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« L’Iran est devenu l’un des laboratoires du monde multipolaire » : grand entretien avec Régis Le Sommier

Alors que le Moyen-Orient traverse l'une des périodes les plus dangereuses de son histoire récente, le magazine OMERTA consacre son nouveau hors-série à l'Iran, acteur incontournable des bouleversements géopolitiques en cours. Entre confrontation avec Israël, rivalité avec les États-Unis, rapprochement avec la Russie et la Chine, intégration aux BRICS et affirmation d'un monde multipolaire, la République islamique se trouve aujourd'hui au cœur des grands équilibres internationaux.

Dimitri Fontana
19 juin 2026
26 min de lecture

Pour com­prendre les enjeux de cette crise et dépas­ser les cli­chés qui entourent sou­vent ce pays, OMERTA a choi­si de pri­vi­lé­gier le ter­rain. Son direc­teur, Régis Le Som­mier, grand repor­ter et ancien direc­teur adjoint de Paris Match, s’est ren­du en Iran ain­si qu’au Liban afin de recueillir témoi­gnages, ana­lyses et obser­va­tions directes au plus près des évé­ne­ments.

À l’oc­ca­sion de la paru­tion de ce numé­ro excep­tion­nel, Régis Le Som­mier revient pour Les Obser­va­teurs sur les ensei­gne­ments de son voyage, l’é­vo­lu­tion du rap­port de force entre l’Oc­ci­dent et l’I­ran, les limites de la puis­sance amé­ri­caine au Moyen-Orient et les trans­for­ma­tions pro­fondes de l’ordre inter­na­tio­nal qui se des­sinent aujourd’­hui sous nos yeux.

Entretien

Pour­quoi consa­crer un hors-série entier à l’I­ran aujourd’­hui ? Le conflit entre Israël et l’I­ran est-il deve­nu le prin­ci­pal foyer de ten­sion du Moyen-Orient ou révèle-t-il quelque chose de plus pro­fond sur l’é­vo­lu­tion du monde ?

Bien sûr, il y a le face-à-face avec Israël, deve­nu l’un des prin­ci­paux foyers de ten­sion de la région. Mais réduire la ques­tion ira­nienne à ce seul affron­te­ment serait une erreur. Ce que révèle cette crise, c’est avant tout la trans­for­ma­tion pro­fonde de l’ordre inter­na­tio­nal.

Pen­dant près de trente ans, après la chute de l’U­nion sovié­tique, les États-Unis ont béné­fi­cié d’une posi­tion qua­si hégé­mo­nique : ils pou­vaient inter­ve­nir mili­tai­re­ment, impo­ser des sanc­tions, fixer les règles du jeu mon­dial. Or l’I­ran est pré­ci­sé­ment l’un des pays qui a résis­té à cette logique. Mal­gré qua­rante années de sanc­tions, d’i­so­le­ment, de pres­sions mili­taires et d’o­pé­ra­tions clan­des­tines, le régime est tou­jours là.

C’est ce qui rend ce pays si inté­res­sant à obser­ver. L’I­ran n’est plus seule­ment un acteur moyen-orien­tal : il est deve­nu l’un des sym­boles de l’é­mer­gence d’un monde mul­ti­po­laire, aux côtés de la Rus­sie, de la Chine et des BRICS. Ses rela­tions avec Mos­cou et Pékin, son inté­gra­tion dans de nou­velles struc­tures éco­no­miques et son influence régio­nale en font un acteur incon­tour­nable.

Le conflit révèle aus­si les limites de la puis­sance amé­ri­caine. Les États-Unis demeurent la pre­mière puis­sance mili­taire du monde, mais ils n’ont plus la liber­té d’ac­tion du début des années 2000. L’I­rak, l’Af­gha­nis­tan, la Syrie ont mon­tré que la supé­rio­ri­té mili­taire ne suf­fit pas tou­jours à pro­duire les résul­tats poli­tiques recher­chés.

Ce qui m’a frap­pé en Iran, c’est aus­si l’é­cart entre nos repré­sen­ta­tions occi­den­tales et la réa­li­té du ter­rain. Nous regar­dons ce pays à tra­vers le seul prisme du régime, du nucléaire ou des ten­sions mili­taires. Mais l’I­ran est aus­si une civi­li­sa­tion mil­lé­naire, un État-nation puis­sant, une popu­la­tion jeune, édu­quée et pro­fon­dé­ment consciente des enjeux qui l’en­tourent.

Enfin, ce hors-série est né d’une convic­tion jour­na­lis­tique simple : il faut aller voir. Trop de com­men­taires sont pro­duits à dis­tance. Nous avons fait l’in­verse, à Téhé­ran, au Liban, sur les lieux des frappes, auprès des popu­la­tions et des res­pon­sables. Car au-delà des dis­cours offi­ciels, ce sont les réa­li­tés du ter­rain qui per­mettent de com­prendre ce qui se joue.

Au fond, ce numé­ro pose une ques­tion bien plus vaste : assis­tons-nous à la fin de l’ordre mon­dial né après la Guerre froide et à l’é­mer­gence d’un nou­vel équi­libre encore incer­tain ? L’I­ran en est aujourd’­hui l’un des meilleurs obser­va­toires.

Vous avez choi­si un titre pro­vo­ca­teur : « La faute de Trump, le bour­bier de l’A­mé­rique ». Pour­quoi ? Cer­taines déci­sions amé­ri­caines ont-elles ren­for­cé l’in­fluence régio­nale de l’I­ran plu­tôt que de l’af­fai­blir ?

