Après Aarau, Berne ressort la loi sur les armes du tiroir
Le tireur présumé d’Aarau vivait depuis un an dans un village jurassien sans attirer l’attention. Son attaque relance désormais deux débats : la sécurité des fêtes et le sort des armes acquises sous l’ancien droit.
Le tireur d’Aarau est un Suisse de 43 ans qui vivait depuis un an à Montsevelier, dans le Jura, replié sur lui-même selon ses voisins. Il s’est livré à la police cantonale jurassienne à Delémont dans la nuit de dimanche à lundi. Depuis que nous avons évoqué l’affaire, la police argovienne a précisé le déroulement : arrivé en camionnette, l’homme a rejoint à pied les abords de la rave du Schachen et tiré, depuis l’extérieur du site, plus de 40 coups de fusil d’assaut sur la foule, puis quelques coups de pistolet depuis le parking. Bilan : une jeune Italienne de 22 ans tuée, six blessés.
Le mobile reste inconnu. Le prévenu garde le silence, a seulement dit souffrir de problèmes de santé depuis longtemps ; une expertise psychiatrique est envisagée. Il ne connaissait ni la victime ni Aarau, n’avait pas de casier, avait fait son service comme cuisinier de troupe et rendu son arme d’ordonnance en 2013. Les enquêteurs parlent d’un acte de type « amok », une tuerie aveugle ; la famille de la victime conteste cette lecture et demande que toutes les pistes soient examinées.
Une arme légale depuis vingt ans
Le fusil, un AK-74, a été acheté en 2005, à 23 ans, avec une autorisation du canton du Jura, comme les deux pistolets retrouvés dans le véhicule. Les trois armes étaient dûment enregistrées et n’ont posé aucun problème pendant vingt ans. Depuis la révision de 2019, un fusil semi-automatique à chargeur de plus de dix coups ne s’acquiert plus qu’avec une autorisation exceptionnelle cantonale, réservée en pratique aux tireurs sportifs et aux collectionneurs ; les armes acquises avant ont été conservées sur simple enregistrement.
Le réflexe habituel
L’encre des premiers communiqués n’était pas sèche que la gauche tenait déjà sa conclusion. Franziska Roth (PS) veut interdire les semi-automatiques sans exception, ce qui reviendrait à confisquer des armes achetées légalement il y a vingt ou trente ans par des citoyens sans histoire. Daniel Jositsch, ex-socialiste, propose d’exiger après coup de leurs détenteurs la preuve qu’ils sont tireurs ou collectionneurs, tout en reconnaissant qu’il ignore combien de personnes seraient touchées. Les Verts emboîtent le pas. Le schéma est connu : un fait divers, une famille en deuil, et l’on ressort le dossier que l’on n’a jamais rangé, celui du désarmement des particuliers.
Le mobile, lui, reste inconnu ; le tireur garde le silence et n’a parlé que de problèmes de santé. Reto Nause (Centre) rappelle que c’est, à sa connaissance, le premier incident de ce genre avec une telle arme en Suisse, et Werner Salzmann (UDC) situe la faille où elle est : dans l’entourage, qui aurait dû signaler les troubles d’un homme armé. Nouvelles règles ou pas, la loi n’aurait rien changé pour un homme qui ne s’est jamais fait remarquer et dont personne n’a rien signalé.
Berne n’a pas attendu l’enquête
Le Département de justice et police de Beat Jans (PS) a fait savoir vendredi qu’il examinait si la tuerie appelait des adaptations supplémentaires à la révision de la loi sur les armes déjà en chantier. Cette révision avait été annoncée au printemps pour les violences domestiques. Elle change d’objet en un week-end, avant que la justice ait établi ce qui s’est passé dans la tête du tireur.
Le précédent belge devrait faire réfléchir. La loi sur les armes du 8 juin 2006 a été votée en moins d’un mois après la tuerie d’Anvers ; le Sénat belge reconnaît lui-même qu’elle a été « élaborée dans la précipitation », sans véritable débat parlementaire. Il a fallu la corriger dès 2008, précisément sur les armes héritées ou détenues avant son entrée en vigueur, celles que Roth et Jositsch visent aujourd’hui. À Anvers, l’arme avait été achetée le matin même, en vente libre ; à Aarau, elle a été autorisée par un canton et détenue vingt ans sans incident. Cela n’empêche pas de vouloir la même réponse.
Schengen en toile de fond
La loi de 2019 n’est pas née d’un besoin suisse : elle transpose la directive européenne adoptée après les attentats de Paris et de Bruxelles. Le peuple l’a acceptée à 63,7 %, mais le Conseil fédéral avait pris soin d’annoncer qu’un non signifierait « automatiquement » la fin de Schengen et de Dublin ; les opposants avaient dénoncé une campagne biaisée. Depuis, la mécanique tourne seule : en 2021, le Conseil fédéral a repris sans consulter personne la version révisée de la directive, au titre du « développement de l’acquis de Schengen ». Le comité du non l’avait annoncé en 2019 dans ces colonnes : les autorisations exceptionnelles seraient un premier pas, et les armes de l’ancien droit le prochain.
Aarau fournit l’occasion. Toute mesure rétroactive devra repasser par le Parlement et, si le référendum est saisi, par le peuple. D’ici là, la Confédération ne sait toujours pas combien d’armes de ce type circulent, faute de registre central – ce qui n’empêche pas de vouloir légiférer à leur sujet.