Affaire Maduro : le « coup d’essai » qui a entraîné Donald Trump dans le bourbier iranien
Le kidnapping réussi de Nicolás Maduro a donné des idées à Donald Trump. De mauvaises idées : l'Iran n'est pas le Venezuela. Régis Le Sommier analyse l'engrenage ; nous ajoutons ce qu'il cache.
Capturé en mars dernier par les forces spéciales américaines, présenté à un tribunal de Brooklyn, Nicolás Maduro sera jugé en 2027. Dans un entretien vidéo réalisé pour OMERTA, Régis Le Sommier montre comment le succès de Caracas a convaincu Donald Trump qu’il pouvait rééditer l’exploit en Iran – et l’y a enlisé. Derrière le vocabulaire du « régime » et la façade judiciaire se dessine aussi ce que l’on tait : une affaire de pétrole.
Une doctrine héritée d’Obama
Donald Trump a été élu sur une promesse, rappelle Régis Le Sommier : pas de guerre, pas de grandes interventions extérieures. Rompre avec des prédécesseurs qui ont enlisé l’armée américaine dans des pays ingérables, à des coûts colossaux, relève chez lui de l’obsession. Mais comment assurer la prééminence d’une puissance dont le budget militaire dépasse les 1 000 milliards de dollars sans s’embourber ? Barack Obama, élu lui aussi contre la guerre, avait résolu l’équation par les drones et les raids de forces spéciales – Abbottabad et l’élimination d’Oussama Ben Laden en 2011 en furent l’apogée. Trump renoue avec cette grammaire : du renseignement, des commandos, des opérations éclair. L’exfiltration de Maduro et de son épouse Cilia Flores vers un tribunal de Brooklyn en est l’illustration parfaite.
Le succès de Caracas, poursuit Le Sommier, « a façonné le cerveau de Donald Trump », désormais convaincu de pouvoir rééditer l’exploit en Iran. Enlever le guide suprême à Téhéran étant illusoire, Washington a privilégié l’élimination – et l’onde de choc a ébranlé toute la position américaine dans la région. Les alliés qui hébergent des bases – Arabie saoudite, Koweït, Qatar, Bahreïn, Oman – les ont vues frappées par les représailles iraniennes, découvrant que le parapluie américain couvre Israël bien mieux qu’eux. Commencée le 28 février, la guerre devait durer quatre jours ; mi-juillet passée, elle s’intensifie sans issue visible. « Maduro, c’était le coup d’essai », résume Le Sommier. L’Iran, « la faute manifeste ».
« Régime Maduro » : les mots qui préparent la guerre
Le Sommier s’arrête aussi sur la rhétorique qui a précédé l’opération. Pendant les cinq mois séparant le blocus naval de novembre 2025 de la capture de mars 2026, la presse américaine a cessé de dire « gouvernement vénézuélien » pour ne plus écrire que « régime Maduro » : un « glissement sémantique », souligne-t-il, qui prépare les esprits à l’affrontement. Requalifié en chef du cartel Tren de Aragua, Maduro sort de la catégorie de l’adversaire politique pour entrer dans celle du criminel à interpeller, façon Pablo Escobar ou El Chapo Guzmán.
Il est permis d’aller plus loin. « Régime » est un mot de novlangue qui désigne, par convention tacite, les gouvernements des « méchants » du moment – on n’a jamais lu « le régime Biden » ni « le régime Macron » –, et notre presse l’a repris avec la docilité d’un perroquet. La requalification en parrain de la drogue achève le travail : l’agression contre un État souverain se maquille en opération de police.
Or, quelque jugement que l’on porte sur le pouvoir chaviste – et il prête le flanc à bien des critiques –, il est permis de ne pas être dupe. Dans les semaines qui ont suivi la capture, un pouvoir de tutelle acquis à Washington s’installait à Caracas, et le brut vénézuélien – les premières réserves prouvées de la planète – prenait notamment le chemin d’Israël. L’aveu est dans le calendrier : il s’agissait moins de combattre le narcotrafic que de remettre la main sur le pétrole et d’en réorienter les flux au profit des alliés de l’Amérique. La « libération » du peuple vénézuélien, la « restauration de la démocratie » : c’est l’emballage, la pilule vendue aux gogos – la même qui avait fait passer l’Irak de 2003 et ses introuvables armes de destruction massive.
Un procès qui en dit long
Le volet judiciaire confirme cette lecture. Les chefs d’inculpation, note Le Sommier, se sont dégonflés en route : le « chef de cartel » fustigé par Marco Rubio est devenu, devant le juge, simple « complice de l’installation d’un climat propice au trafic de drogue ». Quand l’accusation rabote ainsi son propre dossier, c’est qu’il ne tenait pas. Du pain bénit pour Barry Pollack, le ténor new-yorkais qui arracha Julian Assange à la justice fédérale et qui défendra Maduro sans états d’âme ; un acquittement, en juin 2027, est désormais plausible.
L’ironie serait savoureuse : un tribunal new-yorkais infligeant à Washington le désaveu de toute l’opération. On suivra donc ce procès avec gourmandise. Mais qu’on ne s’y trompe pas : quelle que soit l’issue judiciaire, l’essentiel est acquis ailleurs. L’Iran fut la faute ; le Venezuela, déjà, le butin.