rapport de force. Mais à l’échelle des conséquences humaines, la notion devient bien plus complexe. Même quand un camp estime avoir gagné, les destructions demeurent : il faut reconstruire les écoles, rouvrir les commerces, ramener les familles, et les traumatismes restent présents pendant des années, parfois des générations.
C’est une réalité que j’ai retrouvée dans presque toutes les zones de guerre que j’ai couvertes, de l’Irak à l’Ukraine. Les responsables politiques raisonnent en mois ou en années ; les populations vivent parfois des décennies avec les conséquences des décisions prises au sommet.
Le Liban pose aussi la question de la résilience des sociétés : malgré les destructions et les crises, on observe une extraordinaire capacité d’adaptation. Les habitants reconstruisent, s’organisent, reprennent leurs activités. Mais cette résilience ne doit pas servir de prétexte pour minimiser les dégâts – une société peut survivre à la guerre sans en sortir indemne.
Ce que nous avons voulu montrer, c’est que les conflits contemporains ne produisent pas seulement des gagnants et des perdants, mais souvent des sociétés durablement affaiblies, des économies déstabilisées, des générations marquées par la violence. Lorsqu’un pays perd ses infrastructures, voit sa jeunesse partir et sa cohésion sociale se dégrader, peut-on vraiment parler de victoire ? Le Liban, qui continue de vivre et de résister mais que chaque conflit marque plus profondément, en est sans doute le meilleur exemple – ces cicatrices que l’on n’aperçoit qu’en allant sur le terrain.
L’une des forces d’OMERTA est le reportage de terrain. Qu’avez-vous vu en Iran et au Liban que les grands médias montrent rarement ?
La principale différence tient au temps passé sur place. L’information circule très vite aujourd’hui – images en temps réel, vidéos de téléphones, analyses en continu –, mais paradoxalement notre compréhension des sociétés est parfois plus superficielle. Le terrain permet de voir les nuances qui disparaissent dans le traitement quotidien de l’actualité.
En Iran, j’ai été frappé par le décalage entre l’image d’un pays défini par son seul régime et la réalité d’une société diverse, vivante, parfois contradictoire. On parle des dirigeants, des programmes militaires, des tensions diplomatiques, beaucoup moins des familles, des étudiants, des entrepreneurs, des citoyens ordinaires. Les équipes d’OMERTA se sont rendues sur les lieux mêmes des bombardements à Téhéran pour observer directement les conséquences des frappes.
Sur place, on constate aussi que les populations ne raisonnent pas selon les catégories idéologiques de nos débats occidentaux. Les gens parlent d’abord de sécurité, d’avenir, de travail, d’éducation, du coût de la vie. Le quotidien occupe une place bien plus grande que les grands récits géopolitiques.
Au Liban, c’est encore plus visible. Les cartes militaires montrent des lignes de front ; le terrain révèle des villages vidés, des commerces fermés, des familles déplacées, et une population qui tente malgré tout de vivre. Les reportages d’OMERTA au Sud-Liban montrent cette réalité humaine derrière les opérations militaires.
Ce qui disparaît souvent des écrans, c’est la durée. Une frappe fait la une vingt-quatre heures ; la reconstruction dure dix ans. Une guerre est racontée par ses batailles ; les habitants en vivent les conséquences pendant une génération. J’ai aussi le sentiment que beaucoup de médias ont réduit leur présence permanente sur le terrain – contraintes économiques, sécurité, transformation du secteur – au profit d’analyses à distance. Pourtant certaines réalités ne se comprennent qu’en passant du temps sur place.
Le terrain montre enfin que les sociétés ne se résument jamais aux camps décrits depuis l’étranger. En Iran comme au Liban, nous avons rencontré des opinions très différentes, parfois opposées. Cette diversité s’efface quand un conflit est présenté comme un affrontement binaire entre deux blocs. Au fond, notre travail consiste moins à défendre une thèse qu’à réduire la distance entre le lecteur et la réalité : montrer ce que voient nos yeux, entendre ce que disent les populations, restituer la complexité. Une démarche plus modeste que le commentaire permanent, mais c’est l’essence du journalisme de terrain.
Quel a été le moment le plus marquant de ce reportage ? Une rencontre, une scène, une image qui résume ce que traverse l’Iran ?
Beaucoup d’images me restent, mais s’il fallait en retenir une, ce serait une scène de normalité au milieu d’une situation qui, vue de l’extérieur, ne l’est pas du tout.
Nous étions à Téhéran quelques jours après des frappes, dans un contexte où tout le monde parlait d’escalade, de guerre ouverte, de représailles. Pourtant, dans les rues, les gens continuaient d’aller travailler, les commerces étaient ouverts, les familles se promenaient, les cafés étaient pleins. Cette coexistence entre une tension géopolitique extrême et une volonté presque obstinée de vivre normalement m’a profondément marqué. On le retrouve souvent en zone de crise : vu de loin, on imagine des sociétés paralysées par la peur ; en réalité, les populations développent une incroyable capacité d’adaptation, parce qu’elles n’ont pas le choix.
