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Entre Bruxelles et Moscou, la Bulgarie cherche sa propre voie face au 21ᵉ paquet de sanctions

Sofia entend formuler des réserves sur le nouveau train de sanctions européennes contre la Russie tout en maintenant son accord de coopération avec l'Ukraine. Une position d'équilibre revendiquée au nom des intérêts nationaux, alors que plusieurs États membres expriment eux aussi leurs propres préoccupations sur certaines mesures proposées par Bruxelles.

Dimitri Fontana
7 juillet 2026
9 min de lecture

La Bul­ga­rie entend défendre ses inté­rêts sans remettre en cause son appar­te­nance aux cadres euro-atlan­tiques. C’est le mes­sage qu’ont vou­lu faire pas­ser les auto­ri­tés bul­gares lors de la séance de contrôle par­le­men­taire du 3 juillet, en annon­çant leur inten­tion d’é­mettre des réserves sur le 21ᵉ paquet de sanc­tions pré­pa­ré par l’U­nion euro­péenne contre la Rus­sie.

Cette posi­tion ne consti­tue pas un rejet de prin­cipe des nou­velles mesures. Les res­pon­sables bul­gares dis­tinguent soi­gneu­se­ment la for­mu­la­tion de réserves d’un veto, lequel empê­che­rait l’a­dop­tion du paquet par les Vingt-Sept. L’ob­jec­tif affi­ché est plu­tôt d’ob­te­nir des ajus­te­ments sur les dis­po­si­tions sus­cep­tibles d’af­fec­ter direc­te­ment les inté­rêts éco­no­miques et stra­té­giques du pays.

Une ligne diplomatique fondée sur le « pragmatisme »

Inter­ro­gé par des dépu­tés de l’op­po­si­tion, le Pre­mier ministre bul­gare Rou­men Radev a défen­du une poli­tique étran­gère qu’il pré­sente comme gui­dée avant tout par « l’in­té­rêt natio­nal ». Réfu­tant les accu­sa­tions de proxi­mi­té avec Mos­cou for­mu­lées par cer­tains de ses adver­saires, il a sou­li­gné que la Bul­ga­rie demeu­rait un par­te­naire enga­gé de l’U­nion euro­péenne et de l’O­TAN, tout en reven­di­quant le droit de défendre ses propres prio­ri­tés lorsque cer­taines déci­sions euro­péennes risquent, selon lui, de pro­duire des effets contraires aux inté­rêts du pays.

Le chef du gou­ver­ne­ment a notam­ment rap­pe­lé les échanges entre­te­nus ces der­niers mois avec plu­sieurs diri­geants euro­péens afin d’illus­trer, selon lui, la qua­li­té des rela­tions de Sofia avec ses par­te­naires occi­den­taux.

Cette volon­té de pré­ser­ver une marge d’ap­pré­cia­tion concerne éga­le­ment les décla­ra­tions com­munes adop­tées dans les enceintes de l’O­TAN. La Bul­ga­rie conti­nue­ra de sou­te­nir la recons­truc­tion de l’U­kraine, a‑t-il assu­ré, mais entend exa­mi­ner au cas par cas les textes pro­po­sés lors­qu’elle estime que cer­tains d’entre eux pour­raient com­pli­quer les pers­pec­tives d’un règle­ment poli­tique du conflit.

En revanche, Sofia n’en­vi­sage pas de dénon­cer son accord bila­té­ral de coopé­ra­tion en matière de sécu­ri­té avec Kiev. Les auto­ri­tés bul­gares rap­pellent que ce docu­ment ne crée pas d’o­bli­ga­tions mili­taires auto­ma­tiques et consti­tue avant tout un cadre per­met­tant de déve­lop­per dif­fé­rents domaines de coopé­ra­tion. Il com­porte éga­le­ment des dis­po­si­tions concer­nant la pro­tec­tion de la mino­ri­té bul­gare vivant en Ukraine, l’en­sei­gne­ment de la langue bul­gare ain­si que plu­sieurs ques­tions liées à la sécu­ri­té de la mer Noire.

