DSA : Bruxelles tisse sa toile sur la liberté d’expression et la Suisse a raison de s’en méfier
On nous l'avait vendu comme un grand nettoyage du numérique. Le DSA se révèle être un instrument de contrôle du discours dont la Commission européenne tient les manettes et qu'elle a déjà actionné lors d'élections nationales. La Suisse n'est pas liée par ce règlement, mais elle élabore en ce moment sa propre loi sur les plateformes, sous la pression de ceux qui rêvent de l'aligner sur Bruxelles.
Présenté comme un grand ménage d’Internet, le règlement européen sur les services numériques (DSA) installe en réalité un système de censure diffuse. La Hongrie vient d’en faire les frais lors d’élections nationales. Or la Suisse, qui débat précisément en ce moment de sa propre loi sur les plateformes, a tout intérêt à regarder ce précédent de près – et à se garder de copier le modèle bruxellois.
Un règlement qui glisse de l’illégal au « risqué »
Le DSA – voté en juillet 2022 et appliqué aux plateformes depuis juillet 2024 – est vendu comme un outil de mise en ordre du numérique : lutte contre les contenus illicites, responsabilisation des géants du web, protection des utilisateurs. Qui s’opposerait à combattre l’exploitation des enfants, le terrorisme ou la cybercriminalité ?
Le problème tient au glissement opéré par le texte. Le règlement mêle des contenus réellement illicites à des notions floues : désinformation, discours de haine, manipulation électorale, contenus « préjudiciables au débat public ». Là où le modèle classique de la liberté d’expression pose une question simple – ce propos viole-t-il une disposition précise de la loi ? –, le DSA en substitue d’autres, autrement plus élastiques : ce message peut-il accroître les tensions sociales ? Relève-t-il de la « désinformation » ? En période électorale, peut-il influencer les électeurs ?
Le juriste polonais Jerzy Kwaśniewski, président de l’Institut Ordo Iuris, résume le basculement : la modération cesse d’être une réaction à un contenu illicite précis pour devenir un outil de gestion de l’ensemble de l’environnement informationnel. Les plus grandes plateformes doivent désormais identifier et atténuer des « risques systémiques » – une catégorie suffisamment vague pour englober à peu près n’importe quel propos dérangeant.
On mesure le chemin parcouru en relisant la Cour de Strasbourg qui, en 1976 déjà (arrêt Handyside), affirmait que la liberté d’expression vaut aussi pour les idées qui « heurtent, choquent ou inquiètent ». Un demi-siècle plus tard, ce principe sonne comme une critique radicale de la politique de l’Union.
Les « signaleurs de confiance » et l’arme de la dissuasion financière
Au cœur du dispositif figurent les trusted flaggers, ces « signaleurs de confiance » dont les signalements doivent être traités en priorité par les plateformes. Le mécanisme se défend pour des infractions manifestes – pédocriminalité, fraude, terrorisme. Il devient problématique dès qu’il s’applique aux propos politiques, religieux ou philosophiques.
Car qui décerne ce statut, et selon quels critères ? Tout indique que ces signaleurs penchent massivement à gauche, libéraux ou progressistes, et qu’ils sont en partie financés par la Commission elle-même. Le système engendre une circularité troublante : Bruxelles finance les organisations qui signalent les contenus, et les plateformes, sous peine de sanctions, sont incitées à traiter ces signalements en priorité. Il n’existe pourtant pas d’arbitre neutre de la vérité – toute organisation porte sa vision du monde et ses intérêts.
La dissuasion repose sur des sanctions sans précédent : jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel d’une plateforme. L’objectif est limpide : intimider et pousser à l’excès de zèle. Face au choix entre laisser passer un contenu controversé ou le restreindre, une plateforme rationnelle tranchera le doute au détriment de l’utilisateur. C’est ainsi que naît l’effet dissuasif : les utilisateurs s’autocensurent, les plateformes modèrent à l’excès, le débat devient plus homogène – mais pas plus vrai.
La censure invisible : le danger le plus sérieux
La menace la plus grave n’est pas la suppression spectaculaire d’un message, aisée à repérer et à contester. C’est la censure diffuse, procédurale, invisible : réduction de la portée (shadow banning), démonétisation, avertissements accolés aux contenus, recommandations supprimées, profils rendus moins visibles. Le DSA et ses actes d’exécution prévoient expressément l’action des algorithmes et la démonétisation comme instruments.
