La Suisse dans la toile d’Epstein
La mort du recruteur de mannequins Daniel Siad relance l'examen des ramifications européennes du réseau Epstein. Recrutement à Zurich, études financées, réseautage à Davos : la Suisse fut bien plus qu'un lieu de passage.
La mort de Daniel Siad rouvre une branche parfois négligée de l’affaire Epstein : celle des recruteurs de mannequins accusés d’avoir alimenté son réseau. L’ancien agent suédois de mannequins, retrouvé mort le 20 juillet à son domicile près de Paris, est apparu des milliers de fois dans les dossiers déclassifiés. Plusieurs femmes l’ont accusé de viols, ce qu’il a toujours contesté. Sa disparition intervient alors que la publication de millions de documents américains révèle que la Suisse était loin d’être uniquement un lieu de passage pour les proches du milliardaire.
Zurich apparaît d’abord comme un point de recrutement. Un courriel de 2016 proposait à Epstein une « assistante de Zurich », terme qui aurait parfois servi de code dans son entourage. D’autres documents ont conduit la presse suisse à identifier au moins cinq femmes présentes dans le pays ayant eu des contacts avec lui. Parmi elles, une jeune employée de banque russe, temporairement installée à Zurich, aurait mis d’autres femmes en relation avec l’Américain.
Le mécanisme ne reposait pas toujours sur un recrutement direct. Pendant près de dix ans, Epstein a financé les études en Suisse de plusieurs jeunes femmes majeures, principalement originaires de Russie ou d’Europe de l’Est. Le Temps en a identifié au moins six, inscrites dans des cours de langue, au Conservatoire de Lugano ou dans des écoles hôtelières de Montreux. En contrepartie, le financier réclamait des photographies ou demandait à être présenté à d’autres « petites amies » ou « assistantes ».
Ces « bourses » d’études constituaient ainsi une porte d’entrée dans un système mêlant dépendance financière, promesses de mobilité sociale et mise en relation à visée sexuelle. Les documents disponibles ne permettent pas d’affirmer que toutes ces femmes ont été victimes d’infractions, mais ils montrent comment Epstein utilisait son argent et ses relations pour entretenir autour de lui un vivier de jeunes femmes et en rencontrer de nouvelles.
La Suisse a aussi joué son rôle de place financière : Epstein a détenu au moins un compte dans une banque helvétique et les dossiers font état d’autres contacts avec les milieux bancaires, autant d’éléments qui suggèrent un ancrage plus profond que de simples séjours.
Davos complète le tableau. Epstein se décrivait comme un « concierge de Davos » et utilisait le Forum économique mondial pour promettre logements, invitations et rencontres avec des milliardaires ou des responsables politiques. Les documents ont aussi révélé trois dîners et des échanges avec Børge Brende, alors président et directeur général du WEF, en 2018 et 2019. Brende a démissionné en février 2026, tout en affirmant avoir ignoré le passé criminel d’Epstein.
Face à cette accumulation, la réponse judiciaire suisse reste plus que mesurée. Le Ministère public zurichois dit suivre le dossier, mais aucune enquête pénale d’ampleur n’a été annoncée. Les autorités soulignent qu’une simple mise en relation ne suffit pas à établir une traite d’êtres humains et que les abus éventuels pourraient avoir eu lieu à l’étranger.
Zurich pour le recrutement, la Suisse romande et le Tessin pour les études, la place financière pour les comptes, Davos pour les réseaux : les ramifications existent pourtant. Leur cartographie judiciaire reste, elle, dans le brouillard.