Le titre est volon­tai­re­ment pro­vo­ca­teur, mais ce n’est pas un slo­gan. Il ne s’a­git pas de dire que Donald Trump serait seul res­pon­sable. Les ten­sions entre Washing­ton et Téhé­ran remontent à 1979 et tra­versent plu­sieurs admi­nis­tra­tions, répu­bli­caines comme démo­crates.

En revanche, on peut légi­ti­me­ment s’in­ter­ro­ger sur cer­taines déci­sions du pre­mier man­dat Trump. La plus impor­tante est le retrait uni­la­té­ral de l’ac­cord sur le nucléaire ira­nien en 2018. Cet accord n’é­tait pas par­fait, ses cri­tiques étaient nom­breuses, y com­pris aux États-Unis, mais il offrait un cadre de dia­logue qui conte­nait une par­tie des ten­sions. Son aban­don a ouvert une nou­velle phase de confron­ta­tion.

L’autre évé­ne­ment majeur est l’é­li­mi­na­tion du géné­ral Solei­ma­ni en jan­vier 2020. Tac­ti­que­ment, l’o­pé­ra­tion a sup­pri­mé l’un des prin­ci­paux archi­tectes de la stra­té­gie régio­nale ira­nienne. Mais elle a aus­si ren­for­cé la cohé­sion du régime et ravi­vé un puis­sant sen­ti­ment natio­nal.

Plus lar­ge­ment, le para­doxe de la poli­tique amé­ri­caine depuis vingt ans est que plu­sieurs inter­ven­tions cen­sées affai­blir l’I­ran ont pro­duit l’ef­fet inverse. La chute de Sad­dam Hus­sein a sup­pri­mé l’un des prin­ci­paux contre­poids régio­naux à Téhé­ran, et les guerres suc­ces­sives ont sou­vent créé des espaces où les réseaux d’in­fluence ira­niens ont pros­pé­ré.

C’est là qu’in­ter­vient l’i­dée de « bour­bier ». Les États-Unis res­tent la pre­mière puis­sance mili­taire mon­diale, mais ils se heurtent à une réa­li­té com­mune à l’I­rak et à l’Af­gha­nis­tan : il est sou­vent plus facile de ren­ver­ser un équi­libre que d’en bâtir un nou­veau.

Le vrai sujet n’est donc pas de savoir si Trump a eu rai­son ou tort, mais pour­quoi la pre­mière puis­sance du monde peine depuis des décen­nies à atteindre ses objec­tifs poli­tiques dans cette région. Car les faits sont là : l’I­ran reste sous sanc­tions et sous pres­sion per­ma­nente, et pour­tant le régime tient, son influence sub­siste et il s’in­tègre davan­tage au monde mul­ti­po­laire nais­sant. Au fond, l’A­mé­rique est-elle encore capable d’im­po­ser seule sa volon­té au Moyen-Orient comme elle le croyait au len­de­main de la Guerre froide ? C’est l’un des grands débats stra­té­giques de notre époque.

Vous vous êtes ren­du à Téhé­ran pen­dant une période extrê­me­ment ten­due. Quelle a été votre plus grande sur­prise ? L’I­ran réel cor­res­pond-il à l’i­mage qu’en donnent les médias occi­den­taux ?

La pre­mière sur­prise, c’est jus­te­ment l’é­cart entre l’I­ran dont on parle et celui que l’on découvre sur place.

En Occi­dent, l’I­ran se résume sou­vent à quelques images : les mol­lahs, le nucléaire, les mani­fes­ta­tions, les sanc­tions, les ten­sions avec Israël ou les États-Unis. Tout cela existe. Mais à Téhé­ran, on découvre immé­dia­te­ment une réa­li­té bien plus com­plexe : une capi­tale de près de dix mil­lions d’ha­bi­tants, moderne, dyna­mique, avec ses embou­teillages, ses centres com­mer­ciaux, ses uni­ver­si­tés, et une jeu­nesse connec­tée, extrê­me­ment infor­mée du reste du monde.

Ce qui m’a frap­pé, c’est le niveau d’é­du­ca­tion de la popu­la­tion. On est loin du cli­ché d’une socié­té fer­mée. Les dis­cus­sions atteignent sou­vent un très haut niveau poli­tique et his­to­rique ; les Ira­niens connaissent par­fai­te­ment les rap­ports de force régio­naux et l’his­toire de leur pays.

Il y a aus­si une réa­li­té peu per­çue depuis l’Eu­rope : le poids de l’his­toire. L’I­ran ne se voit pas seule­ment comme la Répu­blique isla­mique née en 1979, mais comme l’hé­ri­tier d’une civi­li­sa­tion plu­sieurs fois mil­lé­naire. Cette conscience his­to­rique, omni­pré­sente, explique en par­tie sa rési­lience face aux pres­sions exté­rieures.

Le rap­port au pou­voir sur­prend éga­le­ment. On ima­gine un pays soit entiè­re­ment acquis au régime, soit entiè­re­ment oppo­sé. La réa­li­té est plus nuan­cée. Les cri­tiques existent, par­fois très fortes, sur l’é­co­no­mie, les liber­tés ou la cor­rup­tion, mais elles ne se tra­duisent pas auto­ma­ti­que­ment par un rejet de l’É­tat ou de la nation. C’est un phé­no­mène obser­vé ailleurs : quand une popu­la­tion estime son pays mena­cé, les réflexes natio­naux prennent le des­sus sur les divi­sions internes.

J’ai enfin été frap­pé par la façon dont les sanc­tions ont trans­for­mé la socié­té. Elles ont créé d’im­menses dif­fi­cul­tés – infla­tion, baisse du pou­voir d’a­chat, accès limi­té à cer­taines tech­no­lo­gies – mais aus­si favo­ri­sé des méca­nismes d’a­dap­ta­tion, voire une forme d’au­to­no­mie éco­no­mique.

