« Ça s’appelle l’héritage chrétien » : Romain Petitjean (Institut Iliade) répond à Nicolas Sarkozy
Invité vendredi matin de Pascal Praud, Nicolas Sarkozy s'est dit favorable à l'inscription de « l'héritage judéo-chrétien » de la France dans la Constitution, comme le propose Bruno Retailleau. Pour le directeur du développement de l'Institut Iliade, la formule est doublement fausse : l'héritage est chrétien – et les racines de l'Europe sont plus anciennes encore. Entretien.
La France accueille depuis vendredi, et pour quatre jours, le pape Léon XIV. C’est dans ce contexte que Nicolas Sarkozy, invité de L’Heure des Pros sur Europe 1 et CNews, a été interrogé sur la proposition de Bruno Retailleau, candidat à l’élection présidentielle de 2027, d’inscrire l’héritage judéo-chrétien de la France dans la Constitution. L’ancien président l’a approuvée sans réserve, filant la métaphore de l’arbre que l’on ne saurait priver de ses racines – « on ne coupe pas un pays de ses racines » –, saluant la grande civilisation apportée par la chrétienté et rappelant que le baptême de Clovis ne s’efface pas de l’histoire de France.
La réplique est venue dans l’heure. « Il n’y a pas d’héritage ou de civilisation judéo-chrétienne », a répondu sur X Romain Petitjean, directeur du développement et de la coordination de l’Institut Iliade, en renvoyant à un texte de fond publié par l’Institut sous la plume de l’historien Henri Levavasseur. Créé après la mort de Dominique Venner en 2013 et voué à « la longue mémoire européenne », l’Institut Iliade forme chaque année une promotion de jeunes Européens ; Romain Petitjean y anime par ailleurs l’émission mensuelle de l’Institut sur Radio Courtoisie.
Si la querelle paraît française, elle nous parle directement. Notre Constitution fédérale s’ouvre depuis l’origine par l’invocation « Au nom de Dieu Tout-Puissant ! » – et le souverain helvétique a montré, en inscrivant en 2009 l’interdiction des minarets puis en votant en 2014 la gestion autonome de l’immigration, qu’une inscription constitutionnelle identitaire peut être une norme concrète voulue par le peuple plutôt qu’une clause déclarative promise par des candidats. À deux jours de la votation sur l’initiative sur la neutralité, la comparaison traverse tout l’entretien.
Entretien
Nicolas Sarkozy donne raison à Bruno Retailleau : on ne coupe pas un arbre de ses racines, dit-il en substance, et ces racines seraient « judéo-chrétiennes ». Vous avez répondu publiquement qu’un tel héritage n’existe pas. Est-ce une querelle de mots ?
Non, car derrière les mots il y a l’histoire. Je souscris volontiers à l’image de l’arbre, mais encore faut-il ne pas se tromper de botanique : le christianisme n’est pas la racine de l’Europe, il en est la greffe – une greffe qui a profondément transformé l’arbre, personne ne le conteste, mais qui s’est implantée sur un tronc déjà plurimillénaire. Les langues que parlent aujourd’hui les Européens, des langues romanes aux langues slaves, descendent presque toutes d’une langue mère indo-européenne vieille de plus de cinq mille ans, et la paléogénétique confirme que les Européens actuels descendent pour l’essentiel de lignées installées sur le continent depuis cette époque. Stonehenge, le Parthénon et le forum romain étaient debout bien avant la conversion de l’Empire ; la pensée grecque et le droit romain, qui structurent encore nos sciences et nos institutions, sont antérieurs au christianisme. Quand Nicolas Sarkozy invoque les racines, il parle donc plus juste qu’il ne le croit : elles sont profondes, en effet – trop profondes pour tenir dans le préfixe qu’on veut leur accoler.
« Le christianisme n’est pas la racine de l’Europe, il en est la greffe – une greffe qui a profondément transformé l’arbre, personne ne le conteste, mais qui s’est implantée sur un tronc déjà plurimillénaire. »
Le terme « judéo-chrétien » est pourtant employé partout, y compris et surtout à droite. D’où vient-il, et que lui reprochez-vous précisément ?
