La Suisse rouvre la porte au nucléaire : « Le peuple aura le dernier mot ». Entretien avec Nicolas Kolly
Le 19 juin, le Conseil national a levé par 106 voix contre 88 l'interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires, emboîtant le pas au Conseil des États. Une décision « historique » pour le conseiller national Nicolas Kolly (UDC/FR), qui plaide pour un mix énergétique incluant l'atome. Sécurité d'approvisionnement, financement, déchets, votation à venir : il répond à nos questions.
Moins de dix ans après avoir voté la sortie progressive du nucléaire, la Suisse corrige le tir : en levant l’interdiction de construire de nouvelles centrales, inscrite dans la loi depuis 2017, le Conseil national referme une parenthèse et rend au pays la liberté de recourir à toutes les technologies bas carbone.
Il était temps, car le monde de 2026 n’est plus celui de 2017. Tandis que l’électrification de la société – mobilité, chauffage, industrie, numérique – accroît considérablement les besoins en courant, la guerre en Europe a rappelé une évidence trop longtemps négligée, à savoir que l’énergie est affaire de souveraineté, et qu’un pays qui dépend de ses voisins pour s’éclairer et se chauffer ne dispose pas pleinement de son destin. Or chaque hiver, la Suisse importe de l’électricité en quantité, tributaire de réseaux étrangers eux-mêmes sous tension et de prix qu’elle ne maîtrise pas – un déficit que les renouvelables, pour indispensables qu’elles soient, ne combleront pas seules, le solaire produisant précisément au moment où l’on en a le moins besoin.
Nicolas Kolly (UDC, Fribourg) a porté ce combat au Parlement, et c’est avant la votation populaire appelée à trancher la question qu’il expose ici ses arguments – lesquels sont solides.
Entretien
Le vendredi 19 juin, le Conseil national a levé l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires, par 106 voix contre 88, après le Conseil des États. Vous saluez une décision « historique ». Au-delà du symbole, que signifie concrètement ce vote pour la politique énergétique suisse, et pourquoi le qualifiez-vous ainsi ?
Cette décision est historique parce qu’elle met fin à une interdiction qui empêchait la Suisse d’envisager sereinement toutes les solutions pour assurer son approvisionnement en électricité.
Lever cette interdiction ne signifie pas qu’une nouvelle centrale sera construite demain, mais simplement que nous renonçons à exclure une technologie bas carbone par principe.
Depuis 2017, le contexte a profondément changé : les besoins en électricité augmentent, la sécurité d’approvisionnement est devenue une priorité et nous savons désormais que les seules énergies renouvelables ne suffiront pas à couvrir tous nos besoins, notamment en hiver.
La semaine dernière encore, le Conseil national renvoyait le dossier au Conseil fédéral pour obtenir des clarifications financières. Aujourd’hui, l’interdiction est levée. Comment articulez-vous cette décision de principe avec le fait que le financement de futures centrales (coûts, investisseurs, rôle de l’État) reste à préciser ?
Il n’y a aucune contradiction. Tant que la construction de nouvelles centrales était interdite, discuter de leur financement n’avait pas de sens. La première étape consiste à redonner cette possibilité à la Suisse.
Ensuite seulement viendront l’analyse des besoins, le choix de la technologie la plus adaptée, puis les questions de coûts et de financement. On ne peut pas élaborer un plan de financement pour un projet dont on ne connaît ni la taille, ni la technologie, ni le calendrier.
Les Académies suisses des sciences estiment qu’une nouvelle centrale ne serait pas raccordée au réseau avant 2050, et uniquement avec un soutien étatique. En quoi cette échéance lointaine répond-elle aux besoins d’approvisionnement de la Suisse à court et moyen terme ?
Il faut penser au-delà de 2050. Les besoins en électricité ne s’arrêteront pas à cette date. À court et moyen terme, la Suisse peut s’appuyer sur l’hydraulique, sur la prolongation des centrales existantes lorsqu’elle est sûre et autorisée, ainsi que sur le développement des renouvelables. Mais il faut déjà préparer l’étape suivante.
Construire une centrale nucléaire est un projet de long terme, raison de plus pour ne pas attendre que le problème soit devant nous.