Au fond, l’er­reur que nous com­met­tons est de regar­der l’I­ran à tra­vers le seul prisme de ses diri­geants ou de ses conflits. Or un pays ne se résume jamais à son gou­ver­ne­ment. L’I­ran est à la fois une puis­sance régio­nale, une civi­li­sa­tion ancienne, une socié­té moderne et une popu­la­tion qui aspire, comme par­tout, à vivre nor­ma­le­ment. C’est cette com­plexi­té que nous avons vou­lu res­ti­tuer, car l’I­ran est sans doute l’un des pays les plus mal connus du monde contem­po­rain.

Dans les rues de Téhé­ran, avez-vous ren­con­tré une popu­la­tion prête à se sou­le­ver contre le régime ou une socié­té qui se res­serre face à la pres­sion exté­rieure ?

Ce qui frappe, c’est la dif­fi­cul­té à faire entrer la socié­té ira­nienne dans nos caté­go­ries sim­plistes.

Depuis plu­sieurs années, les mou­ve­ments de contes­ta­tion ont été impor­tants. Les mani­fes­ta­tions qui ont sui­vi la mort de Mah­sa Ami­ni ont révé­lé de véri­tables ten­sions, notam­ment chez les jeunes, sur les liber­tés indi­vi­duelles, les contraintes sociales, les dif­fi­cul­tés éco­no­miques ou la cor­rup­tion. Per­sonne ne peut nier cette réa­li­té.

Mais sur place, on com­prend mieux que l’exis­tence de ces cri­tiques ne signi­fie pas que la popu­la­tion sou­haite un chan­ge­ment de régime à n’im­porte quel prix. Les socié­tés sont tou­jours plus com­plexes que les slo­gans qu’on leur pro­jette de l’é­tran­ger.

Nous avons enten­du des cri­tiques par­fois très sévères : las­si­tude face aux sanc­tions, à l’in­fla­tion, aux res­tric­tions. Mais aus­si une forte sen­si­bi­li­té à la sou­ve­rai­ne­té natio­nale. C’est essen­tiel pour com­prendre l’I­ran : beau­coup ont le sen­ti­ment que leur pays subit depuis des décen­nies des pres­sions per­ma­nentes – sanc­tions, menaces mili­taires, assas­si­nats ciblés, désta­bi­li­sa­tion. Que l’on par­tage ou non cette ana­lyse, elle est très pré­sente dans les esprits.

Dès lors, une par­tie de la popu­la­tion dis­tingue ses cri­tiques internes de son atti­tude face à une menace exté­rieure. On peut désap­prou­ver le gou­ver­ne­ment tout en refu­sant l’i­dée d’une inter­ven­tion étran­gère. C’est récur­rent dans l’his­toire : les ten­sions internes cèdent sou­vent devant le sen­ti­ment d’un dan­ger exté­rieur. Et en Iran, le natio­na­lisme ne se réduit pas à la Répu­blique isla­mique ; il s’en­ra­cine dans une conscience civi­li­sa­tion­nelle bien plus ancienne.

J’ai aus­si été frap­pé par le prag­ma­tisme des Ira­niens. Beau­coup parlent moins d’i­déo­lo­gie que de ques­tions concrètes : le coût de la vie, les dif­fi­cul­tés à voya­ger, l’ac­cès aux biens impor­tés, l’a­ve­nir de leurs enfants. Ce qui domine, ce n’est pas tant une logique révo­lu­tion­naire qu’une forme de fatigue, et l’as­pi­ra­tion à davan­tage de sta­bi­li­té.

C’est l’une des erreurs des obser­va­teurs exté­rieurs : inter­pré­ter chaque contes­ta­tion comme le pré­lude à un chan­ge­ment de régime immi­nent. Or l’his­toire montre qu’une socié­té peut être à la fois cri­tique envers ses diri­geants et atta­chée à la conti­nui­té de l’É­tat. La réa­li­té est donc bien plus nuan­cée qu’une oppo­si­tion binaire entre sou­tien et rejet – une socié­té tra­ver­sée par des débats et des aspi­ra­tions contra­dic­toires, mais aus­si par un fort sen­ti­ment natio­nal qui se ren­force quand la pres­sion exté­rieure aug­mente.

Votre repor­tage montre un pays frap­pé par les sanc­tions mais qui conti­nue de fonc­tion­ner. Consi­dé­rez-vous encore l’I­ran comme un État iso­lé ? Quel rôle jouent la Rus­sie, la Chine et les BRICS ?

Non, et c’est l’une des prin­ci­pales leçons de ce voyage. L’I­ran est sanc­tion­né, sous pres­sion, par­fois mar­gi­na­li­sé dans cer­taines ins­ti­tu­tions occi­den­tales, mais il n’est plus iso­lé au sens où on l’en­ten­dait il y a vingt ou trente ans.

Long­temps, nous avons confon­du iso­le­ment vis-à-vis de l’Oc­ci­dent et iso­le­ment vis-à-vis du monde. Ce sont désor­mais deux choses dif­fé­rentes. Les sanc­tions occi­den­tales ont eu des consé­quences réelles – moins d’in­ves­tis­se­ments, des échanges finan­ciers com­pli­qués, un accès res­treint à cer­taines tech­no­lo­gies. Per­sonne à Téhé­ran ne le nie. Mais le centre de gra­vi­té éco­no­mique et poli­tique du monde est en train de se dépla­cer.

On observe l’in­té­gra­tion pro­gres­sive de l’I­ran dans des réseaux alter­na­tifs qui se déve­loppent hors du cadre occi­den­tal. Son adhé­sion aux BRICS, au 1er jan­vier 2024, est sym­bo­li­que­ment majeure : elle signi­fie que des puis­sances repré­sen­tant une part consi­dé­rable de la popu­la­tion et de l’é­co­no­mie mon­diales ne le consi­dèrent pas comme un paria.