Pour l’utilisateur, c’est presque imperceptible. Formellement, son propos existe toujours ; en pratique, il n’atteint plus personne. Il ne sait pas toujours qu’il a été sanctionné, comprend rarement pourquoi, et dispose de moyens de recours dérisoires face à une grande plateforme et ses systèmes automatiques.
Les défenseurs du DSA objecteront que ces décisions émanent de plateformes privées, non d’un bureau d’État de la censure. L’argument fait long feu : lorsqu’une entreprise agit sous la pression d’amendes colossales, d’audits et des orientations de la Commission, ses décisions ne sont plus vraiment privées. C’est un modèle de corégulation où le pouvoir public ne commande pas explicitement la suppression d’un contenu, mais façonne un environnement juridique qui pousse les plateformes à le faire elles-mêmes. La censure en gants blancs : pas de bureau officiel, pas de décision administrative, mais un système d’incitations qui aboutit au même résultat.
La Hongrie, banc d’essai grandeur nature
Ce que les critiques redoutaient en théorie, la Hongrie l’a vécu en pratique. Le 12 avril 2026, les électeurs hongrois ont mis fin à seize ans de pouvoir de Viktor Orbán au profit du pro-européen Péter Magyar. Mais derrière ce résultat se cache un précédent inquiétant.
Le 16 mars 2026, la Commission européenne activait pour la première fois lors d’un scrutin national le « mécanisme de réponse rapide » (Rapid Response System) du DSA, au motif d’un risque accru de désinformation. La Hongrie offrait un terrain idéal : plus de 80 % des électeurs utilisent Facebook, et près des deux tiers en font leur principale source d’information. Meta, signataire du code de bonnes pratiques contre la désinformation, s’est alors conformée aux demandes.
Les effets furent documentés par la mission d’observation de la Coalition pour des élections libres et loyales (86 observateurs de quatorze pays), codirigée par Ordo Iuris et l’américaine Edmund Burke Foundation. Les comptes Facebook d’Orbán, de son ministre des Affaires étrangères Péter Szijjártó et du Fidesz ont reçu des notifications les informant que leurs publications étaient rétrogradées dans les fils d’actualité. Le parti souverainiste Mi Hazánk a subi pire encore : son chef László Toroczkai a vu son profil bloqué pour toute la campagne – en dépit d’une décision de justice hongroise rendue en sa faveur. Dans le même temps, Péter Magyar affichait des taux d’engagement par abonné dépassant ceux d’Orbán et même de Donald Trump, asymétrie difficile à expliquer sans intervention algorithmique.
La pression ne s’est d’ailleurs pas limitée au numérique. Plus de 16 milliards d’euros de fonds européens étaient gelés depuis des années, et le message adressé aux électeurs hongrois était clair : ils ne seraient débloqués qu’en cas de victoire de Magyar. De fait, moins de deux mois après le scrutin, Bruxelles dégelait les 16 milliards. La mission d’observation a certes jugé le décompte des voix régulier – ce n’est pas la sincérité du vote qui est en cause, mais les conditions asymétriques de la campagne.
Pourquoi cela concerne directement la Suisse
L’épisode hongrois n’a rien d’isolé. C’est, selon les termes mêmes des observateurs, le « test opérationnel » d’un dispositif que la Commission détient désormais et peut activer à sa guise – pour tout scrutin qu’elle jugerait menacé. Or quatre élections décisives se profilent l’an prochain en Pologne, en Italie, en Espagne et en France, où les formations souverainistes pourraient rebattre les cartes. Le DSA n’est lui-même qu’une pièce d’un édifice plus vaste, aux côtés du « Bouclier démocratique européen » et de son Centre européen pour la résilience démocratique, entré en activité en février 2026.
La Suisse n’est pas membre de l’Union et n’est pas liée par le DSA. Mais elle n’est pas pour autant spectatrice : le 29 octobre 2025, le Conseil fédéral a mis en consultation un avant-projet de loi sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (LPCom), dont la consultation s’est achevée le 16 février 2026. La question de savoir comment encadrer Facebook, X, TikTok ou Google est donc, en Suisse aussi, sur la table – et c’est maintenant que se décide le modèle vers lequel le pays va pencher.