La coopération énergétique reste ouverte

L’éner­gie consti­tue l’un des domaines dans les­quels les deux pays pour­suivent leurs dis­cus­sions. Les auto­ri­tés bul­gares ont confir­mé que des échanges étaient en cours concer­nant l’a­ve­nir de la cen­trale nucléaire inache­vée de Bélé­né, un dos­sier qui empoi­sonne la vie poli­tique bul­gare depuis de nom­breuses années.

Par­mi les pistes évo­quées figure une coopé­ra­tion avec l’U­kraine autour d’un pro­jet nucléaire sus­cep­tible de béné­fi­cier de finan­ce­ments euro­péens. Les dis­cus­sions ont notam­ment été abor­dées avec le pré­sident ukrai­nien Volo­dy­myr Zelens­ky.

Selon les décla­ra­tions des res­pon­sables bul­gares, une telle coopé­ra­tion per­met­trait à terme de ren­for­cer les capa­ci­tés de pro­duc­tion élec­trique des deux pays tout en valo­ri­sant les équi­pe­ments déjà dis­po­nibles sur le site de Bélé­né. Les négo­cia­tions res­tent tou­te­fois à un stade pré­li­mi­naire et aucune déci­sion défi­ni­tive n’a encore été annon­cée.

Les intérêts économiques au cœur des réserves bulgares

Au-delà des consi­dé­ra­tions diplo­ma­tiques, les objec­tions for­mu­lées par Sofia trouvent leur ori­gine dans des pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques très concrètes.

Les auto­ri­tés bul­gares estiment que cer­taines mesures envi­sa­gées pour­raient fra­gi­li­ser l’ap­pro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique du pays ou expo­ser l’É­tat à des conten­tieux inter­na­tio­naux par­ti­cu­liè­re­ment coû­teux.

Le dos­sier le plus sen­sible concerne les acti­vi­tés du groupe pétro­lier russe Lukoil en Bul­ga­rie, notam­ment sa raf­fi­ne­rie de Bour­gas, la plus impor­tante des Bal­kans. Les res­pon­sables bul­gares redoutent que cer­taines déci­sions euro­péennes n’ouvrent la voie à des pro­cé­dures d’ar­bi­trage inter­na­tio­nal pou­vant repré­sen­ter plu­sieurs mil­liards d’eu­ros.

Selon les auto­ri­tés, les dis­cus­sions enga­gées avec Litas­co, socié­té de négoce liée au groupe Lukoil, auraient per­mis d’a­mé­lio­rer les garan­ties concer­nant l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en pétrole brut et de limi­ter les risques de rup­ture d’ac­ti­vi­té de la raf­fi­ne­rie.

Cette approche est résu­mée par les res­pon­sables bul­gares comme une poli­tique de dia­logue visant à pré­ser­ver les inté­rêts éco­no­miques natio­naux tout en res­pec­tant le cadre géné­ral des sanc­tions adop­té par l’U­nion euro­péenne.

L’op­po­si­tion conti­nue néan­moins de dénon­cer une poli­tique qu’elle juge exces­si­ve­ment conci­liante à l’é­gard de Mos­cou. Le gou­ver­ne­ment répond, pour sa part, qu’il ne s’a­git ni de remettre en cause les enga­ge­ments inter­na­tio­naux de la Bul­ga­rie ni d’af­fai­blir l’ac­tion euro­péenne, mais de veiller à ce que les déci­sions prises à Bruxelles ne pro­duisent pas des consé­quences dis­pro­por­tion­nées pour l’é­co­no­mie bul­gare.

Le patriarche Kirill, nouvelle ligne de fracture au sein de l’Union européenne

Par­mi les mesures exa­mi­nées dans le cadre du 21ᵉ paquet figure éga­le­ment la pos­si­bi­li­té d’ins­crire sur la liste des sanc­tions le patriarche Kirill, chef de l’É­glise ortho­doxe russe.

Cette pro­po­si­tion, défen­due par la Haute repré­sen­tante de l’U­nion euro­péenne pour les affaires étran­gères, Kaja Kal­las, vise­rait à inter­dire au chef reli­gieux l’ac­cès au ter­ri­toire de l’U­nion. Bruxelles lui reproche son sou­tien public à l’in­ter­ven­tion mili­taire russe en Ukraine ain­si que plu­sieurs décla­ra­tions jugées en adé­qua­tion avec les posi­tions du Krem­lin.