La Rus­sie joue un rôle cen­tral. Depuis la guerre en Ukraine, Mos­cou et Téhé­ran affrontent des pro­blé­ma­tiques simi­laires – sanc­tions, res­tric­tions finan­cières, pres­sions diplo­ma­tiques –, ce qui a favo­ri­sé un rap­pro­che­ment stra­té­gique : cor­ri­dors de trans­port, méca­nismes finan­ciers alter­na­tifs, coopé­ra­tion éner­gé­tique.

La Chine est sans doute plus impor­tante encore. Pékin est deve­nu le prin­ci­pal par­te­naire éco­no­mique de nom­breux pays de la région. Les Chi­nois rai­sonnent sur le temps long et voient l’I­ran comme une pièce essen­tielle des routes com­mer­ciales reliant l’A­sie, le Moyen-Orient et l’Eu­rope.

Mais évi­tons une autre cari­ca­ture : non, la Rus­sie et la Chine n’ont pas rem­pla­cé l’Oc­ci­dent, et l’I­ran n’est pas tota­le­ment pro­té­gé. Les rela­tions inter­na­tio­nales reposent sur les inté­rêts, pas sur l’a­mi­tié. Mos­cou, Pékin, New Del­hi ou Brasí­lia sou­tiennent cer­taines posi­tions ira­niennes tout en gar­dant leur liber­té d’ac­tion. C’est d’ailleurs la limite des BRICS : ni alliance mili­taire, ni bloc homo­gène. On l’a vu récem­ment sur la ques­tion ira­nienne, où tous les membres n’ont pas adop­té la même posi­tion.

En revanche, les BRICS sont un signal poli­tique fort : la volon­té crois­sante des États du Sud glo­bal de ne plus dépendre exclu­si­ve­ment des ins­ti­tu­tions domi­nées par l’Oc­ci­dent. Pour l’I­ran, cela per­met de diver­si­fier ses par­te­na­riats et de réduire les effets de son iso­le­ment finan­cier.

À Téhé­ran, beau­coup de res­pon­sables rai­sonnent désor­mais ain­si : ils ne pensent plus seule­ment à Washing­ton ou Bruxelles, mais regardent vers Mos­cou, Pékin, New Del­hi, l’A­sie cen­trale, le Golfe, l’A­frique. Ils ont inté­gré l’i­dée d’un monde plus frag­men­té, mul­ti­po­laire et moins cen­tré sur l’At­lan­tique. Par­ler d’un Iran iso­lé me semble donc de moins en moins per­ti­nent. La vraie ques­tion est peut-être ailleurs : assis­tons-nous à la nais­sance d’un sys­tème où les sanc­tions occi­den­tales, aus­si puis­santes soient-elles, ne suf­fisent plus à exclure dura­ble­ment un État de la scène mon­diale ?

Le hors-série donne l’im­pres­sion que l’I­ran est deve­nu un révé­la­teur des limites de la puis­sance occi­den­tale. Sommes-nous à la fin du moment uni­po­laire amé­ri­cain ?

Oui, je pense que nous sommes à la fin de ce que cer­tains stra­tèges appe­laient le « moment uni­po­laire ». L’ex­pres­sion avait été popu­la­ri­sée au début des années 1990 par Charles Krau­tham­mer pour décrire une situa­tion excep­tion­nelle : après la dis­pa­ri­tion de l’URSS, les États-Unis se retrou­vaient sans véri­table rival.

Pen­dant une ving­taine d’an­nées, Washing­ton a joui d’une liber­té d’ac­tion sans pré­cé­dent – Bal­kans, Afgha­nis­tan, Irak, Libye – sans qu’au­cune puis­sance puisse réel­le­ment contes­ter son hégé­mo­nie. Beau­coup ont cru cet ordre éter­nel. Or l’his­toire connaît rare­ment ce type de per­ma­nence, et le Moyen-Orient est l’en­droit où ces limites sont appa­rues le plus clai­re­ment.

L’I­rak consti­tue le tour­nant majeur. Vic­toire mili­taire écla­tante en quelques semaines, mais vingt ans plus tard la ques­tion demeure : les objec­tifs poli­tiques ont-ils été atteints ? Le pays est res­té instable, l’in­fluence ira­nienne y a pro­gres­sé, et le coût humain et stra­té­gique a été consi­dé­rable. Même sché­ma en Afgha­nis­tan : après vingt ans de pré­sence, les tali­bans sont reve­nus au pou­voir. Là encore, la supé­rio­ri­té mili­taire n’a pas suf­fi.

Cela ne veut pas dire que les États-Unis déclinent. Nous par­lons tou­jours de la pre­mière armée, de la pre­mière puis­sance tech­no­lo­gique et finan­cière. La ques­tion n’est pas celle de la puis­sance amé­ri­caine, mais de sa capa­ci­té à façon­ner seule l’ordre inter­na­tio­nal.

C’est là que l’I­ran devient un cas d’é­tude fas­ci­nant. Depuis plus de qua­rante ans, Washing­ton cherche à le conte­nir ou à le faire plier. Pour­tant le régime tient, et il a noué des par­te­na­riats avec la Rus­sie, la Chine et plu­sieurs acteurs du Sud glo­bal. Le monde est deve­nu bien plus dif­fi­cile à contrô­ler : les centres de puis­sance se mul­ti­plient, la Chine s’af­firme, la Rus­sie reste un acteur mili­taire majeur, l’Inde suit sa propre tra­jec­toire, les pays du Golfe déve­loppent leurs stra­té­gies.

