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Sofia dit non à la « Coalition des volontaires » : quand la Bulgarie ose défendre son intérêt national

Entre le refus assumé du premier ministre Roumen Radev à Paris et la signature contradictoire de sa ministre des Affaires étrangères à Kiev, la Bulgarie illustre le dilemme des petites nations européennes : servir leur peuple ou servir Bruxelles.

Dimitri Fontana
17 juillet 2026
5 min de lecture

C’est un évé­ne­ment rare dans l’U­nion euro­péenne : un chef de gou­ver­ne­ment qui dit non. Invi­té per­son­nel­le­ment par Emma­nuel Macron à rejoindre la « Coa­li­tion des volon­taires » en marge du défi­lé du 14 Juillet, le pre­mier ministre bul­gare Rou­men Radev a décli­né sans détour. « J’ai per­son­nel­le­ment reçu une invi­ta­tion du pré­sident Macron pour par­ti­ci­per à la Coa­li­tion des volon­taires, mais je consi­dère que la place de la Bul­ga­rie n’y est pas, car nous ne par­ti­ci­pons pas à une coa­li­tion qui insiste sur la pour­suite de l’aide finan­cière et mili­taire à l’U­kraine », a‑t-il décla­ré aux jour­na­listes bul­gares.

Le refus de l’escalade perpétuelle

Le rai­son­ne­ment de Radev tranche avec la doxa en vigueur à Bruxelles et au siège de l’O­TAN. « La solu­tion à ce conflit n’est pas de le pro­lon­ger par des moyens mili­taires, mais dans une ini­tia­tive diplo­ma­tique forte qui met­tra enfin un terme à l’es­ca­lade », a‑t-il affir­mé. Trois ans et demi après le début de la guerre, alors que la coa­li­tion pilo­tée par Paris et Londres – plus de trente pays – pro­met tou­jours plus de sys­tèmes de défense aérienne, d’armes à longue por­tée et de « hubs » logis­tiques, le diri­geant bul­gare pose la ques­tion que peu osent for­mu­ler : à quoi tout cela a‑t-il ser­vi ?

Même luci­di­té sur les sanc­tions. Au moment où l’UE adopte son 21e paquet de mesures contre Mos­cou, Radev inter­roge : « Nous devons nous deman­der pour­quoi nous en arri­vons là et ce qu’il advient des vingt paquets de sanc­tions pré­cé­dents. Ils n’at­teignent mani­fes­te­ment pas leur objec­tif. » Un constat d’é­chec que les capi­tales occi­den­tales pré­fèrent élu­der, alors que ces mesures pèsent d’a­bord sur les éco­no­mies euro­péennes elles-mêmes.

L’intérêt national d’abord

Sofia a d’ailleurs joint le geste à la parole : la Bul­ga­rie a obte­nu le retrait d’un indi­vi­du de la liste des sanc­tions, en rai­son des risques que son ins­crip­tion fai­sait peser sur l’ex­ploi­ta­tion du métro de Sofia, en mena­çant de blo­quer l’en­semble du paquet. « Pour la pre­mière fois, la Bul­ga­rie déclare ouver­te­ment son inté­rêt natio­nal. Il n’y a rien de ter­rible à ce qu’un pays défende son inté­rêt natio­nal dans un for­mat col­lec­tif. L’U­nion euro­péenne est forte quand ses États membres sont forts », a plai­dé Radev.

Sur la nou­velle « coa­li­tion anti­mis­sile » pro­po­sée par Kiev, même pru­dence : les déci­sions de sécu­ri­té, rap­pelle-t-il, se prennent dans les for­mats exis­tants – une manière polie de refu­ser la mul­ti­pli­ca­tion des struc­tures paral­lèles qui engagent les États sans man­dat popu­laire. Et alors que la Com­mis­sion euro­péenne place la Bul­ga­rie sous pro­cé­dure de défi­cit exces­sif, Radev ren­voie Bruxelles et l’op­po­si­tion à leurs res­pon­sa­bi­li­tés : « Je n’ac­cepte pas les cri­tiques et les conseils de par­tis qui ont conduit le pays à la catas­trophe finan­cière. »

Kiev, ou la revanche de l’appareil

Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là – et c’est peut-être le plus révé­la­teur. Dès le len­de­main, la ministre des Affaires étran­gères Veli­sla­va Petro­va signait à Kiev, aux côtés d’Ur­su­la von der Leyen et de Volo­dy­myr Zelens­ky, lors du som­met Ukraine – Europe du Sud-Est, une décla­ra­tion recon­nais­sant la Coa­li­tion des volon­taires comme un « méca­nisme effi­cace » et enga­geant la Bul­ga­rie à ren­for­cer sa par­ti­ci­pa­tion : sou­tien poli­tique, mili­taire et finan­cier, pres­sion accrue sur la Rus­sie, livrai­sons de sys­tèmes anti­mis­siles, appui aux aspi­ra­tions euro-atlan­tiques de l’U­kraine et à sa future adhé­sion à l’O­TAN.

