Ce que la Suisse pourrait financer avec le coût de ses détenus étrangers
Entre 420 et 620 millions de francs par an : c’est ce que coûte, selon notre estimation, la détention des étrangers dans les prisons suisses. Nous l’avons mis en regard des besoins les plus pressants du pays : hôpitaux, écoles, EMS, personnel soignant et primes maladie.
C’est désormais public et l’information a fait l’effet d’une petite bombe : près des trois quarts des détenus des prisons de la Confédération n’ont pas le passeport suisse, et le coût de leur détention atteint, selon l’estimation que nous avons publiée, entre 420 et 620 millions de francs par an. Un montant de cet ordre reste abstrait tant qu’on ne le compare pas à des dépenses concrètes. Or l’exécution des peines est pour l’essentiel à la charge des cantons, ceux-là mêmes qui financent les hôpitaux et, avec les communes, les écoles et les soins aux personnes âgées, trois domaines où les besoins grandissent plus vite que les moyens.
Des hôpitaux qui attendent leurs crédits
Les hôpitaux suisses ont amélioré leurs comptes en 2025, mais leur marge d’exploitation moyenne, 5,4 % selon une étude de KPMG, reste loin des 10 % jugés nécessaires pour financer leurs investissements, et plus de quatre directeurs financiers sur dix s’attendent à des besoins exceptionnels d’au moins 50 millions de francs dans les cinq prochaines années. Dans le Nord vaudois, le futur hôpital d’Yverdon a ainsi été suspendu en mai 2024 après un surcoût de construction estimé à 180 millions de francs, dû à l’inflation et aux nouvelles normes antisismiques. Le coût annuel des détenus étrangers représente de deux à plus de trois fois ce dépassement ; rapporté au nouvel Hôpital du Jura, devisé à 160 millions, il permettrait d’en construire deux à près de quatre chaque année.
Des élèves dans des pavillons
En ville de Genève, l’école primaire compte 21 % d’élèves de plus qu’en 2012, au point que la Ville installe douze classes provisoires en pavillons pour l’année 2026-2027, que l’école des Vernets, retardée, n’accueillera ses élèves qu’en 2027 et que l’école de Mervelet, avec ses dix-sept classes, n’ouvrira pas avant 2028. Dans le même canton, la part des étrangers parmi les détenus dépasse nettement la moyenne suisse : selon le dernier décompte par nationalité publié par le Conseil d’État, ils représentaient fin 2022 661 des 782 détenus des établissements du canton, soit 85 %, et l’effectif total n’a guère varié depuis, avec 777 personnes détenues fin 2025. Aux tarifs retenus pour notre estimation, leur détention représente de 53 à 78 millions de francs par an, soit deux à près de trois fois le prix d’une école primaire de quatorze classes comme la nouvelle école de Bardonnex, devisée à environ 28 millions.
Vieillir en Suisse
Le besoin le plus massif concerne les personnes âgées. L’Observatoire suisse de la santé (Obsan) prévoit qu’il faudra 36 900 lits de long séjour supplémentaires d’ici 2040, soit 626 nouveaux EMS en quinze ans, et que les établissements pourraient manquer de place avant 2030. Dans le canton de Fribourg, une nouvelle place en EMS coûte environ 320 000 francs, selon les chiffres cités par Frapp ; à ce prix, le coût annuel des détenus étrangers financerait de 1 300 à 1 900 places, soit de la moitié à près des quatre cinquièmes de ce que le pays devrait construire chaque année pour suivre son vieillissement. À la place, il couvrirait, à 5 565 francs par client et par an en 2023, les soins à domicile de 75 000 à 111 000 personnes, soit de 18 à 27 % des quelque 415 000 clients que suivaient cette année-là les services d’aide et de soins, dont l’Obsan prévoit que l’activité devra être multipliée par 1,5 à 1,7.