La pers­pec­tive de sanc­tion­ner le chef spi­ri­tuel de l’É­glise ortho­doxe russe sus­cite tou­te­fois des réserves au sein même de plu­sieurs États membres.

La Bul­ga­rie, où l’or­tho­doxie occupe une place impor­tante dans la vie natio­nale, consi­dère qu’une telle mesure sou­lè­ve­rait autant de ques­tions reli­gieuses que diplo­ma­tiques. Les auto­ri­tés bul­gares estiment qu’elle ris­que­rait d’a­li­men­ter davan­tage les ten­sions sans pro­duire d’ef­fet concret sur le dérou­le­ment du conflit.

Selon plu­sieurs diplo­mates euro­péens, l’I­ta­lie a elle aus­si deman­dé un exa­men appro­fon­di de cette pro­po­si­tion avant toute déci­sion. Rome n’au­rait pas remis en cause l’en­semble du paquet de sanc­tions, mais sou­hai­te­rait mesu­rer les consé­quences qu’au­rait une telle déci­sion sur les rela­tions avec les dif­fé­rentes Églises chré­tiennes. Le Vati­can sui­vrait éga­le­ment ce dos­sier avec atten­tion, même si le Saint-Siège ne par­ti­cipe pas aux déci­sions de l’U­nion euro­péenne.

Des divergences bien au-delà du seul dossier religieux

Les dis­cus­sions entre États membres ne se limitent pas au cas du patriarche Kirill.

Le nou­veau paquet de sanc­tions conti­nue de faire appa­raître des inté­rêts natio­naux par­fois diver­gents, notam­ment dans le domaine éner­gé­tique et mari­time.

Plu­sieurs États for­te­ment dépen­dants du trans­port mari­time, comme la Grèce, Malte et Chypre, se montrent réser­vés sur cer­taines dis­po­si­tions tou­chant aux ser­vices four­nis aux navires trans­por­tant du pétrole russe. Ces pays redoutent des consé­quences éco­no­miques impor­tantes pour leurs arma­teurs et leurs places por­tuaires.

D’autres dis­cus­sions portent sur le méca­nisme de pla­fon­ne­ment du prix du pétrole russe. Cer­tains gou­ver­ne­ments sou­haitent main­te­nir la pres­sion éco­no­mique sur Mos­cou, tan­dis que d’autres s’in­ter­rogent sur l’ef­fi­ca­ci­té réelle du dis­po­si­tif dans un mar­ché pétro­lier pro­fon­dé­ment réor­ga­ni­sé depuis 2022.

La France et l’I­ta­lie auraient éga­le­ment expri­mé des réserves concer­nant cer­taines mesures visant d’an­ciens mili­taires russes, illus­trant les nom­breuses négo­cia­tions qui accom­pagnent désor­mais cha­cun des nou­veaux trains de sanc­tions euro­péens.

Ces débats rap­pellent que, mal­gré l’i­mage d’u­ni­té affi­chée par Bruxelles, les sanc­tions conti­nuent de faire l’ob­jet d’ar­bi­trages com­plexes entre impé­ra­tifs géo­po­li­tiques et inté­rêts éco­no­miques natio­naux.

Une efficacité toujours débattue

Pré­sen­té le 9 juin par Kaja Kal­las, le 21ᵉ paquet vise prin­ci­pa­le­ment les sec­teurs finan­cier, indus­triel et mili­taire russes.

Pour ses par­ti­sans, ces nou­velles mesures doivent accen­tuer la pres­sion éco­no­mique exer­cée sur Mos­cou et com­pli­quer le finan­ce­ment de son effort de guerre. Cer­tains res­pon­sables euro­péens mettent éga­le­ment en avant les effets cumu­lés des sanc­tions occi­den­tales et des frappes ukrai­niennes contre plu­sieurs infra­struc­tures éner­gé­tiques russes.

Cette ana­lyse ne fait tou­te­fois pas l’u­na­ni­mi­té.