Je me méfie cepen­dant de l’ex­cès inverse. Je ne crois pas à l’ef­fon­dre­ment immi­nent des États-Unis. Ce qui se des­sine, c’est un monde plus frag­men­té, plus concur­ren­tiel, où les Amé­ri­cains res­tent la puis­sance cen­trale mais doivent com­po­ser avec d’autres acteurs. Au fond, la ques­tion ira­nienne en pose une plus vaste : com­ment gou­ver­ner un monde sans arbitre unique ? Long­temps théâtre de la puis­sance amé­ri­caine, le Moyen-Orient est en train de deve­nir le labo­ra­toire du monde mul­ti­po­laire qui émerge sous nos yeux.

Plu­sieurs auteurs évoquent l’é­mer­gence d’un monde mul­ti­po­laire. L’I­ran en est-il un pilier ou son impor­tance est-elle sur­es­ti­mée ?

Il faut évi­ter les deux excès : en faire une puis­sance secon­daire condam­née à l’i­so­le­ment, ou l’un des nou­veaux maîtres du monde. La réa­li­té est plus nuan­cée.

L’I­ran n’est pas la Chine, ce n’est pas une puis­sance éco­no­mique mon­diale. Ce n’est pas non plus la Rus­sie, avec son arse­nal nucléaire et son siège au Conseil de sécu­ri­té. Son PIB reste modeste et les sanc­tions pèsent lour­de­ment. Mais il pos­sède plu­sieurs atouts qui lui confèrent une impor­tance stra­té­gique.

D’a­bord la géo­gra­phie. Depuis l’An­ti­qui­té, la Perse occupe une posi­tion cen­trale entre le Moyen-Orient, le Cau­case, l’A­sie cen­trale, le sous-conti­nent indien et les routes mari­times du Golfe. Beau­coup des nou­velles routes com­mer­ciales ima­gi­nées par la Chine ou la Rus­sie passent par son envi­ron­ne­ment régio­nal.

Ensuite l’éner­gie. L’I­ran dis­pose de cer­taines des plus impor­tantes réserves mon­diales de pétrole et sur­tout de gaz. Dans un monde où l’éner­gie reste un ins­tru­ment de puis­sance, cela lui donne un poids consi­dé­rable, encore ren­for­cé par l’é­lar­gis­se­ment des BRICS.

Mais l’in­té­rêt majeur de l’I­ran est peut-être ailleurs : c’est un labo­ra­toire du monde post-occi­den­tal. Depuis qua­rante ans, il vit sous sanc­tions, déve­loppe des cir­cuits finan­ciers alter­na­tifs et cherche à contour­ner les méca­nismes domi­nés par l’Oc­ci­dent. Beau­coup de pays du Sud observent cette expé­rience avec atten­tion. Son entrée dans les BRICS en 2024 est révé­la­trice : un signal poli­tique mon­trant qu’une par­tie crois­sante du monde refuse que l’in­té­gra­tion inter­na­tio­nale passe exclu­si­ve­ment par les struc­tures occi­den­tales.

Cela dit, recon­nais­sons les limites de cette dyna­mique. Lors de la récente crise mili­taire, les BRICS n’ont pas par­lé d’une seule voix : sou­tien mar­qué de la Rus­sie, posi­tion bien plus pru­dente de la Chine, prio­ri­tés propres aux autres membres. Les BRICS ne sont pas une OTAN, mais un regrou­pe­ment d’in­té­rêts par­fois conver­gents, par­fois diver­gents.

Je par­le­rais donc d’un acteur pivot plu­tôt que domi­nant. L’I­ran n’est pas l’un des archi­tectes prin­ci­paux du monde mul­ti­po­laire – ce rôle revient à la Chine, à l’Inde ou aux États-Unis eux-mêmes –, mais l’un de ses points de jonc­tion. Son impor­tance vient de sa capa­ci­té à relier plu­sieurs espaces : le Moyen-Orient, le monde russe, l’A­sie cen­trale, l’o­céan Indien, le Sud glo­bal. Peu de pays occupent une posi­tion aus­si sin­gu­lière, et les res­pon­sables ira­niens en ont par­fai­te­ment conscience : ils rai­sonnent désor­mais à l’é­chelle eur­asienne. Au fond, la vraie ques­tion n’est pas de savoir si l’I­ran est un pilier du monde mul­ti­po­laire, mais de com­prendre pour­quoi tant de pays jugent aujourd’­hui impos­sible de pen­ser les grands équi­libres sans tenir compte de Téhé­ran.

Après l’I­rak, l’Af­gha­nis­tan, la Libye, la Syrie et main­te­nant l’I­ran, les États-Unis semblent confron­tés à un épui­se­ment stra­té­gique. Peut-on encore remo­de­ler une région par la force mili­taire ?

L’ex­pé­rience des trente der­nières années montre une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre gagner une guerre et trans­for­mer dura­ble­ment une socié­té. C’est cette dis­tinc­tion que beau­coup de puis­sances ont sous-esti­mée.

En Irak, en Afgha­nis­tan, en Libye, les suc­cès mili­taires ini­tiaux ont été rapides : les armées occi­den­tales dis­posent de moyens tech­no­lo­giques et logis­tiques consi­dé­rables. Ren­ver­ser un régime est une chose ; recons­truire un ordre poli­tique stable en est une autre.