Deux mes­sages en vingt-quatre heures. L’op­po­si­tion euro­phile s’est engouf­frée dans la brèche : Niko­laï Den­kov (PP) dénonce une « schi­zo­phré­nie poli­tique », Ivaï­lo Mirt­chev (DB) y voit une manœuvre pour « exploi­ter le vote pro­russe à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle ». Kos­ta­din Kos­ta­di­nov (Vaz­ra­j­dane) fus­tige, lui, « la dupli­ci­té typique du cabi­net Radev, qui dit une chose à l’é­tran­ger, une autre en Bul­ga­rie, et une troi­sième à Kiev ». L’a­na­lyste Vese­la Tcher­ne­va (ECFR) confirme mal­gré elle le diag­nos­tic sou­ve­rai­niste : pour Bruxelles, c’est bien la parole de Radev qui fait foi, et la Bul­ga­rie « com­mence à s’é­loi­gner du champ de l’ac­cord euro­péen ». « Ce n’est pas un com­por­te­ment tran­sac­tion­nel – c’est un choix poli­tique », concède-t-elle.

Un choix poli­tique, en effet. Seul pays du som­met de Kiev avec la Ser­bie d’A­lek­san­dar Vucic à mani­fes­ter des réserves, la Bul­ga­rie de Radev rejoint le petit cercle des États qui refusent que leur poli­tique étran­gère soit écrite ailleurs que dans leur capi­tale. Le grand écart entre le pre­mier ministre et sa ministre montre sur­tout la force des méca­nismes d’en­traî­ne­ment bruxel­lois : même quand un gou­ver­ne­ment dit non, l’ap­pa­reil diplo­ma­tique, lui, conti­nue de signer.

Méfiance, monsieur le premier ministre

Reste à savoir si Sofia tien­dra la ligne – et à quel prix. Car Rou­men Radev serait bien avi­sé de ne pas sous-esti­mer ce qui l’at­tend. Dans le meilleur des cas, un des­tin à la Vik­tor Orbán : la mise au ban per­ma­nente, les pro­cé­dures à répé­ti­tion – celle du défi­cit exces­sif n’en est sans doute que l’a­vant-goût –, les fonds euro­péens bran­dis comme une arme, l’é­ti­quette infa­mante de « che­val de Troie de Mos­cou » col­lée à chaque prise de parole. Buda­pest a mon­tré qu’on pou­vait sur­vivre poli­ti­que­ment à ce trai­te­ment ; mais c’est une guerre d’u­sure de tous les ins­tants.

Dans le pire des cas, le scé­na­rio que les sou­ve­rai­nistes d’Eu­rope cen­trale et orien­tale connaissent par cœur : la désta­bi­li­sa­tion inté­rieure, ce que ses par­ti­sans appel­le­ront une « révo­lu­tion de cou­leur ». Les ingré­dients sont déjà sur la table – une oppo­si­tion qui hurle à la « schi­zo­phré­nie poli­tique » et à la tra­hi­son des alliés, des ONG et des think tanks bruxel­lois qui théo­risent la « dérive » bul­gare, une élec­tion pré­si­den­tielle en ligne de mire, et un appa­reil d’É­tat dont sa propre ministre des Affaires étran­gères vient de démon­trer qu’il pou­vait signer à Kiev le contraire de ce que son chef déclare à Paris. Quand la rue s’en­flam­me­ra – et elle s’en­flam­me­ra –, il sera com­mode d’y voir la « socié­té civile » spon­ta­née plu­tôt que l’a­bou­tis­se­ment d’une pres­sion métho­dique.

À Radev, donc, de choi­sir sa méfiance : ver­rouiller sa majo­ri­té, reprendre en main sa diplo­ma­tie, par­ler direc­te­ment à son peuple avant qu’on ne parle à sa place. La voix bul­gare de la déses­ca­lade dérange sur le flanc orien­tal de l’O­TAN, où la sur­en­chère est deve­nue la norme. C’est peut-être le signe qu’elle porte – et la rai­son pour laquelle on cher­che­ra à la faire taire.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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