Sanctions contre les Russes : la Suisse face au compromis européen à tiroirs
L’UE a retiré Alisher Ousmanov de sa liste noire au terme d’un compromis où se croisent un Français emprisonné en Azerbaïdjan et la dissuasion nucléaire française. La Suisse, elle, doit encore décider si elle suivra Bruxelles. Elle découvre au passage jusqu’où s’étend désormais le parapluie atomique de Macron.
Bruxelles a rayé Alisher Ousmanov de sa liste de sanctions. Berne, pas encore. Et ce petit décalage résume assez bien la situation chez nous : la Confédération reprend largement les mesures européennes contre la Russie, mais elle demeure juridiquement maîtresse de ses listes. Au 25 septembre, le SECO affiche toujours comme dernière modification du régime des sanctions liées à l’Ukraine celle du 14 août. La radiation européenne du milliardaire russo-ouzbek ne vaut donc pas radiation automatique en Suisse.
L’affaire n’est pas seulement théorique. Ousmanov reste le président élu de la FIE, la Fédération internationale d’escrime, installée à Lausanne, même s’il a suspendu l’exercice de ses fonctions. Une éventuelle décision suisse de s’aligner sur Bruxelles lèverait donc un obstacle juridique important à son activité helvétique, sans décider à la place de la fédération de son retour effectif.
Le plus intéressant se trouve toutefois dans la fabrique du compromis européen. La France a poussé à la radiation d’Ousmanov en invoquant des raisons de « sécurité nationale ». Selon Reuters, plusieurs diplomates européens ont relié cette demande aux pressions de l’Azerbaïdjan, qui détenait alors deux ressortissants français. Le 23 septembre, Bakou a gracié Martin Ryan, emprisonné depuis décembre 2023 et condamné pour espionnage. Paris salue officiellement le fruit d’un « dialogue patient et exigeant ». Si aucun accord public ne lie la libération d’un prisonnier à la fin des sanctions contre un oligarque, la chronologie est parlante.
Un parapluie, beaucoup de poignées
La Lettonie ajoute une seconde couche à la négociation. Riga s’opposait au retrait d’Ousmanov et de Mikhaïl Fridman des listes de sanctions, puis s’est abstenue, permettant l’accord européen. Dans le même mouvement, la France a accepté d’ouvrir des discussions sur une participation lettone à sa « dissuasion avancée » et promis de renforcer sa présence militaire, notamment dans la défense aérienne.
Emmanuel Macron étend ainsi progressivement son parapluie atomique européen. Paris travaille déjà avec l’Allemagne et les Pays-Bas. La Finlande a rejoint officiellement le dispositif le 14 septembre, et la Lettonie frappe désormais à la porte. Le terme « parapluie » mérite toutefois un astérisque de taille : l’Élysée précise qu’il n’existe ni partage de la décision ultime ni garantie nucléaire automatique. La France conserve seule la définition de ses intérêts vitaux et la décision de franchir le seuil nucléaire, mais le mouvement de dilution de la dissuasion nucléaire française, qui lui vaut encore une place permanente au Conseil de sécurité, est bien engagé.
Pour nous, la leçon dépasse donc le cas Ousmanov. Berne revendique une politique de sanctions autonome, tout en s’alignant largement sur l’UE. Cette fois, elle devra décider si cet alignement comprend aussi les compromis diplomatiques qui ont produit le delisting européen. Bruxelles a négocié ses intérêts, Paris les siens, Riga également. À Berne de montrer ce que signifie encore, concrètement, de décider par soi-même.