L’I­rak reste l’exemple le plus emblé­ma­tique. Sad­dam Hus­sein ren­ver­sé en quelques semaines – puis la vraie ques­tion : que met-on à la place ? L’É­tat s’ef­fondre, les frac­tures com­mu­nau­taires res­sur­gissent, l’in­sur­rec­tion se déve­loppe et l’in­fluence ira­nienne pro­gresse, para­doxa­le­ment, dans un pays cen­sé ser­vir de contre­poids à Téhé­ran. L’Af­gha­nis­tan conduit à la même inter­ro­ga­tion : vingt ans d’ef­forts n’ont pas per­mis de bâtir un sys­tème capable de sur­vivre au départ des forces occi­den­tales. Quant à la Libye, elle illustre la vic­toire sans len­de­main : objec­tif immé­diat atteint avec la chute de Kadha­fi, mais absence de réflexion sur l’a­près et frag­men­ta­tion durable du pays. Oba­ma lui-même a recon­nu que l’ab­sence de plan pour l’a­près-Kadha­fi fut l’une de ses prin­ci­pales erreurs.

Ce que révèlent ces expé­riences, ce n’est pas l’im­puis­sance de l’Oc­ci­dent, mais la limite d’une vision du monde impo­sée après la Guerre froide : l’i­dée que la supé­rio­ri­té mili­taire, asso­ciée à la dif­fu­sion de modèles occi­den­taux, per­met­trait de remo­de­ler des régions entières. Or les socié­tés ne sont pas des méca­nismes que l’on recon­fi­gure de l’ex­té­rieur. Elles ont leur his­toire, leurs équi­libres, leurs iden­ti­tés. On peut détruire un régime en quelques semaines ; on ne fabrique pas une légi­ti­mi­té poli­tique par décret.

C’est l’une des leçons de l’I­ran : mal­gré qua­rante ans de pres­sions, de sanc­tions et d’o­pé­ra­tions clan­des­tines, le régime demeure. Cela ne le rend pas invul­né­rable, mais montre qu’une socié­té ne se trans­forme pas auto­ma­ti­que­ment sous une pres­sion exté­rieure.

Nous assis­tons peut-être à la fin d’une époque où cer­taines puis­sances se pen­saient ingé­nieurs de l’ordre mon­dial. Cela ne rend pas la force mili­taire inutile – elle reste un ins­tru­ment essen­tiel de dis­sua­sion et de pro­tec­tion. Mais l’i­dée de remo­de­ler dura­ble­ment une région entière par les seules armes a été lar­ge­ment démen­tie. La vraie ques­tion n’est plus de recons­truire le Moyen-Orient à par­tir de modèles impor­tés, mais d’ac­com­pa­gner des équi­libres nés des socié­tés elles-mêmes. Une démarche plus modeste, mais plus réa­liste.

Vous avez aus­si enquê­té au Liban. Qu’a­vez-vous obser­vé sur les consé­quences humaines de ces conflits ? Peut-on encore par­ler de vic­toire quand les socié­tés sortent dura­ble­ment dévas­tées ?

C’est l’un des aspects les plus frap­pants quand on passe du com­men­taire au ter­rain. Vu des chan­cel­le­ries, une guerre se résume à des cartes, des objec­tifs, des bilans mili­taires. Sur place, ce sont d’a­bord des vies bou­le­ver­sées.

Au Liban, nous avons vu des vil­lages détruits, des infra­struc­tures endom­ma­gées, des familles dépla­cées, des popu­la­tions dans l’in­cer­ti­tude per­ma­nente. Der­rière chaque frappe, chaque com­mu­ni­qué, il y a des gens qui tentent de pour­suivre une exis­tence nor­male dans un envi­ron­ne­ment qui ne l’est plus.

Ce qui frappe aus­si, c’est l’ac­cu­mu­la­tion des crises. Le Liban ne subit pas seule­ment le conflit actuel : il sort d’an­nées d’ef­fon­dre­ment éco­no­mique, de para­ly­sie poli­tique, de ten­sions com­mu­nau­taires et du trau­ma­tisme de l’ex­plo­sion du port de Bey­routh. La guerre s’a­joute à une fra­gi­li­té déjà immense. Beau­coup d’ha­bi­tants nous ont par­lé de fatigue – une fatigue qui dépasse les cli­vages poli­tiques ou confes­sion­nels, le sen­ti­ment d’une suc­ces­sion d’é­preuves sans fin.

C’est pour­quoi je me méfie de la notion de vic­toire dans ce type de conflit. Mili­tai­re­ment, il existe des vic­toires et des défaites : une armée peut atteindre ses objec­tifs tac­tiques ou modi­fier tem­po­rai­re­ment un rap­port de force. Mais à l’é­chelle des consé­quences humaines, la notion devient bien plus com­plexe. Même quand un camp estime avoir gagné, les des­truc­tions demeurent : il faut recons­truire les écoles, rou­vrir les com­merces, rame­ner les familles, et les trau­ma­tismes res­tent pré­sents pen­dant des années, par­fois des géné­ra­tions.

C’est une réa­li­té que j’ai retrou­vée dans presque toutes les zones de guerre que j’ai cou­vertes, de l’I­rak à l’U­kraine. Les res­pon­sables poli­tiques rai­sonnent en mois ou en années ; les popu­la­tions vivent par­fois des décen­nies avec les consé­quences des déci­sions prises au som­met.

Le Liban pose aus­si la ques­tion de la rési­lience des socié­tés : mal­gré les des­truc­tions et les crises, on observe une extra­or­di­naire capa­ci­té d’a­dap­ta­tion. Les habi­tants recons­truisent, s’or­ga­nisent, reprennent leurs acti­vi­tés. Mais cette rési­lience ne doit pas ser­vir de pré­texte pour mini­mi­ser les dégâts – une socié­té peut sur­vivre à la guerre sans en sor­tir indemne.