Depuis trois ans, l’é­co­no­mie russe s’est lar­ge­ment réorien­tée vers les mar­chés asia­tiques et du « Sud glo­bal ». Les expor­ta­tions d’hy­dro­car­bures se pour­suivent prin­ci­pa­le­ment vers la Chine, l’Inde et plu­sieurs autres par­te­naires, tan­dis que de nou­veaux cir­cuits com­mer­ciaux et finan­ciers se sont pro­gres­si­ve­ment déve­lop­pés afin de contour­ner les res­tric­tions occi­den­tales.

Si plu­sieurs sec­teurs indus­triels russes demeurent confron­tés à des dif­fi­cul­tés d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en tech­no­lo­gies ou en com­po­sants spé­cia­li­sés, de nom­breux éco­no­mistes consi­dèrent aujourd’­hui que les sanc­tions n’ont pas pro­vo­qué l’ef­fon­dre­ment éco­no­mique ini­tia­le­ment anti­ci­pé par une par­tie des res­pon­sables euro­péens.

Le débat porte désor­mais moins sur leur capa­ci­té à para­ly­ser l’é­co­no­mie russe que sur leur apti­tude à ralen­tir, sur le long terme, le déve­lop­pe­ment de cer­tains sec­teurs stra­té­giques.

Le Parlement refuse une rupture avec Kiev

Sur le plan inté­rieur, les auto­ri­tés bul­gares doivent com­po­ser avec des cri­tiques venues de deux direc­tions oppo­sées. Alors qu’une par­tie de l’op­po­si­tion reproche au pou­voir de faire preuve de trop de pru­dence vis-à-vis de Mos­cou, le par­ti natio­na­liste Vaz­razh­dane (« Renais­sance ») estime au contraire que Sofia reste trop enga­gée aux côtés de l’U­kraine.

Le 1ᵉʳ juillet, ce mou­ve­ment a pré­sen­té une motion deman­dant au gou­ver­ne­ment de dénon­cer l’ac­cord de coopé­ra­tion décen­nal signé avec Kiev le 30 mai. Le texte n’a obte­nu aucun sou­tien en dehors de son propre groupe par­le­men­taire.

Les for­ma­tions de la majo­ri­té ont rap­pe­lé que cet accord relève de la com­pé­tence du gou­ver­ne­ment et ne crée pas d’o­bli­ga­tions mili­taires auto­ma­tiques. Elles ont éga­le­ment sou­li­gné qu’il pré­voit une coopé­ra­tion dans des domaines variés : éner­gie, cyber­sé­cu­ri­té, pro­tec­tion des infra­struc­tures, par­tage d’in­for­ma­tions, indus­trie de défense ou encore sou­tien à la recons­truc­tion.

Les débats ont néan­moins illus­tré les frac­tures qui tra­versent aujourd’­hui la vie poli­tique bul­gare.

Les élus de Vaz­razh­dane accusent les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs d’a­voir pro­gres­si­ve­ment aban­don­né une poli­tique étran­gère indé­pen­dante au pro­fit d’un ali­gne­ment crois­sant sur Bruxelles. Leurs adver­saires rétorquent que la Bul­ga­rie demeure libre de défendre ses inté­rêts natio­naux tout en assu­mant ses enga­ge­ments euro­péens et atlan­tiques. Au terme des débats, aucune remise en cause de l’ac­cord avec Kiev n’a donc été rete­nue.

La ligne sui­vie par Sofia appa­raît ain­si comme un exer­cice d’é­qui­libre per­ma­nent : main­te­nir son ancrage euro­péen et son sou­tien poli­tique à l’U­kraine, tout en cher­chant à pré­ser­ver ses inté­rêts éco­no­miques et sa marge de manœuvre diplo­ma­tique dans les négo­cia­tions sur les sanc­tions.

À mesure que les dis­cus­sions se pour­suivent sur le 21ᵉ paquet, cette stra­té­gie de « prag­ma­tisme », régu­liè­re­ment reven­di­quée par les auto­ri­tés bul­gares, sera pro­ba­ble­ment sou­mise à des pres­sions crois­santes, tant de la part de Bruxelles que des dif­fé­rents cou­rants de la poli­tique inté­rieure bul­gare.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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