Je me souviens aussi des témoignages près des sites touchés. Les gens parlaient de la guerre, des frappes, de politique internationale, mais très vite la conversation revenait à des préoccupations simples : les enfants, le travail, l’avenir, les difficultés économiques. C’est souvent là qu’on comprend un pays : derrière les affrontements géopolitiques, les préoccupations humaines restent universelles.
Une autre image m’a marqué : celle d’une jeunesse moderne, connectée, informée de tout, mais vivant dans un pays soumis depuis des décennies aux sanctions et aux tensions. Beaucoup aspirent à plus d’ouverture tout en sachant leur pays engagé dans un affrontement qui les dépasse. Ce qui résume le mieux l’Iran d’aujourd’hui, c’est cette tension entre des réalités qui coexistent : un pays ancien et moderne, une société critique mais attachée à sa souveraineté, une population fatiguée mais qui refuse de se considérer comme vaincue. Au Liban, j’avais été frappé par les destructions ; en Iran, c’est la résilience qui m’a marqué – cette capacité à absorber les chocs et à préserver une continuité nationale au milieu des turbulences.
Après ce hors-série, êtes-vous plus inquiet ou plus optimiste pour les années à venir ? Quels sont les principaux risques d’escalade et les voies de stabilisation ?
Je suis à la fois plus inquiet à court terme et plus prudent dans mes prévisions à long terme.
Plus inquiet, parce que nous sommes entrés dans une période de transition où plusieurs équilibres anciens se fissurent sans que les nouveaux soient stabilisés. Historiquement, ce sont souvent les périodes les plus dangereuses : quand les rapports de force évoluent et que les mécanismes de régulation s’affaiblissent, le risque d’erreur de calcul augmente.
Le principal danger est aujourd’hui l’escalade involontaire. Depuis des années, le Moyen-Orient vit dans une confrontation permanente mais contenue : chacun cherche à éviter la guerre régionale ouverte tout en poursuivant ses objectifs. Or plus les tensions s’accumulent, plus le risque d’incident incontrôlé grandit. La région concentre plusieurs foyers de crise imbriqués – Gaza, le Liban, la Syrie, l’Irak, le nucléaire iranien, les rivalités du Golfe, la compétition entre grandes puissances –, chacun avec sa logique propre mais tous susceptibles d’interagir. Ce qui m’inquiète aussi, c’est la difficulté croissante des acteurs à se comprendre : Occidentaux, Russes, Chinois, Iraniens ne lisent plus les événements de la même manière, ce qui crée des risques de malentendus stratégiques.
Mais paradoxalement, je suis un peu plus optimiste sur le long terme. D’abord parce que tous les acteurs majeurs ont conscience du coût d’une guerre généralisée : en discutant avec des responsables, des diplomates, des militaires, on constate que personne ne souhaite réellement une confrontation directe à grande échelle. Les discours sont durs, mais les conséquences d’une guerre régionale sont connues de tous.
Ensuite parce qu’un phénomène intéressant émerge : la multiplication des centres de médiation. Longtemps, les États-Unis occupaient une position quasi exclusive ; aujourd’hui la Chine, la Russie, la Turquie, certains États du Golfe ou l’Inde cherchent à jouer un rôle. Cela crée des rivalités, mais offre aussi davantage de canaux de dialogue. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran l’illustre : peu l’auraient parié il y a quelques années, et il montre que les logiques de confrontation ne sont jamais irréversibles.
Plus largement, un nouvel équilibre régional émerge, moins dominé par une seule puissance extérieure et davantage structuré par les acteurs de la région. Un processus long et parfois chaotique, mais déjà à l’œuvre. Ce qui me rend prudent, c’est que les transitions sont rarement linéaires : le passage d’un ordre international à un autre s’accompagne souvent de crises et de conflits.
Au fond, l’enjeu n’est pas seulement l’Iran ou le Moyen-Orient, mais la manière dont le monde gérera le passage d’un système dominé par une seule puissance à un système multipolaire. Maîtrisée, cette transition peut déboucher sur de nouveaux équilibres ; ratée, elle risque des affrontements bien plus larges. Je ne retiens donc ni optimisme naïf ni catastrophisme, mais l’impression d’être témoin d’un moment charnière, où les certitudes de l’après-Guerre froide s’effacent tandis qu’un nouvel ordre cherche encore sa forme. Raison de plus pour continuer à regarder le monde depuis le terrain : les grandes transformations se lisent souvent d’abord dans les rues de Beyrouth, de Téhéran ou de Damas avant d’apparaître dans les manuels d’histoire.
Propos recueillis par Dimitri Fontana
Pour aller plus loin
- OMERTA hors-série n°3, Iran, La faute de Trump. Le bourbier de l’Amérique, juin 2026, 112 pages, 14,90 €
- Documentaire OMERTA “Délivre-nous du mal. Humanitaires français au cœur de la guerre”, version complète sur abonnement.