Ce que nous avons vou­lu mon­trer, c’est que les conflits contem­po­rains ne pro­duisent pas seule­ment des gagnants et des per­dants, mais sou­vent des socié­tés dura­ble­ment affai­blies, des éco­no­mies désta­bi­li­sées, des géné­ra­tions mar­quées par la vio­lence. Lors­qu’un pays perd ses infra­struc­tures, voit sa jeu­nesse par­tir et sa cohé­sion sociale se dégra­der, peut-on vrai­ment par­ler de vic­toire ? Le Liban, qui conti­nue de vivre et de résis­ter mais que chaque conflit marque plus pro­fon­dé­ment, en est sans doute le meilleur exemple – ces cica­trices que l’on n’a­per­çoit qu’en allant sur le ter­rain.

L’une des forces d’O­MER­TA est le repor­tage de ter­rain. Qu’a­vez-vous vu en Iran et au Liban que les grands médias montrent rare­ment ?

La prin­ci­pale dif­fé­rence tient au temps pas­sé sur place. L’in­for­ma­tion cir­cule très vite aujourd’­hui – images en temps réel, vidéos de télé­phones, ana­lyses en conti­nu –, mais para­doxa­le­ment notre com­pré­hen­sion des socié­tés est par­fois plus super­fi­cielle. Le ter­rain per­met de voir les nuances qui dis­pa­raissent dans le trai­te­ment quo­ti­dien de l’ac­tua­li­té.

En Iran, j’ai été frap­pé par le déca­lage entre l’i­mage d’un pays défi­ni par son seul régime et la réa­li­té d’une socié­té diverse, vivante, par­fois contra­dic­toire. On parle des diri­geants, des pro­grammes mili­taires, des ten­sions diplo­ma­tiques, beau­coup moins des familles, des étu­diants, des entre­pre­neurs, des citoyens ordi­naires. Les équipes d’O­MER­TA se sont ren­dues sur les lieux mêmes des bom­bar­de­ments à Téhé­ran pour obser­ver direc­te­ment les consé­quences des frappes.

Sur place, on constate aus­si que les popu­la­tions ne rai­sonnent pas selon les caté­go­ries idéo­lo­giques de nos débats occi­den­taux. Les gens parlent d’a­bord de sécu­ri­té, d’a­ve­nir, de tra­vail, d’é­du­ca­tion, du coût de la vie. Le quo­ti­dien occupe une place bien plus grande que les grands récits géo­po­li­tiques.

Au Liban, c’est encore plus visible. Les cartes mili­taires montrent des lignes de front ; le ter­rain révèle des vil­lages vidés, des com­merces fer­més, des familles dépla­cées, et une popu­la­tion qui tente mal­gré tout de vivre. Les repor­tages d’O­MER­TA au Sud-Liban montrent cette réa­li­té humaine der­rière les opé­ra­tions mili­taires.

Ce qui dis­pa­raît sou­vent des écrans, c’est la durée. Une frappe fait la une vingt-quatre heures ; la recons­truc­tion dure dix ans. Une guerre est racon­tée par ses batailles ; les habi­tants en vivent les consé­quences pen­dant une géné­ra­tion. J’ai aus­si le sen­ti­ment que beau­coup de médias ont réduit leur pré­sence per­ma­nente sur le ter­rain – contraintes éco­no­miques, sécu­ri­té, trans­for­ma­tion du sec­teur – au pro­fit d’a­na­lyses à dis­tance. Pour­tant cer­taines réa­li­tés ne se com­prennent qu’en pas­sant du temps sur place.

Le ter­rain montre enfin que les socié­tés ne se résument jamais aux camps décrits depuis l’é­tran­ger. En Iran comme au Liban, nous avons ren­con­tré des opi­nions très dif­fé­rentes, par­fois oppo­sées. Cette diver­si­té s’ef­face quand un conflit est pré­sen­té comme un affron­te­ment binaire entre deux blocs. Au fond, notre tra­vail consiste moins à défendre une thèse qu’à réduire la dis­tance entre le lec­teur et la réa­li­té : mon­trer ce que voient nos yeux, entendre ce que disent les popu­la­tions, res­ti­tuer la com­plexi­té. Une démarche plus modeste que le com­men­taire per­ma­nent, mais c’est l’es­sence du jour­na­lisme de ter­rain.

Quel a été le moment le plus mar­quant de ce repor­tage ? Une ren­contre, une scène, une image qui résume ce que tra­verse l’I­ran ?

Beau­coup d’i­mages me res­tent, mais s’il fal­lait en rete­nir une, ce serait une scène de nor­ma­li­té au milieu d’une situa­tion qui, vue de l’ex­té­rieur, ne l’est pas du tout.

Nous étions à Téhé­ran quelques jours après des frappes, dans un contexte où tout le monde par­lait d’es­ca­lade, de guerre ouverte, de repré­sailles. Pour­tant, dans les rues, les gens conti­nuaient d’al­ler tra­vailler, les com­merces étaient ouverts, les familles se pro­me­naient, les cafés étaient pleins. Cette coexis­tence entre une ten­sion géo­po­li­tique extrême et une volon­té presque obs­ti­née de vivre nor­ma­le­ment m’a pro­fon­dé­ment mar­qué. On le retrouve sou­vent en zone de crise : vu de loin, on ima­gine des socié­tés para­ly­sées par la peur ; en réa­li­té, les popu­la­tions déve­loppent une incroyable capa­ci­té d’a­dap­ta­tion, parce qu’elles n’ont pas le choix.

Je me sou­viens aus­si des témoi­gnages près des sites tou­chés. Les gens par­laient de la guerre, des frappes, de poli­tique inter­na­tio­nale, mais très vite la conver­sa­tion reve­nait à des pré­oc­cu­pa­tions simples : les enfants, le tra­vail, l’a­ve­nir, les dif­fi­cul­tés éco­no­miques. C’est sou­vent là qu’on com­prend un pays : der­rière les affron­te­ments géo­po­li­tiques, les pré­oc­cu­pa­tions humaines res­tent uni­ver­selles.