Sur le papier, le projet suisse est plus mesuré que son cousin européen. Il se concentre sur la transparence et les droits des utilisateurs : obligation pour les grandes plateformes d’informer et de justifier la suppression d’un contenu ou le blocage d’un compte, mise en place d’une procédure interne de réclamation et d’un règlement extrajudiciaire des litiges. On y chercherait en vain l’arsenal le plus contestable du DSA – l’obligation d’atténuer des « risques systémiques » à la définition élastique, le réseau de « signaleurs de confiance » adoubés par le régulateur, ou les amendes calculées sur le chiffre d’affaires mondial. La différence est de nature, pas seulement de degré : le texte suisse vise à protéger l’utilisateur contre l’arbitraire des plateformes, là où le DSA enrôle les plateformes comme bras armé de la modération publique.
C’est précisément cette distinction qu’il faut préserver. Car les pressions à l’« harmonisation » avec le droit européen sont constantes. L’organisation AlgorithmWatch CH en offre une illustration limpide. Dans son analyse de la régulation suisse, elle décrit les grandes plateformes – Instagram, X, TikTok, YouTube – comme des « boîtes noires » dont les algorithmes opaques et la concentration du pouvoir d’opinion entre les mains de quelques multinationales menacent le débat public. C’est, mot pour mot, le diagnostic qui fonde le DSA, et AlgorithmWatch ne s’en cache pas : le règlement européen lui sert de référence et d’horizon. L’organisation a salué la LPCom comme une avancée tout en la jugeant insuffisante, et réclame des ajouts pour la rapprocher du standard bruxellois – allant jusqu’à reprocher au Conseil fédéral de « s’aplatir devant Trump, Musk et consorts » pour avoir tardé à légiférer. Elle n’est pas seule : plusieurs voix de la société civile, des partis et du monde académique poussent dans le même sens.
Le diagnostic n’est pas absurde – nul ne conteste que les plateformes concentrent un pouvoir considérable. Mais le remède proposé reconduit l’erreur du DSA : confier à un appareil de régulation le soin de trier ce qui mérite d’être vu. La tentation sera grande, au fil des révisions parlementaires, d’« enrichir » la LPCom de mécanismes inspirés de Bruxelles. Ce serait une erreur : la tradition suisse de démocratie directe – où le citoyen vote plusieurs fois par an sur des sujets de fond – repose sur un présupposé que le DSA contredit frontalement, celui d’un citoyen adulte, capable de trier l’information, de soupeser des arguments contradictoires et de trancher lui-même. Le modèle bruxellois part de la prémisse inverse : celle d’un électeur à protéger contre les « mauvaises » idées par le filtre conjugué des institutions, des plateformes et des fact-checkeurs agréés.
La vigilance s’impose enfin sur deux fronts que la frontière ne protège pas. Les plateformes appliquent souvent leurs règles de modération de manière globale – un utilisateur suisse peut subir les effets du DSA sans que la Suisse l’ait jamais adopté. Et la mécanique du levier financier, éprouvée en Hongrie, rappelle que Bruxelles sait conditionner le versement de fonds à des résultats politiques : un pays qui négocie ses accords avec l’Union a tout intérêt à observer de près cette manière de faire.
Garder la main sur son propre débat
Internet ne doit pas être une zone de non-droit : les contenus réellement illégaux appellent une réponse ferme, et les victimes de la cybercriminalité méritent une vraie protection. Mais la frontière entre l’application de la loi et le contrôle du débat public doit rester nette. Toute restriction d’un propos devrait reposer sur un fondement juridique clair, être proportionnée et réellement contestable – et le discours politique, religieux ou scientifique mérite une protection particulière, même lorsqu’il dérange.
La question que pose le DSA est au fond simple : qui décidera des opinions visibles dans l’espace public numérique – le citoyen, le juge et la loi, ou la plateforme agissant sous la pression du régulateur et de mécanismes de signalement idéologiquement orientés ? L’Europe se débat avec cette question ; la Suisse, elle, doit y répondre maintenant, sa propre loi étant en chantier. Fidèle à sa tradition de souveraineté et de confiance dans le jugement de ses citoyens, elle ferait bien de tenir une ligne claire : encadrer les abus des plateformes sans pour autant importer la machine à modérer bruxelloise. Et de regarder le précédent hongrois pour ce qu’il est – un avertissement.
Sources
- DSA : comment la réglementation européenne restreint la liberté d’expression sur Internet, OJIM, 19/06/2026
- Hongrie : comment le DSA est devenu un outil d’ingérence électorale, OJIM, 14/06/2026
- Communiqué “Nouvelle loi sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche : lancement de la consultation”, Conseil fédéral, 29/10/2025
- Réglementation des plateformes en ligne : que fait la Suisse ?, AlgorithmWatch CH, 30/03/2023 (mise à jour : 16/02/2026)