Vous avez rappelé récemment que le nucléaire représente « 0,0 décès par TWh produit, même en tenant compte de Tchernobyl et de Fukushima ». Sur quoi repose ce chiffre, et que répondez-vous à ceux pour qui la question du stockage des déchets reste le véritable point aveugle de cette énergie ?
Le chiffre exact est de 0,03 décès par TWh produit. Il est le résultat d’analyses effectuées par des organismes internationaux tels que l’UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation), l’IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change) ou l’UNECE (United Nations Economic Commission for Europe). Comme je l’ai rappelé lors du débat au Conseil national, si l’on compare objectivement les différentes technologies, l’hydroélectricité présente statistiquement un bilan plus lourd en raison de catastrophes majeures, comme la rupture du barrage de Banqiao en Chine en 1975. Pourtant, personne ne remet en cause l’hydroélectricité en Suisse. Si un barrage comme la Grande Dixence venait à céder, quelle qu’en soit la cause, les conséquences seraient dramatiques. Le risque doit donc être apprécié de manière cohérente pour toutes les formes de production d’électricité.
S’agissant des déchets, il existe des solutions. La Suisse dispose aujourd’hui d’un projet concret de dépôt géologique profond développé par la NAGRA, qui suit actuellement la procédure d’autorisation. Par ailleurs, les technologies évoluent. La France recycle déjà une partie importante des matières valorisables contenues dans les combustibles usés, et des projets innovants, comme ceux développés par Transmutex, visent à réduire encore la quantité et la durée de radiotoxicité des déchets ultimes. Le débat sur les déchets est légitime, mais il est inexact de prétendre qu’aucune solution n’existe ou qu’aucun progrès n’est réalisé.
Vous avez souligné, après le black-out espagnol, que la production solaire décentralisée complique la gestion du réseau. Quelle place réservez-vous au solaire et aux autres renouvelables, en forte croissance en Suisse, dans un mix qui inclurait de nouvelles centrales ?
Je suis favorable au développement des énergies renouvelables. Mais elles doivent compléter notre approvisionnement, pas remplacer les sources pilotables. L’hydraulique, le nucléaire, le solaire et l’éolien ont chacun leur rôle. Le solaire produit principalement en été et dépend de la météo. Pour garantir un approvisionnement sûr toute l’année, notamment en hiver, nous avons besoin d’un mix énergétique diversifié, qui comprend le nucléaire afin de limiter aussi nos émissions de CO₂.
En septembre 2024, vous invitiez les Verts suisses à s’inspirer des Verts finlandais, qui ont fini par soutenir le nucléaire. Ce ralliement n’a pas eu lieu en Suisse. Comment l’expliquez-vous, et pensez-vous encore possible de faire évoluer ce camp d’ici la votation ?
Dans plusieurs pays, y compris en Finlande, une partie des écologistes a reconnu que le nucléaire pouvait contribuer à atteindre les objectifs climatiques. En Suisse, ce débat évolue plus lentement, probablement parce que l’opposition au nucléaire fait partie de l’identité historique des Verts. J’espère néanmoins que le débat se recentrera progressivement sur les faits scientifiques plutôt que sur des positions idéologiques.
Vous écrivez que « le dernier mot appartiendra au peuple ». En 2017, les Suisses validaient la sortie progressive du nucléaire. Pourquoi pensez-vous qu’ils sont prêts, moins de dix ans plus tard, à faire le chemin inverse et quel est le principal message que vous souhaitez leur adresser avant ce scrutin ?
Parce que les circonstances ont profondément évolué depuis 2017. Les besoins en électricité augmentent fortement avec l’électrification de notre société, la guerre en Europe a rappelé l’importance de la souveraineté énergétique et chacun constate aujourd’hui que les renouvelables, aussi indispensables soient-elles, ne suffisent pas à elles seules. Mon message est simple : il ne s’agit pas de choisir entre nucléaire et renouvelables, mais de garantir à notre pays une électricité sûre, abordable, produite autant que possible en Suisse et avec le moins d’émissions de CO₂ possible. Le peuple aura le dernier mot, et je suis convaincu qu’il mènera ce débat avec pragmatisme.
Propos recueillis par Dimitri Fontana