Une autre image m’a mar­qué : celle d’une jeu­nesse moderne, connec­tée, infor­mée de tout, mais vivant dans un pays sou­mis depuis des décen­nies aux sanc­tions et aux ten­sions. Beau­coup aspirent à plus d’ou­ver­ture tout en sachant leur pays enga­gé dans un affron­te­ment qui les dépasse. Ce qui résume le mieux l’I­ran d’au­jourd’­hui, c’est cette ten­sion entre des réa­li­tés qui coexistent : un pays ancien et moderne, une socié­té cri­tique mais atta­chée à sa sou­ve­rai­ne­té, une popu­la­tion fati­guée mais qui refuse de se consi­dé­rer comme vain­cue. Au Liban, j’a­vais été frap­pé par les des­truc­tions ; en Iran, c’est la rési­lience qui m’a mar­qué – cette capa­ci­té à absor­ber les chocs et à pré­ser­ver une conti­nui­té natio­nale au milieu des tur­bu­lences.

Après ce hors-série, êtes-vous plus inquiet ou plus opti­miste pour les années à venir ? Quels sont les prin­ci­paux risques d’es­ca­lade et les voies de sta­bi­li­sa­tion ?

Je suis à la fois plus inquiet à court terme et plus pru­dent dans mes pré­vi­sions à long terme.

Plus inquiet, parce que nous sommes entrés dans une période de tran­si­tion où plu­sieurs équi­libres anciens se fis­surent sans que les nou­veaux soient sta­bi­li­sés. His­to­ri­que­ment, ce sont sou­vent les périodes les plus dan­ge­reuses : quand les rap­ports de force évo­luent et que les méca­nismes de régu­la­tion s’af­fai­blissent, le risque d’er­reur de cal­cul aug­mente.

Le prin­ci­pal dan­ger est aujourd’­hui l’es­ca­lade invo­lon­taire. Depuis des années, le Moyen-Orient vit dans une confron­ta­tion per­ma­nente mais conte­nue : cha­cun cherche à évi­ter la guerre régio­nale ouverte tout en pour­sui­vant ses objec­tifs. Or plus les ten­sions s’ac­cu­mulent, plus le risque d’in­ci­dent incon­trô­lé gran­dit. La région concentre plu­sieurs foyers de crise imbri­qués – Gaza, le Liban, la Syrie, l’I­rak, le nucléaire ira­nien, les riva­li­tés du Golfe, la com­pé­ti­tion entre grandes puis­sances –, cha­cun avec sa logique propre mais tous sus­cep­tibles d’in­te­ra­gir. Ce qui m’in­quiète aus­si, c’est la dif­fi­cul­té crois­sante des acteurs à se com­prendre : Occi­den­taux, Russes, Chi­nois, Ira­niens ne lisent plus les évé­ne­ments de la même manière, ce qui crée des risques de mal­en­ten­dus stra­té­giques.

Mais para­doxa­le­ment, je suis un peu plus opti­miste sur le long terme. D’a­bord parce que tous les acteurs majeurs ont conscience du coût d’une guerre géné­ra­li­sée : en dis­cu­tant avec des res­pon­sables, des diplo­mates, des mili­taires, on constate que per­sonne ne sou­haite réel­le­ment une confron­ta­tion directe à grande échelle. Les dis­cours sont durs, mais les consé­quences d’une guerre régio­nale sont connues de tous.

Ensuite parce qu’un phé­no­mène inté­res­sant émerge : la mul­ti­pli­ca­tion des centres de média­tion. Long­temps, les États-Unis occu­paient une posi­tion qua­si exclu­sive ; aujourd’­hui la Chine, la Rus­sie, la Tur­quie, cer­tains États du Golfe ou l’Inde cherchent à jouer un rôle. Cela crée des riva­li­tés, mais offre aus­si davan­tage de canaux de dia­logue. Le rap­pro­che­ment entre l’A­ra­bie saou­dite et l’I­ran l’illustre : peu l’au­raient parié il y a quelques années, et il montre que les logiques de confron­ta­tion ne sont jamais irré­ver­sibles.

Plus lar­ge­ment, un nou­vel équi­libre régio­nal émerge, moins domi­né par une seule puis­sance exté­rieure et davan­tage struc­tu­ré par les acteurs de la région. Un pro­ces­sus long et par­fois chao­tique, mais déjà à l’œuvre. Ce qui me rend pru­dent, c’est que les tran­si­tions sont rare­ment linéaires : le pas­sage d’un ordre inter­na­tio­nal à un autre s’ac­com­pagne sou­vent de crises et de conflits.

Au fond, l’en­jeu n’est pas seule­ment l’I­ran ou le Moyen-Orient, mais la manière dont le monde gére­ra le pas­sage d’un sys­tème domi­né par une seule puis­sance à un sys­tème mul­ti­po­laire. Maî­tri­sée, cette tran­si­tion peut débou­cher sur de nou­veaux équi­libres ; ratée, elle risque des affron­te­ments bien plus larges. Je ne retiens donc ni opti­misme naïf ni catas­tro­phisme, mais l’im­pres­sion d’être témoin d’un moment char­nière, où les cer­ti­tudes de l’a­près-Guerre froide s’ef­facent tan­dis qu’un nou­vel ordre cherche encore sa forme. Rai­son de plus pour conti­nuer à regar­der le monde depuis le ter­rain : les grandes trans­for­ma­tions se lisent sou­vent d’a­bord dans les rues de Bey­routh, de Téhé­ran ou de Damas avant d’ap­pa­raître dans les manuels d’his­toire.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

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Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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