Interpol : 126 djihadistes présumés identifiés grâce à l’IA et à la reconnaissance faciale
En cinq jours à Tunis, des policiers de onze pays ont passé plus de 100 000 visages tirés de la propagande djihadiste au filtre de l’IA, puis de la reconnaissance faciale. Bilan provisoire : 126 combattants étrangers présumés identifiés. Une opération payée par l’Union européenne, sans un seul Européen autour de la table, et dont Interpol ne dit ni qui sont ces hommes ni où ils se trouvent.
Interpol affirme avoir identifié 126 combattants terroristes étrangers présumés en passant au crible la propagande djihadiste diffusée sur internet. L’opération, baptisée Shams II (« soleil » en arabe), s’est tenue à Tunis du 1er au 5 juin et a réuni 28 policiers et experts de onze pays ; l’organisation, dont le siège est à Lyon, n’en a publié les résultats que le 18 septembre. Par « combattants terroristes étrangers », l’ONU désigne, depuis la résolution 2178 du Conseil de sécurité (2014), les individus partis dans un autre État que le leur pour y préparer ou y commettre des actes terroristes, ou pour s’y entraîner, rappelle CNews – une catégorie née des départs vers la Syrie et l’Irak.
Le procédé tient de l’entonnoir. Les enquêteurs ont extrait 108 076 visages de vidéos et de photos mises en ligne par des groupes djihadistes. Des agents d’IA et des scripts eux-mêmes générés par IA ont automatisé une partie de la collecte, écarté les doublons et trié les clichés selon leur qualité. Il en est resté 6 362 images exploitables, soit moins de 6 % du total. L’IA n’a donc servi qu’à préparer le terrain : la comparaison proprement dite a été confiée au système de reconnaissance faciale d’Interpol, en service depuis fin 2016 et bâti sur un logiciel du français Idemia. L’organisation assure que chaque résultat automatique est repris à la main par des agents formés, qui concluent à un « candidat potentiel », à une absence de candidat ou à un résultat non concluant. Elle reconnaît elle-même que le vieillissement, la chirurgie, la pose ou une image médiocre dégradent les résultats – or une vidéo de propagande n’a rien d’une photo de passeport. Aucun taux d’erreur ni aucun nombre de correspondances écartées n’a été communiqué.
Le bureau central national d’Interpol à Bagdad a par ailleurs versé un important fichier de renseignement sur des suspects, soit plusieurs centaines d’images supplémentaires. Les correspondances obtenues sont en cours d’intégration dans les bases de l’organisation, où elles doivent compléter ce que l’on sait des suspects, de leurs déplacements possibles et de leurs réseaux. Des milliers d’images restent à traiter. Les premières pistes servent déjà dans des procédures judiciaires, dont une visant deux combattants présumés actuellement détenus. Interpol ne dit rien, en revanche, de la nationalité des 126 suspects, des groupes auxquels ils appartiennent ni des pays où ils se trouveraient : « identifié » ne signifie ici ni localisé ni arrêté.
Deux autres volets figuraient au programme. Des outils de traçage des cryptomonnaies ont débouché sur trois demandes urgentes adressées à un prestataire de services sur actifs numériques, dont le nom n’est pas donné, pour obtenir des données sur certains de ses clients. Les pays participants ont aussi rencontré des représentants de l’industrie du jeu vidéo en ligne au sujet de la radicalisation des mineurs. Le sujet occupe Interpol : dans un dossier consacré à la question, une analyste de sa direction antiterroriste décrit les jeux en ligne comme un terrain d’approche commode, les conversations y étant rarement surveillées.
Reste la question de savoir qui participe et qui paie. Les onze pays sont la Côte d’Ivoire, le Ghana, l’Irak, le Kenya, la Malaisie, le Nigeria, les Philippines, le Qatar, le Tadjikistan, la Tunisie et l’Ouzbékistan. Aucun État européen n’était donc autour de la table, mais c’est l’Union européenne qui finance : Shams II relève de CT TECH+, un programme de deux ans conduit par Interpol et le Bureau des Nations unies de lutte contre le terrorisme, payé par le service des instruments de politique étrangère de la Commission. Il prolonge CT TECH, mené de janvier 2022 à juin 2024.
L’annonce suit de deux jours celle de l’opération Phoenix, elle aussi financée par Bruxelles : trois semaines de contrôles aux frontières en Algérie, en Jordanie, au Maroc, en Palestine et en Tunisie, plus de 700 000 vérifications dans les fichiers d’Interpol et 48 arrestations, dont huit sur notice rouge. Parmi elles, à l’aéroport d’Alger, le commanditaire présumé d’une fusillade survenue à Toulouse en 2022, évadé de prison, et, à la frontière algéro-tunisienne, un second évadé recherché par la France, condamné à quinze ans de réclusion pour meurtre.
Et la Suisse ? Elle n’était pas à Tunis, mais elle tient ses propres comptes. Le Service de renseignement de la Confédération recense, depuis 2001, 92 personnes parties de Suisse pour rejoindre un groupe djihadiste, dont 78 vers la Syrie et l’Irak ; 32 sont mortes, 16 sont rentrées, et 30 seulement avaient le passeport suisse. Le compteur avait grimpé d’une vingtaine de cas en 2013 à 71 en septembre 2015 (swissinfo), puis à 93 fin 2017 ; il n’a plus bougé depuis, le SRC n’ayant constaté aucun départ vers la zone irako-syrienne après 2016. C’est précisément pour ce genre de dossiers que des identifications comme celles de Shams II comptent : des Suisses disparus dans les rangs de l’État islamique dont on ignore s’ils sont morts, détenus ou en route vers un autre front.
L’autre catégorie de Suisses partis se battre relève d’une tout autre logique. Ceux qui ont rejoint les forces ukrainiennes ne tombent pas sous la définition onusienne du combattant terroriste, mais sous l’article 94 du Code pénal militaire, qui interdit le service dans une armée étrangère. La justice militaire a ouvert une quinzaine de procédures à ce titre et prononcé sa première condamnation le 19 décembre 2025 : dix-huit mois avec sursis pour un tireur d’élite de la Légion internationale, confondu par ses propres déclarations à la télévision. Ici, aucun logiciel de reconnaissance faciale n’a été nécessaire.
Les résultats de Shams II iront grossir un fichier déjà considérable. Interpol dit détenir des informations sur environ 135 000 combattants terroristes étrangers, collectées aux frontières, sur les champs de bataille et dans les prisons, contre quelque 5 000 en 2015 et 44 000 en 2018. Sa directrice de la lutte antiterroriste, María Carmen Muñoz González, voit dans l’opération un modèle appelé à servir contre d’autres formes de criminalité que le terrorisme.