Entre Bruxelles et Moscou, la Bulgarie cherche sa propre voie face au 21ᵉ paquet de sanctions
Sofia entend formuler des réserves sur le nouveau train de sanctions européennes contre la Russie tout en maintenant son accord de coopération avec l'Ukraine. Une position d'équilibre revendiquée au nom des intérêts nationaux, alors que plusieurs États membres expriment eux aussi leurs propres préoccupations sur certaines mesures proposées par Bruxelles.
La Bulgarie entend défendre ses intérêts sans remettre en cause son appartenance aux cadres euro-atlantiques. C’est le message qu’ont voulu faire passer les autorités bulgares lors de la séance de contrôle parlementaire du 3 juillet, en annonçant leur intention d’émettre des réserves sur le 21ᵉ paquet de sanctions préparé par l’Union européenne contre la Russie.
Cette position ne constitue pas un rejet de principe des nouvelles mesures. Les responsables bulgares distinguent soigneusement la formulation de réserves d’un veto, lequel empêcherait l’adoption du paquet par les Vingt-Sept. L’objectif affiché est plutôt d’obtenir des ajustements sur les dispositions susceptibles d’affecter directement les intérêts économiques et stratégiques du pays.
Une ligne diplomatique fondée sur le « pragmatisme »
Interrogé par des députés de l’opposition, le Premier ministre bulgare Roumen Radev a défendu une politique étrangère qu’il présente comme guidée avant tout par « l’intérêt national ». Réfutant les accusations de proximité avec Moscou formulées par certains de ses adversaires, il a souligné que la Bulgarie demeurait un partenaire engagé de l’Union européenne et de l’OTAN, tout en revendiquant le droit de défendre ses propres priorités lorsque certaines décisions européennes risquent, selon lui, de produire des effets contraires aux intérêts du pays.
Le chef du gouvernement a notamment rappelé les échanges entretenus ces derniers mois avec plusieurs dirigeants européens afin d’illustrer, selon lui, la qualité des relations de Sofia avec ses partenaires occidentaux.
Cette volonté de préserver une marge d’appréciation concerne également les déclarations communes adoptées dans les enceintes de l’OTAN. La Bulgarie continuera de soutenir la reconstruction de l’Ukraine, a‑t-il assuré, mais entend examiner au cas par cas les textes proposés lorsqu’elle estime que certains d’entre eux pourraient compliquer les perspectives d’un règlement politique du conflit.
En revanche, Sofia n’envisage pas de dénoncer son accord bilatéral de coopération en matière de sécurité avec Kiev. Les autorités bulgares rappellent que ce document ne crée pas d’obligations militaires automatiques et constitue avant tout un cadre permettant de développer différents domaines de coopération. Il comporte également des dispositions concernant la protection de la minorité bulgare vivant en Ukraine, l’enseignement de la langue bulgare ainsi que plusieurs questions liées à la sécurité de la mer Noire.
La coopération énergétique reste ouverte
L’énergie constitue l’un des domaines dans lesquels les deux pays poursuivent leurs discussions. Les autorités bulgares ont confirmé que des échanges étaient en cours concernant l’avenir de la centrale nucléaire inachevée de Béléné, un dossier qui empoisonne la vie politique bulgare depuis de nombreuses années.
Parmi les pistes évoquées figure une coopération avec l’Ukraine autour d’un projet nucléaire susceptible de bénéficier de financements européens. Les discussions ont notamment été abordées avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Selon les déclarations des responsables bulgares, une telle coopération permettrait à terme de renforcer les capacités de production électrique des deux pays tout en valorisant les équipements déjà disponibles sur le site de Béléné. Les négociations restent toutefois à un stade préliminaire et aucune décision définitive n’a encore été annoncée.
Les intérêts économiques au cœur des réserves bulgares
Au-delà des considérations diplomatiques, les objections formulées par Sofia trouvent leur origine dans des préoccupations économiques très concrètes.
Les autorités bulgares estiment que certaines mesures envisagées pourraient fragiliser l’approvisionnement énergétique du pays ou exposer l’État à des contentieux internationaux particulièrement coûteux.
Le dossier le plus sensible concerne les activités du groupe pétrolier russe Lukoil en Bulgarie, notamment sa raffinerie de Bourgas, la plus importante des Balkans. Les responsables bulgares redoutent que certaines décisions européennes n’ouvrent la voie à des procédures d’arbitrage international pouvant représenter plusieurs milliards d’euros.
Selon les autorités, les discussions engagées avec Litasco, société de négoce liée au groupe Lukoil, auraient permis d’améliorer les garanties concernant l’approvisionnement en pétrole brut et de limiter les risques de rupture d’activité de la raffinerie.
Cette approche est résumée par les responsables bulgares comme une politique de dialogue visant à préserver les intérêts économiques nationaux tout en respectant le cadre général des sanctions adopté par l’Union européenne.
L’opposition continue néanmoins de dénoncer une politique qu’elle juge excessivement conciliante à l’égard de Moscou. Le gouvernement répond, pour sa part, qu’il ne s’agit ni de remettre en cause les engagements internationaux de la Bulgarie ni d’affaiblir l’action européenne, mais de veiller à ce que les décisions prises à Bruxelles ne produisent pas des conséquences disproportionnées pour l’économie bulgare.
Le patriarche Kirill, nouvelle ligne de fracture au sein de l’Union européenne
Parmi les mesures examinées dans le cadre du 21ᵉ paquet figure également la possibilité d’inscrire sur la liste des sanctions le patriarche Kirill, chef de l’Église orthodoxe russe.
Cette proposition, défendue par la Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, viserait à interdire au chef religieux l’accès au territoire de l’Union. Bruxelles lui reproche son soutien public à l’intervention militaire russe en Ukraine ainsi que plusieurs déclarations jugées en adéquation avec les positions du Kremlin.
