Terres agricoles vaudoises : une enquête de Blick met en cause le groupe Orllati
C’est une enquête qu’il faut saluer. Dans un long format publié le 26 juin, Blick documente minutieusement la manière dont le groupe Orllati, entreprise suisse fondée par une famille d’origine albanaise et aujourd’hui poids lourd vaudois de la construction, du béton, des décharges et de la promotion immobilière, serait parvenu à contrôler des terres agricoles en s’appuyant sur des sociétés anonymes détenues majoritairement par des agriculteurs.
L’enjeu dépasse largement le cas d’une entreprise. En Suisse, les terres agricoles sont censées être protégées par la loi sur le droit foncier rural, dont l’esprit est clair : préserver les surfaces cultivables, empêcher la spéculation et maintenir la terre entre les mains d’exploitants agricoles. Selon l’enquête, ce principe serait aujourd’hui contourné par des montages juridiquement habiles, permettant à des intérêts économiques puissants de prendre position sur des parcelles stratégiques.
Pourquoi ces terres intéressent-elles un groupe actif dans la construction ? Parce qu’elles peuvent offrir du gravier pour le béton, des sites potentiels pour des décharges, ou, à plus long terme, des perspectives de plus-value en cas de changement d’affectation. Autrement dit : dans un pays où chaque hectare compte, le sol agricole devient un actif convoité.
Blick s’interroge également sur le rôle de la Commission foncière rurale vaudoise, chargée d’autoriser les acquisitions de terres agricoles. Les journalistes estiment que les garde-fous institutionnels n’ont pas empêché ces opérations, alors même que la loi vise précisément à éviter que le foncier paysan ne soit capté par des acteurs extérieurs au monde agricole.
Le groupe Orllati conteste toute illégalité. Il affirme que ses opérations respectent la législation en vigueur, les procédures applicables et les décisions des autorités compétentes.
L’enquête n’est pas passée inaperçue et a attiré l’attention du mouvement identitaire romand “10 Pour Cent”, qui s’est emparé du dossier dans une publication diffusée sur Instagram. Dénonçant la « mafia foncière Orllati » qui « accapare les terres agricoles vaudoises », le mouvement voit dans cette affaire l’illustration d’un « pillage » progressif du patrimoine foncier suisse au profit de puissants intérêts économiques. Pour ses militants, la protection des terres agricoles relève autant de la souveraineté nationale que de la défense du monde paysan.
Reste la question politique de fond : la Suisse veut-elle encore protéger son territoire, ses terres agricoles et sa souveraineté alimentaire, ou accepte-t-elle que son sol devienne progressivement une proie pour les grands intérêts immobiliers, industriels et financiers ? Dans un pays déjà soumis à une forte pression démographique et au bétonnage continu de ses campagnes, l’enquête de Blick rappelle une évidence : défendre la terre, ce n’est pas seulement défendre les paysans. C’est défendre la Suisse elle-même.