C’est un concept récent, répandu aux États-Unis dans l’entre-deux-guerres comme formule d’union civique, puis devenu après 1945 un lieu commun du monde atlantique. Sur le fond, il procède d’un double raccourci. D’abord, le judaïsme tel qu’il existe depuis deux mille ans – le judaïsme rabbinique – s’est constitué en opposition au message chrétien, dont il refuse le cœur même, l’Incarnation : un Dieu fait homme est aussi impensable pour la synagogue que pour la mosquée. Ensuite, si le christianisme procède bien du monothéisme juif et en demeure un héritier, son rapport à Dieu s’est hellénisé et européanisé au point de s’en éloigner profondément, alors qu’il est resté très proche dans l’islam et le monde juif. Si bien que, quitte à s’improviser amoureux des civilisations, des hommes politiques comme Nicolas Sarkozy seraient plus cohérents en parlant de « judéo-islamique » – une notion que les historiens des religions emploient régulièrement.
À tout prendre, « helléno-chrétien » serait plus exact, tant la théologie chrétienne a puisé dans la philosophie grecque. Et précisons-le pour couper court aux procès d’intention : rappeler cela n’insulte personne. Nul ne nie l’apport éminent de nombreux Juifs aux arts, aux sciences ou à l’économie de l’Europe. Nous faisons de l’histoire des religions, pas de la polémique.
En récusant le préfixe, ne finissez-vous pas par nier l’apport chrétien lui-même ? On présente volontiers l’Institut Iliade comme néopaïen.
On peut vibrer devant les pierres de Stonehenge et sous les voûtes de Chartres, admirer Homère et saint Thomas d’Aquin : il n’y a là aucune contradiction. L’Europe est devenue chrétienne, et son destin historique est inséparable de cet apport – nul à l’Institut ne songe à l’effacer, et reconnaître que nos racines sont antérieures au christianisme n’interdit à personne d’être chrétien, puisqu’il s’agit d’un constat d’historien et non d’un article de foi. J’ajoute que l’échange s’est fait dans les deux sens : en s’implantant en Europe, le christianisme a beaucoup reçu d’elle, de la philosophie grecque qui a nourri sa théologie aux formes romaines de son organisation, jusqu’à la piété populaire qui a partout épousé les traditions locales. Notre institut rassemble d’ailleurs des chrétiens et des non-chrétiens : ce qui nous unit n’est pas une confession, c’est une civilisation.
Si le concept est si fragile, pourquoi la classe politique y tient-elle tant ?
Parce qu’il est confortable. « Judéo-chrétien » permet de parler de racines sans jamais prononcer le mot qui fâche, « européen », lequel désigne un peuple réel, avec une histoire, une ascendance et des frontières, et non un simple catalogue de valeurs. C’est une formule d’après-guerre devenue tic de langage, qui donne à celui qui l’emploie le sentiment de défendre la civilisation tout en restant dans le périmètre autorisé du débat. Or on ne défend pas une civilisation par périphrases : on la défend en nommant le peuple qui la porte.
« Judéo-chrétien permet de parler de racines sans jamais prononcer le mot qui fâche, « européen », lequel désigne un peuple réel, avec une histoire, une ascendance et des frontières, et non un simple catalogue de valeurs. »
Nicolas Sarkozy est-il le mieux placé pour donner cette leçon de racines ?
Chacun jugera. L’homme qui célébrait les racines chrétiennes de la France au palais du Latran en 2007 est aussi celui qui fixait au pays, dans son discours de Palaiseau du 17 décembre 2008, l’objectif de « relever le défi du métissage », présenté non comme un choix mais comme une obligation ; et c’est sous ses mandats de ministre de l’Intérieur puis de président que les flux migratoires se sont poursuivis sans inflexion. Il y a quelque chose de singulier à voir ceux qui ont organisé, ou laissé s’accomplir, le déracinement réel du pays se rattraper sur des racines de papier. La question décisive n’est pas ce que l’on grave dans un préambule, mais qui peuplera la France dans trente ans.
Sur le fond, que pensez-vous de l’inscription constitutionnelle elle-même ? Est-elle seulement réalisable ?