Des soignants qui manquent
Lits et soins ne servent à rien sans personnel. Selon l’Obsan, les diplômes délivrés en Suisse ne couvriront que 47 % des besoins en infirmiers d’ici 2034 : il en faudrait de 6 700 à 9 300 par an, contre 3 350 en 2024, et les établissements doivent recruter chaque année de 4 400 à 6 000 infirmiers diplômés. Avec un salaire brut moyen de 79 300 francs par an selon le site jobs.ch, la même somme paierait chaque année le salaire de 5 300 à 7 800 infirmiers, soit davantage que les établissements n’en doivent recruter en un an.
Chaque ligne vaut la totalité du montant : c’est l’une ou l’autre, pas tout à la fois.
Sources : OFS, statistique de la privation de liberté ; canton de Berne ; Hôpital du Jura ; commune de Bardonnex (via GHI) ; canton de Fribourg (via Frapp) ; OFS, aide et soins à domicile (via 20 minutes) ; jobs.ch ; OFSP, primes 2027 ; AFC, recettes fiscales 2023 ; OFS, nombre de ménages (via 20 minutes). Utiliser cette infographie
Ou alléger la facture des contribuables
Les cantons pourraient aussi rendre cet argent à ceux qui le versent. Ils ont encaissé en 2023 55,4 milliards de francs d’impôts, et le coût de la détention des étrangers en représente de 0,8 à 1,1 %, soit à peu près un franc sur cent ; réparti entre les 4,1 millions de ménages du pays, il équivaudrait à une baisse d’impôts cantonaux de 100 à 150 francs par ménage et par an. Les cantons financent en outre, avec la Confédération, les réductions de primes accordées aux assurés modestes, alors que 2027 apportera une hausse moyenne des primes de 5 %, soit 19,70 francs de plus par mois pour une prime moyenne de 412 francs : la même somme permettrait de payer entièrement, pendant un an, la prime de 85 000 à 125 000 assurés.
Ces montants mesurent la part du coût de la détention qui revient aux détenus étrangers, au prorata des journées qu’ils occupent, comme le font les cantons lorsqu’ils se facturent entre eux le prix d’une journée de détention. Ils ne s’économiseraient pas du jour au lendemain, mais le nombre de détenus commande celui des places : c’est pour « maîtriser la surpopulation carcérale » que le canton de Vaud a lancé la prison des Grands-Marais, 410 places pour un coût estimé à 279 millions. Aux tarifs des prisons bernoises, de 220 à 325 francs par jour, sur lesquels repose notre estimation, chaque centaine de détenus étrangers coûte de 8 à 12 millions de francs par an.
Au début de 2023, les prisons vaudoises comptaient 897 détenus pour 764 places(PDF), soit un taux d’occupation de 117 %, qui atteignait 169 % au Bois-Mermet, à Lausanne, où les cellules sont souvent occupées à deux ; quelque 200 condamnés vaudois purgeaient en outre leur peine dans d’autres cantons. Pour le Conseil d’État, « seule la mise en service » des Grands-Marais(PDF) permettra de faire face à cette surpopulation.
Lancé en 2018 avec une première étape de 216 places promise pour 2025(PDF), le projet a été regroupé en une seule étape, puis réévalué en 2024 à 411,1 millions de francs, 47 % de plus que prévu, sous l’effet du renchérissement de la construction ; sa mise en service est désormais attendue à l’horizon 2032. La nouvelle prison doit aussi remplacer le Bois-Mermet et ses 100 places, maintenu en activité jusqu’à son ouverture. En attendant, le Grand Conseil s’est prononcé en faveur d’une zone d’attente carcérale de 60 places, devisée à 39,9 millions, soit 665 700 francs par place, et attendue au début de 2028.
Selon le rapport d’expertise remis au Conseil d’État en janvier 2025, 78,7 % des personnes incarcérées en 2019 pour exécuter une peine étaient étrangères, et plus des trois quarts d’entre elles n’avaient ni permis B ni permis C. Une place aux Grands-Marais coûtera trois fois le prix d’une place d’EMS dans le canton de Fribourg, environ 320 000 francs.
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