La perspective de sanctionner le chef spirituel de l’Église orthodoxe russe suscite toutefois des réserves au sein même de plusieurs États membres.
La Bulgarie, où l’orthodoxie occupe une place importante dans la vie nationale, considère qu’une telle mesure soulèverait autant de questions religieuses que diplomatiques. Les autorités bulgares estiment qu’elle risquerait d’alimenter davantage les tensions sans produire d’effet concret sur le déroulement du conflit.
Selon plusieurs diplomates européens, l’Italie a elle aussi demandé un examen approfondi de cette proposition avant toute décision. Rome n’aurait pas remis en cause l’ensemble du paquet de sanctions, mais souhaiterait mesurer les conséquences qu’aurait une telle décision sur les relations avec les différentes Églises chrétiennes. Le Vatican suivrait également ce dossier avec attention, même si le Saint-Siège ne participe pas aux décisions de l’Union européenne.
Des divergences bien au-delà du seul dossier religieux
Les discussions entre États membres ne se limitent pas au cas du patriarche Kirill.
Le nouveau paquet de sanctions continue de faire apparaître des intérêts nationaux parfois divergents, notamment dans le domaine énergétique et maritime.
Plusieurs États fortement dépendants du transport maritime, comme la Grèce, Malte et Chypre, se montrent réservés sur certaines dispositions touchant aux services fournis aux navires transportant du pétrole russe. Ces pays redoutent des conséquences économiques importantes pour leurs armateurs et leurs places portuaires.
D’autres discussions portent sur le mécanisme de plafonnement du prix du pétrole russe. Certains gouvernements souhaitent maintenir la pression économique sur Moscou, tandis que d’autres s’interrogent sur l’efficacité réelle du dispositif dans un marché pétrolier profondément réorganisé depuis 2022.
La France et l’Italie auraient également exprimé des réserves concernant certaines mesures visant d’anciens militaires russes, illustrant les nombreuses négociations qui accompagnent désormais chacun des nouveaux trains de sanctions européens.
Ces débats rappellent que, malgré l’image d’unité affichée par Bruxelles, les sanctions continuent de faire l’objet d’arbitrages complexes entre impératifs géopolitiques et intérêts économiques nationaux.
Une efficacité toujours débattue
Présenté le 9 juin par Kaja Kallas, le 21ᵉ paquet vise principalement les secteurs financier, industriel et militaire russes.
Pour ses partisans, ces nouvelles mesures doivent accentuer la pression économique exercée sur Moscou et compliquer le financement de son effort de guerre. Certains responsables européens mettent également en avant les effets cumulés des sanctions occidentales et des frappes ukrainiennes contre plusieurs infrastructures énergétiques russes.
Cette analyse ne fait toutefois pas l’unanimité.
Depuis trois ans, l’économie russe s’est largement réorientée vers les marchés asiatiques et du « Sud global ». Les exportations d’hydrocarbures se poursuivent principalement vers la Chine, l’Inde et plusieurs autres partenaires, tandis que de nouveaux circuits commerciaux et financiers se sont progressivement développés afin de contourner les restrictions occidentales.
Si plusieurs secteurs industriels russes demeurent confrontés à des difficultés d’approvisionnement en technologies ou en composants spécialisés, de nombreux économistes considèrent aujourd’hui que les sanctions n’ont pas provoqué l’effondrement économique initialement anticipé par une partie des responsables européens.
Le débat porte désormais moins sur leur capacité à paralyser l’économie russe que sur leur aptitude à ralentir, sur le long terme, le développement de certains secteurs stratégiques.
Le Parlement refuse une rupture avec Kiev
Sur le plan intérieur, les autorités bulgares doivent composer avec des critiques venues de deux directions opposées. Alors qu’une partie de l’opposition reproche au pouvoir de faire preuve de trop de prudence vis-à-vis de Moscou, le parti nationaliste Vazrazhdane (« Renaissance ») estime au contraire que Sofia reste trop engagée aux côtés de l’Ukraine.
Le 1ᵉʳ juillet, ce mouvement a présenté une motion demandant au gouvernement de dénoncer l’accord de coopération décennal signé avec Kiev le 30 mai. Le texte n’a obtenu aucun soutien en dehors de son propre groupe parlementaire.
Les formations de la majorité ont rappelé que cet accord relève de la compétence du gouvernement et ne crée pas d’obligations militaires automatiques. Elles ont également souligné qu’il prévoit une coopération dans des domaines variés : énergie, cybersécurité, protection des infrastructures, partage d’informations, industrie de défense ou encore soutien à la reconstruction.
Les débats ont néanmoins illustré les fractures qui traversent aujourd’hui la vie politique bulgare.
Les élus de Vazrazhdane accusent les gouvernements successifs d’avoir progressivement abandonné une politique étrangère indépendante au profit d’un alignement croissant sur Bruxelles. Leurs adversaires rétorquent que la Bulgarie demeure libre de défendre ses intérêts nationaux tout en assumant ses engagements européens et atlantiques. Au terme des débats, aucune remise en cause de l’accord avec Kiev n’a donc été retenue.
La ligne suivie par Sofia apparaît ainsi comme un exercice d’équilibre permanent : maintenir son ancrage européen et son soutien politique à l’Ukraine, tout en cherchant à préserver ses intérêts économiques et sa marge de manœuvre diplomatique dans les négociations sur les sanctions.
À mesure que les discussions se poursuivent sur le 21ᵉ paquet, cette stratégie de « pragmatisme », régulièrement revendiquée par les autorités bulgares, sera probablement soumise à des pressions croissantes, tant de la part de Bruxelles que des différents courants de la politique intérieure bulgare.