Juridiquement, chacun sait à quoi s’en tenir : une révision suppose un référendum ou une majorité des trois cinquièmes du Congrès, que personne n’entrevoit sur un tel texte – c’est donc d’abord un marqueur de campagne. Mais admettons qu’elle aboutisse : qu’aurait-on gagné ? Une Constitution ne fabrique pas un peuple ; c’est le peuple qui donne vie au texte, et un préambule, si beau soit-il, n’a jamais arrêté ni un flux migratoire ni une sécularisation. La fracture identitaire de la France n’est pas un risque à venir qu’une formule conjurerait : elle est déjà là, produit de cinquante ans de politique migratoire. On ne la réduira pas par la calligraphie constitutionnelle, mais par des actes : la maîtrise puis l’inversion des flux, la transmission, l’école, la natalité.
La séquence se joue pendant la visite de Léon XIV, saluée vendredi matin par les cloches des églises de France. L’Église catholique d’aujourd’hui est-elle encore un vecteur de cet héritage ?
Il faut distinguer l’héritage et l’institution. L’héritage, les cathédrales, la musique sacrée, les saints, jusqu’aux paysages de nos campagnes, appartient à tous les Européens, croyants ou non, et nous le défendons sans réserve. L’institution, elle, a fait de l’universalisme sa boussole : le pape présidera dimanche la Journée mondiale du migrant et du réfugié, et son magistère place l’accueil de l’autre avant la préservation des peuples qui accueillent. Ce n’est pas à nous de dire à l’Église ce qu’elle doit croire ; c’est en revanche notre droit de constater que la défense concrète des Européens ne viendra pas d’elle, et qu’elle repose désormais sur les Européens eux-mêmes.
Vu de Suisse, le débat a un air de déjà-vu : notre Constitution s’ouvre par l’invocation « Au nom de Dieu Tout-Puissant ! ». Est-ce le modèle que devraient suivre les Français ?
Le cas suisse est précieux parce qu’il montre les deux faces du problème. D’un côté, votre préambule, que je trouve particulièrement intéressant, n’a pas davantage protégé la Suisse de la sécularisation et des flux migratoires que la laïcité n’a protégé la France : la lettre ne suffit jamais. De l’autre, la Suisse dispose de ce qui manque cruellement aux Français, la démocratie directe, et son peuple s’en est servi pour inscrire dans la Constitution non des déclarations, mais des normes : l’interdiction des minarets en 2009, la gestion autonome de l’immigration en 2014. Voilà la différence essentielle : une clause identitaire concédée par des candidats en campagne reste un ornement ; une décision arrachée par le souverain lui-même engage l’État. Si j’avais un conseil à donner à vos lecteurs, ce serait de garder jalousement ces instruments, la démocratie directe, la neutralité, la souveraineté, que l’on cherche régulièrement à raboter au nom du rapprochement avec Bruxelles (que nous nous efforçons de bien distinguer de l’Europe comme civilisation), car c’est par eux, bien plus que par les préambules, qu’un peuple reste maître de son destin.
« La Suisse dispose de ce qui manque cruellement aux Français, la démocratie directe, et son peuple s’en est servi pour inscrire dans la Constitution non des déclarations, mais des normes : l’interdiction des minarets en 2009, la gestion autonome de l’immigration en 2014. Voilà la différence essentielle. »
Que faudrait-il écrire, alors, si un mot devait un jour figurer dans un texte fondamental ?
Un seul adjectif suffit : européenne. Notre civilisation n’a pas besoin de qualificatifs d’emprunt ; elle a un nom, une profondeur de cinq millénaires que les travaux de Georges Dumézil et d’Émile Benveniste ont mise en lumière, et un avenir à condition que ses enfants la connaissent et la choisissent. C’est le travail concret de l’Institut Iliade depuis sa fondation : un cycle de formation qui fait se lever chaque année une nouvelle promotion, un colloque annuel, des publications, des expositions. L’héritage ne se décrète pas dans le marbre : il se transmet, et cette transmission est un chantier auquel chacun peut prendre part.
Propos recueillis par Dimitri Fontana